Madame Sans-Gêne, Tome 1 Roman tiré de la Pièce de Mm. Victorien Sardou et Émile Moreau
XXIV Chez Barras
XXIV
CHEZ BARRAS
Il y avait fête au Luxembourg quand Joséphine de Beauharnais se fit annoncer.
Elle s'était habillée avec recherche à la mode nouvelle, robe à la Flore, flottante à la façon d'une écharpe, vaporeuse, légère, au tissu presque transparent, laissant luire sous son réseau délié l'ivoire mat des chairs.
Il s'agissait, non seulement de plaire à Barras, mais aussi d'éclipser toutes les beautés qui s'épanouissaient en corbeilles roses, blanches, bleues, à la grecque, à la romaine, à la Diane, à la Terpsichore, toute la mythologie de l'Olympe du moment, dans les salons de Barras.
Qu'elle refusât ou qu'elle donnât sa main au général Bonaparte, Joséphine entendait maintenir sa réputation de femme à la mode, courtisée, recherchée, et prouver qu'elle n'avait pas renoncé à l'empire des grâces. Au fond du cœur, cette démarche qu'elle risquait, ce conseil et cet appui qu'elle venait demander au brillant directeur, n'étaient qu'un prétexte à se montrer sollicitée, désirée, aimée, par un personnage, sans doute un peu nouveau, mais dont le monde déjà semblait subir l'ascendant et présager les hautes destinées.
Elle voulait exhiber à ses rivales son amoureux Bonaparte, comme une parure inédite, comme un bijou un peu sauvage, mais précieux, et il ne lui déplaisait pas de dire à Barras, en feignant de le consulter, que son collègue au commandement de l'armée intérieure, son second dans la journée de vendémiaire, dont l'épée victorieuse pouvait peser autant que son sabre de parade dans la balance de l'avenir, la trouvait adorable et n'avait pas la sottise de lui préférer quelque impure aux charmes avilis.
Était-ce coquetterie, regrets ou ironie? Joséphine n'a pas été historiquement la maîtresse de Barras. Elle fut dans la réalité des boudoirs restaurés, dans le décor poétique des sylphides et des nymphes diaphanes peintes par Prud'hon, la sultane d'une heure de Barras, démocrate pacha à la face brutale de soudard, aux prétentions élégantes d'un roué de la Régence.
Aucune femme ne lui résistait, à ce casse-cœur qui était un casse-cou. Sa vie avait été pleine d'aventures amoureuses. Ce révolutionnaire était un aristocrate de naissance, talon et bonnet rouges, le comte Paul de Barras, s'il vous plaît! Méridional, cela va sans dire, étant né à Fox-Emphoux, dans le Var, capitaine aux armées du roi, membre de la Convention, régicide, président de la redoutable assemblée, investi du commandement suprême au 9 thermidor et au 13 vendémiaire, il avait été élu membre du Directoire, le dernier par 129 voix sur 218 votants. On sait que le Directoire était composé de 5 membres nommés par le Conseil des Anciens sur une liste de 50 membres présentés par l'Assemblée des Cinq-Cents. Ses collègues étaient Larévellière-Lépeaux, élu par 216 voix, Rewbell, Letourneur et Carnot. Le dernier de tous, Barras, s'était imposé et gouvernait réellement le Directoire. Il était grand, robuste, avec l'aspect d'un Fanfan-la-Tulipe parvenu aux honneurs; il conservait, sous le fastueux manteau directorial, ses mœurs et ses allures de don Juan de caserne. Ses collègues laborieux comme Letourneur, austères comme Carnot et Rewbell, enthousiastes, honnêtes, mais peu décoratifs comme le difforme Larévellière-Lépeaux, ne représentaient pas le pouvoir brillant, théâtral, cabotin même, si l'on peut employer ce vocable alors inconnu, tel que le voulaient les Français de l'an III, las de la liberté, regrettant les plaisirs, l'insouciance, le laisser-aller des mœurs et la pompeuse allure de l'ancien régime.
Barras, par sa prestance, par la façon dont il portait la tête au milieu des solliciteurs de tout rang et de toute origine, par le geste dont il soulevait son chapeau à triple plume blanche, par la soldatesque nonchalance avec laquelle il laissait traîner sur les parquets du Luxembourg son sabre courbé au fourreau de vermeil, personnifiait admirablement, pour la foule redevenue servile, la majesté royale rétablie sans la monarchie. Ce Louis XIV de corps de garde était le roi de la République. Tout le servait. Ses vices surtout. Ses maîtresses formaient la garde de son pouvoir joyeux. Il rassurait par les fêtes qu'il donnait. Le peuple ne songeait pas à reprocher à ce jouisseur ses jouissances. On sortait d'une bataille terrible, d'un carême effrayant: à tous les rangs de la société, un seul régime apparaissait désirable, celui qui permettrait de vivre en paix et de faire tous les jours Mardi-Gras.
La guillotine, les fêtes affreuses de la rue, les hommes en bonnet rouge et en carmagnole, les furies de la guillotine coiffées du madras évoquant la face hideuse de Marat, le luxe proscrit, l'amour suspect, l'art réfugié à l'étranger, tout cela n'était plus qu'un cauchemar. On s'éveillait dans la joie, dans l'ivresse; on se reprenait à des plaisirs brusquement ranimés, on se retrouvait à table entre échappés de la charrette. Les dîners, les parties de campagne, les vins débouchés au milieu de gais compagnons et de jolies filles décolletées, les roses dont on jonchait les nappes et les surtouts, les équipages qui semblaient revenir des écuries de Pluton, les convives dont beaucoup, comme Lazare, sortaient réellement du tombeau, donnaient à cette époque étrange, bigarrée, puissante, une couleur et une outrance que jamais plus les âges pacifiés ne reverront.
Il la personnifiait superbement dans ses folies, dans ses passions, dans ses forces aussi, cette transitoire période du Directoire, le voluptueux et intelligent Barras.
Il avait rétabli l'ordre dans la rue, et le plaisir dans la société. Quoi d'étonnant que toutes les femmes fussent folles de lui? Avec cela, très dépensier: comme il jetait l'or sur les tables de brelan du Palais-Royal, il lançait par poignées les louis aux jeunes beautés attirées, phalènes vénales, par le flamboiement de cet astre nouveau. La Cabarrus était l'odalisque favorite. Cette intrigante courtisane qui repoussa, n'ayant plus besoin de lui, l'odieux Tallien, n'est pas seulement maîtresse en titre, elle est aussi la complice de Barras. C'est elle le grand agent de corruption sociale. Son rôle est celui d'une magnifique proxénète. Elle aide le sybarite directeur à enterrer la Révolution sous les fleurs et à faire succéder l'orgie crapuleuse à la débauche sanglante. La Révolution, où les frères s'entre-dévorèrent, fut un repas des Atrides: la Cabarrus avec Barras en fit un festin de Trimalcion.
Une soirée chez Barras rassemblait tout ce que la société d'alors comportait d'élégances, de distinction, de vice, de vertu, de gloire. Les jeunes généraux, les vieux parlementaires, les femmes qui portaient en breloques une boucle de leur fiancé, de leurs frères, ou de leur premier amant, coupée sur la tête chérie au moment où Samson allait s'en emparer, les fournisseurs plus cousus d'or que les fermiers généraux de jadis, les muscadins aux amples cravates de mousseline, les madame Angot toutes ruisselantes de bijouterie, les savants, les écrivains Monge, Laplace, Volney, se pressaient dans les salons du Luxembourg, heureux de survivre, désireux de rattraper les heures perdues, insoucieux de l'avenir, se disant avec un sourire sceptique: «Pourvu que ça dure!» Dans l'ombre Talleyrand, revenu d'Amérique, ricanait et couvait cette société en décomposition, comme un vautour planant sur un charnier.
Quand Joséphine eut fait prévenir Barras quelle désirait l'entretenir en particulier, on la conduisit dans un petit salon attenant au cabinet du directeur.
Elle attendit quelques instants. La cloison était légère: un bruit de voix s'élevait de la pièce voisine; elle entendit la fin d'une discussion.
—Pourquoi soupçonnes-tu Bonaparte? disait Barras dont Joséphine reconnut le verbe sonore, c'est un homme pur d'argent, comme il nous en faut...
—Je le crois ambitieux, répondit la personne avec qui s'entretenait Barras.
—Ne l'es-tu pas, toi, Carnot? reprit le directeur... Sois donc franc: tu es jaloux de Bonaparte! les plans qu'il a combinés pour l'armée d'Italie, tu les as anéantis sans les soumettre au Directoire, craignant que la gloire t'échappât du triomphe de nos armes!
—Je n'ai pas connu ces plans, répondit le directeur Carnot. Je les ignorais... Je jure que cela n'est pas vrai...
—Ne lève pas la main! dit brutalement Barras. Il en dégoutterait du sang!...
—Tu me reproches, toi aussi, dit Carnot avec âpreté, d'avoir signé des arrêts de mort?
—Tous les arrêts de mort... oui, tu les as tous signés avec Robespierre...
—Je les ai signés sans les lire, comme Robespierre signait mes plans d'attaque sans même y jeter les yeux... nous avons servi la Révolution chacun de notre côté... la postérité nous jugera!...
—Va-t'en, buveur de sang! cria Barras.
—Adieu, toi qui te grises d'or et de volupté! répondit Carnot. Je te le répète: je crains l'ambition de Bonaparte, mais je ne m'oppose nullement à ce que tu le nommes général en Italie!... Après tout, lui aussi fut un terroriste, un protégé des Jacobins, un régicide comme toi et moi... récompense-le, c'est ton affaire! Mais ne crois pas qu'il ait d'aussi vertueux desseins que tu le supposes... Le 13 vendémiaire, ce n'est pas Rome qu'il a sauvée, c'est Byzance!...
Et l'ancien membre du Comité de Salut public sortit en faisant claquer la porte avec violence.
Barras, soulevant une portière, se présenta souriant à Joséphine et lui dit:
—Quelle heureuse circonstance vous fait, belle vicomtesse, vous tenir à l'écart de la fête, et qui me vaut l'agréable surprise de cet entretien particulier?
Barras, au fond, était inquiet. Il n'avait pas dédaigné les faveurs passagères de la séduisante créole, mais il ne tenait nullement à renouer des relations qui, de part et d'autre, n'avaient eu qu'un caractère occasionnel et capricieux. Joséphine, très à court d'argent, sans appui, sans relations, avait été heureuse de s'attacher un instant l'homme qui avait vaincu Thermidor, un ci-devant noble, généreux, aimable, et qui pouvait lui servir, sinon de protecteur en titre, du moins de caution dans les circonstances difficiles. Lui, de son côté, impatient de renouer les traditions de l'ancien régime, avait été flatté d'une conquête d'origine aristocratique, la veuve d'un président de la Constituante, général en chef de la glorieuse armée du Rhin. Mais il n'était resté entre eux que des souvenirs d'une liaison agréable, et la saveur de voluptés rapidement écoulées.
Joséphine, un peu troublée, lui confessa l'objet de ses démarches:
—On veut que je me remarie, mon cher directeur... Qu'en pensez-vous?
—Mais je pense que vous ferez un heureux... Puis-je savoir quel est l'homme sur lequel vous avez jeté les yeux?
—Vous le connaissez, Barras!... c'est le général Vendémiaire, dit en souriant Joséphine.
—Bonaparte? Un garçon d'avenir... un artilleur de premier ordre... Si vous l'aviez vu comme moi à cheval, dans le cul-de-sac Dauphin, braquant ses canons contre les sectionnaires sur les marches de Saint-Roch, vous seriez persuadée qu'un homme aussi brave ne peut faire qu'un excellent mari... Oh! il est intrépide!... j'étais à côté de lui, et les sectionnaires faisaient un feu du diable, dit Barras en manière d'aparté.
—Il est bon, fit Joséphine... Il veut servir de père aux orphelins d'Alexandre de Beauharnais et de mari à sa veuve.
—C'est très louable, mais l'aimez-vous?
—Je serai franche avec vous, Barras; non, je ne l'aime pas... d'amour...
—Auriez-vous de l'éloignement pour lui?... Dame, il ne paie pas de mine...
—Je n'ai pour lui ni répugnance, ni désir... je me trouve dans un état de tiédeur qui me déplaît... C'est ce que les dévots,—vous savez qu'à la Martinique, mon pays, on est fort attaché à la religion, —trouvent l'état le plus fâcheux pour l'âme...
—Il s'agit aussi du corps, lorsqu'on parle du mariage...
—L'amour est un culte aussi, Barras! Il exige la foi... on a besoin de conseils, d'exhortations pour croire, pour être fervente... voilà pourquoi je réclame vos conseils. Prendre une résolution a toujours paru fatigant à ma nature nonchalante... J'ai, toute ma vie, trouvé plus commode de suivre la volonté des autres...
—Alors, il faut que je vous ordonne d'épouser le général?
—Conseillez-le-moi seulement... J'admire le courage de Bonaparte... Il a sauvé la société au 13 vendémiaire...
—Il a protégé la Convention, abattu les factieux qui voulaient renverser la République et gagné à lui seul, dans Paris, une bataille de rues qui vaut toutes les batailles rangées...
—C'est un homme supérieur... J'apprécie l'étendue de ses connaissances en toutes choses dont il parle généralement bien, la vivacité de son esprit qui lui fait comprendre la pensée des autres presque avant qu'elle ait été exprimée; mais je suis effrayée, je l'avoue, de l'empire qu'il semble vouloir exercer sur tout ce qui l'entoure...
—Il a l'œil dominateur, en effet! La première fois que je l'ai vu, dit Barras avec gravité, je fus étrangement surpris à son aspect. J'aperçus un homme au-dessous de la taille ordinaire, d'une extrême maigreur... On aurait dit un ascète échappé des solitudes... ses cheveux coupés d'une façon particulière, encadrant ses oreilles, tombaient sur ses épaules... Oh! ce n'est pas un de nos muguets de la jeunesse dorée! Il était vêtu d'un habit droit, boutonné jusqu'en haut, orné d'une petite broderie en or très étroite; il portait à son chapeau une plume tricolore... Au premier abord, sa figure ne me parut pas belle, mais des traits prononcés, un œil vif et fouilleur, un geste animé et brusque décelaient une âme ardente; son front large et soucieux indiquait le penseur profond... Son parler était bref; il s'exprime assez incorrectement... mais, s'il ne cherche la correction, à tous moments il trouve le sublime... C'est un homme, Joséphine! un homme intègre, un vaillant qui sera peut-être demain un héros!... Puisqu'il veut de vous, prenez-le... C'est un conseil d'ami que je vous donne... de bon ami, croyez-le!...
—Alors, vous m'engagez à devenir sa femme...
—Oui... et, avec le temps, vous l'aimerez...
—Vous croyez?... J'ai un peu peur de lui....
—Vous n'êtes pas la seule!... tous mes collègues le redoutent... Carnot, un terroriste, un buveur de sang, un complice de Robespierre pourtant, le déteste, parce qu'il en est jaloux et qu'il le craint...
—S'il intimide les directeurs, jugez l'impression qu'il doit faire sur une femme!...
—Vous vous y habituerez... d'ailleurs, il vous aime, m'avez-vous dit?...
—Je crois qu'il est fort amoureux de moi, mais, Barras, entre amis, on peut se faire de telles confidences, ayant passé la première jeunesse, puis-je espérer conserver longtemps cette tendresse violente qui, chez le général, ressemble à un accès de délire!...
—Ne vous inquiétez pas de l'avenir...
—Si, lorsque nous serons unis, il venait à cesser de m'aimer, ne me reprochera-t-il pas sa faiblesse, son abandon?... Il se repentira de l'illusion subie. Il cuvera l'amertume de l'ivresse dissipée. Ne regrettera-t-il pas un mariage plus brillant, avec une femme plus jeune, qu'il aurait pu contracter! Que répondrai-je alors? que ferai-je?... je pleurerai... Autant m'éviter les larmes...
—Ne prévoyez donc pas ainsi les malheurs... On souffre à devancer les misères!... Bonaparte est un gaillard voué au bonheur... Êtes-vous superstitieuse? Il m'a confié qu'il avait une étoile, et qu'il y croyait...
—Moi, à la Martinique, une négresse qui pratiquait les enchantements, et dont les prophéties locales se sont toutes réalisées, m'a prédit que je porterais un jour une couronne de reine... Je ne vois pas bien Bonaparte roi et moi partageant son trône...
—Vous pourrez partager avec lui la gloire qui couronnera le commandant en chef de la plus belle armée de la République.
—Que voulez-vous dire, mon cher Barras? demanda Joséphine surprise, se souvenant de l'altercation avec Carnot qu'elle avait entendue, et dont le général Bonaparte faisait l'objet.
—Je veux dire que vous serez la plus heureuse des femmes, comme vous êtes l'une des plus belles reines de beauté de notre République, si vous épousez Bonaparte... et comme cadeau de noces, moi, votre vieil ami, reconnaissant aussi envers le général qui m'a si bien mitraillé les insurgés des sections, je mettrai dans votre corbeille un joli bijou...
—Vraiment!... quoi donc? une agrafe d'or avec des diamants, comme en porte la belle madame Tallien?...
—Mieux que cela... le commandement en chef de l'armée d'Italie!... Mais on doit s'étonner de mon absence de la fête, dit Barras jouissant de l'étonnement de Joséphine, prenez mon bras et rentrons dans les salons... Je veux être le premier à féliciter Bonaparte sur son mariage et sur son nouveau commandement!...
Et, entraînant la veuve Beauharnais, tout étonnée de la décision qui lui était imposée et de la faveur inestimable que le tout-puissant directeur accordait à son futur époux, Barras fit sa rentrée majestueuse dans les salons ruisselants de lumières, de fleurs, de femmes, au bras de son ancienne maîtresse qui allait s'appeler madame Bonaparte.