Madame Sans-Gêne, Tome 1 Roman tiré de la Pièce de Mm. Victorien Sardou et Émile Moreau
XIV la Fin D'un Héros
XIV
LA FIN D'UN HÉROS
Après avoir rangé sa cantine et donné un baiser léger au petit Henriot qui dormait paisiblement, Catherine s'enfonça dans les rues sombres de la ville haute.
Le soupçon lui restait. C'était vers l'hôtel de madame Blécourt, dans cette maison où le commandant lui avait fait conduire la petite fille gardée à Jouy-en-Argonne, qu'un péril menaçait Beaurepaire... Elle devinait le piège, elle flairait la trahison.
Au moment où elle s'approchait de l'hôtel de madame de Blécourt, elle entendit une détonation d'arme à feu...
Ce n'était pas un bruit capable de surprendre dans une ville bombardée...
Mais ce coup de feu dans ce quartier isolé, paisible, loin des remparts et où tout semblait sommeiller, l'effraya...
Elle pressentit un malheur, un crime.
Au bout d'une ruelle elle aperçut la silhouette d'un homme fuyant...
Il lui sembla reconnaître le singulier personnage dont les allures, à la cantine, avaient éveillé sa méfiance.
Elle lui cria à tout hasard:
—Eh! l'homme!... pas si vite.... qui donc a tiré par ici?...
Mais l'inconnu redoublait de vitesse, sans répondre; tournant court, il disparut dans une rue sombre...
Catherine hésita un instant. Devait-elle le suivre? Mais elle réfléchit qu'un homme marchant vite, la nuit, dans une ville assiégée, n'était pas par cela même un coupable... et puis, quel rapport pouvait-il exister entre cet inconnu et Beaurepaire?
Ce n'était pas là qu'était le péril, si Beaurepaire se trouvait menacé...
A l'hôtel de Blécourt il fallait d'abord s'assurer que le commandant reposait en sûreté.
Catherine rebroussa donc chemin et marcha rapidement vers la maison, où Herminie de Beaurepaire devait être endormie, ayant auprès d'elle la petite Alice, où sans doute Beaurepaire, brisé de fatigue, s'était jeté sur un lit, en attendant qu'on vînt l'éveiller pour retourner au combat.
Comme elle allait soulever le marteau et frapper, des cris, des appels s'élevèrent de l'intérieur...
Les fenêtres s'ouvrirent avec force.
Des têtes effarées apparurent, réclamant du secours...
En bonnet de nuit et en chemise, la vieille douairière de Blécourt se montra au balcon, agitant convulsivement les bras, d'un air désespéré.
En même temps une lueur rouge darda son reflet sinistre sur la façade de la maison voisine...
Des tourbillons de fumée noire s'échappaient des fenêtres ouvertes...
De longs jets de flammes jaillissaient sur les toits...
—Le feu!... il y a le feu!... cria Catherine... et cette porte qui ne s'ouvre pas!...
Les domestiques, perdant la tête, couraient en poussant des cris par les escaliers, s'appelant, réclamant les clefs. Ils finirent par ouvrir la porte et se précipitèrent dans la rue...
Quelques habitants du voisinage, réveillés en sursaut, accoururent...
Mais déjà Catherine, courageusement, s'était élancée dans la maison en flammes...
Le danger l'attirait, et elle se disait qu'il y avait là des existences à sauver...
Elle montait au hasard, dans la fumée, se guidant à la clarté fauve de l'incendie.
Une chambre, dont la porte était ouverte, s'offrit à sa vue, au premier étage...
Elle y pénétra hardiment, criant:
—Y a-t-il quelqu'un qui dort ici?... Sauvez-vous vite!
La fumée l'empêchait d'avancer.
Nulle voix ne répondait.
Une gerbe de flammes vint brusquement empourprer le palier et éclairer la chambre...
Catherine jeta un cri de terreur... Elle venait d'apercevoir, étendu sur le lit, Beaurepaire, semblant endormi, inerte, sourd au tumulte grandissant.
Elle se précipita vers lui.
—Mon commandant, vite, éveillez-vous! Levez-vous! c'est le feu! cria-t-elle.
Le commandant demeura immobile.
La chambre était redevenue sombre.
La fumée tourbillonnait, épaisse, suffocante.
Catherine se pencha, avançant la main à tâtons.
Elle cherchait dans ces ténèbres fumeuses à reconnaître la place du lit.
Elle voulait secouer le commandant, pensant: «Peut-être s'est-il évanoui?»
Elle toucha le corps inerte.
Prêtant l'oreille, elle écouta.
Aucun bruit de respiration ne montait du lit.
—Quel étrange et profond sommeil! pensa-t-elle. Et l'épouvante envahit son âme virile.
S'approchant davantage, elle posa son oreille sur la poitrine du commandant...
—Son cœur ne bat plus! murmura-t-elle pleine d'angoisse.
Un silence terrible emplissait la chambre...
Elle avait appliqué sa main sur le front du commandant, elle sentit quelque chose d'épais, de gluant, qui poissait ses doigts...
Effrayée, elle recula...
Elle éprouvait comme un vertige, une faiblesse générale l'enveloppait, des nausées lui montaient à la gorge, elle allait tomber...
C'était la mort...
Elle rassembla son énergie.
—Ah! la fenêtre!... se dit-elle, étonnée de ne pas avoir pensé plus tôt à ouvrir.
Elle se précipita vers la croisée, et donna brusquement de l'air...
Il était temps. La suffocation lui venait. Une seconde de plus, elle s'affaissait étourdie, étouffée par la fumée...
La réverbération de l'incendie sur la maison d'en face éclaira le lit où Beaurepaire était étendu.
Le commandant semblait dormir, rigide, insensible.
Sa face était livide, l'oreiller était rouge...
Un trou à la tempe, d'où suintait un filet de sang, révélait de quel sommeil dormait l'héroïque commandant.
—Ah! les misérables, ils l'ont assassiné! cria Catherine en s'élançant hors de la chambre. Elle poussa un appel désespéré que nul n'entendit dans la confusion générale et qui se perdit parmi l'horreur de l'incendie.
Comme elle cherchait à s'orienter à travers l'escalier où pleuvaient des décombres, des débris de charpente calcinée, des plâtras, des lambeaux de boiseries à demi brûlées au milieu d'une pluie d'étincelles crevant de lourds flocons de fumée noire, elle entendit une voix douce qui chantait sur un mode plaintif:
Do, do,
L'enfant do,
L'enfant dormira tantôt.
Stupéfaite, Catherine chercha à reconnaître d'où provenait ce chant inattendu. Quelle nourrice aveugle et sourde berçait son enfant avec ce chant paisible au milieu de cette nuit d'épouvante?
La voix venait de l'étage supérieur. Hardiment, bravant la flamme qui pouvait d'un moment à l'autre attaquer l'escalier derrière elle et lui couper la retraite, Catherine escalada les marches à travers la fumée.
Elle poussa vivement la porte d'une chambre d'où partait la voix dolente, chantonnant toujours, sur un ton égal, le refrain berceur...
Elle aperçut, insensible, l'œil vague, la tête penchée, Herminie de Beaurepaire, assise au bord du lit et tenant sur ses genoux la petite Alice, dormant du lourd sommeil de l'enfance.
—Venez vite!... venez vite, madame! s'écria Catherine... C'est le feu!
Mais Herminie continua à chantonner et à bercer la petite Alice.
Aux cris de Catherine, l'enfant s'était éveillée...
—Il n'y a pas de temps à perdre!... vite! descendons! dit Catherine impérativement.
Et elle prit par la main l'enfant qui tremblait de frayeur.
Herminie, debout, fit une grave révérence et dit:
—Bonjour, madame!... vous ne savez pas? je vais me marier... vous viendrez à ma noce, n'est-ce pas?... vous verrez comme je serai belle!...
—La malheureuse est folle!... oh! la pauvre femme! fit avec pitié Catherine, mais ce n'est pas le moment de s'attendrir... Allons! il faut me suivre! reprit-elle, donnant exprès à sa voix une intonation rude.
La folle se mit en mouvement, d'une seule pièce, les yeux fixes, les bras pendants, comme un automate effrayant.
Catherine, entraînant la petite Alice, se hâta de descendre. Elle se retourna pour voir si Herminie la suivait...
Celle-ci continuait à marcher droite et raide...
En passant devant la chambre où gisait Beaurepaire, Herminie allongea le bras, poussa un cri aigu et cria:
—C'est là... là... l'homme... le pistolet à la tempe!... Oh! il me tue aussi!...
Et elle tomba inanimée sur le palier.
Catherine jugea impossible de l'emporter. Il fallait aller au plus pressé.
Elle dégringola les marches du premier étage, traînant toujours Alice après elle et, farouche, bondit dans la rue.
Elle était sauvée avec l'enfant.
Des soldats, accourus au signal de l'incendie attribué à un obus des Prussiens, commençaient à organiser une chaîne.
Elle leur confia l'enfant, et, reconnaissant des hommes de la compagnie de Lefebvre, elle les supplia de monter dans la maison pour essayer de soustraire aux flammes Herminie encore vivante et le cadavre du commandant.
Trois ou quatre hommes de bonne volonté s'élancèrent aussitôt.
Quelques instants après, on ramenait le corps de Beaurepaire, et deux soldats maintenaient la folle qui criait:
—Laissez-moi partir!... il faut que j'aille m'habiller... vous ne savez donc pas! je me marie!... voyez tout ce monde... et puis l'on a allumé les cierges... Oh! que c'est beau, l'église, un jour de mariage!...
Et, tragique, elle montrait aux assistants glacés de terreur les flammes qui léchaient les murs déjà noircis...
Madame de Blécourt s'était cassé la jambe, en sautant de son balcon dans la rue. Elle mourut peu de jours après.
Herminie, dont la raison n'était pas revenue, fut emmenée chez un parent qui s'offrit à la garder, à la soigner.
Le corps de Beaurepaire fut transporté à l'hôtel de ville.
Là, le président et le procureur-syndic déclarèrent que le commandant s'était suicidé pour ne pas signer la capitulation de Verdun.
Cette intention avait été, disait-on, manifestée à haute voix par Beaurepaire, la veille, lorsqu'on délibérait sur les conditions de la reddition de la ville.
Plusieurs témoins en déposèrent, et la nouvelle de la mort héroïque du commandant, ne voulant pas assister vivant à la reddition de la ville qu'il avait charge de défendre, propagée par les traîtres qui l'avaient fait assassiner, fut acceptée par les patriotes.
De grands honneurs funèbres furent par la suite décernés à la mémoire de l'héroïque Beaurepaire. La Convention accueillit l'explication d'un suicide exemplaire et glorieux.
Les lâches qui avaient poussé à l'assassinat de Beaurepaire, accompli par Léonard, ouvrirent le lendemain la porte de leur ville aux armées autrichiennes et prussiennes, en vertu du traité de capitulation que Lowendaal avait porté au quartier général du duc de Brunswick.
Le roi de Prusse fit une entrée triomphale dans Verdun.
Tous les riches bourgeois l'acclamèrent. Le président Ternaux lui offrit un banquet à l'hôtel de ville, et le procureur-syndic Gossin, au dessert, le compara à Alexandre le Grand prenant possession de Babylone.
Des jeunes filles royalistes, qui furent plus tard exécutées, et que la poésie a glorifiées comme des martyres, insultèrent au dévouement des défenseurs de Verdun, en apportant, vêtues de blanc, avec la bannière de leur confrérie en tête, des couronnes au roi de Prusse, vainqueur sans combat, maître de la ville par la trahison.
Verdun, comme Longwy, méritait d'être désormais appelée la ville des lâches.
La frontière était dégarnie, la route de Paris ouverte, et les armées d'Autriche et de Prusse n'avaient plus qu'à marcher sur la capitale afin de lui infliger le châtiment exemplaire promis par Brunswick.
Aucune forteresse, aucune armée, aucune résistance ne pouvait, pensaient les royalistes dans l'ivresse de l'espérance, arrêter la course victorieuse des alliés. On n'avait pas prévu le Moulin de Valmy.
La garnison de Verdun avait été admise aux honneurs de la guerre. Elle défila avec armes et bagages.
Lefebvre, promu capitaine, fut dirigé avec le 13e d'infanterie légère sur l'armée du Nord.
Catherine Lefebvre avait emmené avec elle la petite Alice, que la folie de sa mère faisait orpheline.
Elle la coucha dans la carriole, à côté du petit Henriot, enchanté de retrouver sa jeune camarade de Verdun, puis elle dit à Lefebvre avec un bon sourire, en lui montrant ces deux têtes blondes endormies:
—Dis donc, mon homme, ça nous fait déjà deux enfants que la patrie nous envoie, est-ce que ça ne te donne pas un peu de honte?
Le capitaine Lefebvre, en embrassant sa femme, promit de rattraper le temps perdu.
Et l'on se mit en route, la colère aux yeux et l'espoir de la revanche au cœur, en jurant de reprendre bientôt la ville livrée et de reconduire, la baïonnette aux reins, les Prussiens et les Autrichiens, qui n'auraient pas toujours en face d'eux les traîtres de Verdun.