Madame Sans-Gêne, Tome 1 Roman tiré de la Pièce de Mm. Victorien Sardou et Émile Moreau
III la Demoiselle de Saint-Cyr
III
LA DEMOISELLE DE SAINT-CYR
Le repas fini, la maman Hoche et Catherine disposèrent tout pour le départ du petit Henriot.
On cherchait ses modestes hardes, qu'on empilait dans une malle, où la bonne fruitière ajoutait des pots de confitures, des petits gâteaux, des sucreries.
L'enfant assistait impassible, et plutôt satisfait, à ces préparatifs.
Elle aime le changement, l'enfance! Et tout émerveillé par la dragonne d'or du sabre de Hoche, avec laquelle il avait joué, le jeune Henriot commençait à trouver quelque plaisir dans ce départ. Il entrevoyait les joies du voyage. Et puis, il se disait que là où on le mènerait, il verrait des soldats, beaucoup de soldats, faisant l'exercice, et qu'on le laisserait sans doute s'amuser avec toutes les dragonnes des sabres de tous ces militaires, au milieu desquels il vivrait.
Il oubliait toute la tendresse et tous les soins de la bonne maman Hoche. Loin de l'attrister, l'idée de s'en aller loin, très loin, donnait à sa jeune rêverie un tour nullement désagréable. L'enfance est ingrate, et son innocence admirable a pour corrélatif un égoïsme puissant, nécessaire et utile d'ailleurs, qui protège et affermit la débile créature et lui permet de concentrer sur elle-même son attention, son instinct de conservation et sa volonté de vivre.
Hoche et Lefebvre, laissant agir les femmes, s'étaient assis à la cavalière sur leurs chaises et parlaient de la Révolution qui grondait, de la guerre qui déjà s'allumait aux quatre coins de la frontière.
Ils étaient sortis de la boutique, plaçant leurs sièges devant la façade de la fruiterie, sur la route de Montreuil. Heureux de vivre, pleins de jeunesse, avec l'espoir dans l'âme et la vaillance dans les yeux, ces deux héros promis aux armées de la République, digérant l'excellent déjeuner de la maman Hoche, devisaient gaiement, fumant, riant et dévisageant les passants.
Cette route de Montreuil, aujourd'hui appelée avenue de Saint-Cloud, était le grand chemin ordinaire des gens venus à pied de Paris: maraîchers, soldats, petits bourgeois.
Par économie, beaucoup de voyageurs modestes prenaient le coche d'eau à la Samaritaine, au Pont-Neuf, et du pont de Sèvres gagnaient ensuite pédestrement Versailles, et réciproquement.
Au milieu des allées et venues de ces humbles piétons, Lefebvre distingua tout à coup un jeune homme maigre, à longs cheveux, dont l'uniforme râpé était celui de l'artillerie.
Ce passant, qui semblait pressé, accompagnait une jeune fille, en fourreau de laine noire, portant un petit carton à la main.
Tous deux cheminaient pensifs dans la poussière de la route.
Lefebvre, regardant avec plus d'attention, dit tout à coup:
—Mais je ne me trompe pas! on dirait le capitaine Bonaparte...
—Qui ça, Bonaparte? demanda Hoche.
—Un bon républicain... un excellent artilleur et un chaud jacobin, celui-là! répondit Lefebvre... il est Corse, il paraîtrait qu'on lui a retiré son grade, pour ses opinions là-bas... c'est tous des aristocrates menés par les prêtres, dans cette île!... mais je vais appeler ma femme, elle le connaît plus que moi...
Il héla Catherine, qui accourut toute surprise:
—Quoi qu'il y a, mon homme? dit-elle en campant ses deux poings sur ses fortes hanches, attitude favorite que tous les maîtres à danser, Despréaux en tête, eurent bien de la peine à lui faire perdre, lorsqu'elle fut maréchale et duchesse.
—Est-ce que ce n'est pas le capitaine Bonaparte, qui passe là-bas sur la route, avec cette jeune demoiselle?... demanda Lefebvre.
—Parbleu! oui... je le reconnaîtrais entre dix mille... c'est pas parce qu'il me doit de l'argent... mais il me va, moi, le capitaine Bonaparte!... qu'est-ce qu'il peut bien faire à Versailles, avec une jeunesse?... Dis donc, Lefebvre, une idée?...
—Parle, ma bonne Catherine...
—Si on l'invitait sans façon à se rafraîchir... avec la demoiselle?... il fait chaud et la poussière est desséchante...
Lefebvre, avec l'assentiment de Hoche, se leva, courut sur la route et rejoignit le capitaine et sa compagne. Il leur fit part de l'invitation.
Le premier mouvement de Bonaparte fut de refuser. Il n'avait jamais ni chaud ni soif. Et puis, lui et la jeune fille qu'il escortait n'avaient pas de temps à perdre, s'ils voulaient prendre le coche d'eau à Sèvres, qui partait dans une heure.
—Bah! il y en a un autre à cinq heures, dit Lefebvre... mademoiselle ne sera peut-être pas fâchée de se reposer un instant? ajouta-t-il en se tournant vers la compagne de Bonaparte.
La jeune fille insinua qu'elle accepterait volontiers un verre d'eau...
Bonaparte suivit donc Lefebvre. On apporta une table, des chaises, que l'on plaça sur la route, à l'ombre, puis des verres et deux bouteilles de bon petit vin aigrelet, couleur de sirop de groseille, provenant des coteaux de Marly.
On trinqua à la nation, et Bonaparte, se déridant, présenta sa sœur, Marie-Anne, plus connue sous le nom d'Elisa, et qui devait, par la suite, épouser Félix Bacciochi et devenir successivement princesse de Piombino et de Lucques, puis grande-duchesse de Toscane.
Elisa, dont les obsessions continuelles devaient, comme celles de ses sœurs, lasser la patience de Napoléon, et qui toujours fut revêche, au milieu de ses galanteries, et se montra fort jalouse de ses cadettes ayant épousé des rois, avait alors seize ans. Elle ne soupçonnait nullement ses grandeurs futures, ni les convoitises envieuses qui en seraient la conséquence.
C'était une grande fille, brune et maigre, avec le teint mat, les cheveux très noirs et très opulents, les lèvres fortes dénotant la sensualité, le menton un peu proéminent, la tête d'un ovale parfait, le regard profond et plein d'intelligence. Tout son aspect était hérissé d'orgueil et son œil toisait dédaigneusement les petites gens, avec lesquelles on la faisait s'attabler, devant la boutique d'une fruitière.
Elisa était une de ces demoiselles de Saint-Cyr, dont l'éducation, issue des règles de madame de Maintenon, était rétribuée par la cassette royale, et qui se croyaient toutes sorties de la cuisse de Jupiter.
Un décret du 16 août avait supprimé la maison d'éducation de Saint-Cyr, comme un foyer royaliste.
Les parents avaient dû au plus vite retirer leurs filles, et l'établissement s'était promptement vidé.
Bonaparte, faute d'argent, avait tardé à venir retirer sa sœur du couvent aboli.
Il fallait cependant que la maison fût évacuée complètement, le 1er septembre.
Sur le conseil de son frère, Elisa adressa une demande au directoire de Versailles à l'effet de toucher la somme nécessaire, pour son retour dans sa famille.
M. Aubrun, alors maire de Versailles, délivra un certificat constatant: que la demoiselle Marie-Anne Bonaparte, née le 3 janvier 1777, entrée le 22 juin 1784 comme élève de la maison de Saint-Louis, s'y trouvait encore, et demandait une somme de 352 livres pour se rendre à Ajaccio, résidence de sa famille distante de 352 lieues.
En vertu de cette autorisation, Bonaparte était venu le matin à Versailles, pour chercher sa sœur.
Il l'emmenait avec lui, à Paris, et de là se rendait en Corse.
Lefebvre et Hoche félicitèrent le capitaine d'avoir ainsi pu terminer cette délicate affaire de famille.
Bonaparte leur apprit en même temps que l'obligation où il se trouvait de ramener sa sœur dans sa famille lui avait permis de solliciter, avec plus d'énergie, sa propre réintégration dans l'armée.
—Alors, lui demanda Hoche avec intérêt, vous rejoignez votre régiment bientôt?
—Le ministre de la guerre, Servan, m'a replacé au 4e d'artillerie, avec mon grade de capitaine, répondit Bonaparte, mais je vais en Corse accompagner ma sœur. Là, je suis autorisé à reprendre le commandement de mon bataillon de volontaires.
—Bonne chance, camarade! dit Hoche. On se battra peut-être aussi de ce côté-là?
—On se battra partout!
—C'est dommage qu'on ne puisse pas se faire tuer en deux endroits à la fois! dit alors, avec enthousiasme, Catherine, à qui la langue démangeait furieusement.
—Ah! si les circonstances me favorisent, mes amis, s'écria Bonaparte avec conviction, je vous en fournirai, moi, des occasions de périr avec honneur ou de glaner grades, titres, gloire, dignités, richesses, dans le sillon de la victoire!... Mais, excusez-nous, ma sœur et moi... il se fait tard et nous devons nous rendre à pied jusqu'à Sèvres...
—Et nous, avant de nous mettre en chemin pour délivrer Verdun que les Prussiens menacent, il nous faut regagner Paris, en emmenant ce futur hussard-là! dit gaiement Catherine, montrant le petit Henriot, tout harnaché, prêt à partir. L'enfant regardait avec impatience tous ces gens qui bavardaient et s'éternisaient, sans paraître se décider à se mettre en route.
—On se retrouvera peut-être, capitaine Bonaparte! dit Hoche, serrant la main de son collègue.
—Sur le chemin de la gloire! fit Lefebvre.
—Pour y arriver, ajouta Bonaparte en souriant, il faut commencer par prendre la galiote au pont de Sèvres!... Allons, venez, mademoiselle de Saint-Louis! fit-il en montrant l'horizon à sa sœur.
Tous deux, en cheminant, causèrent.
—Comment trouves-tu ce capitaine? demanda Bonaparte à la pensionnaire.
—Le capitaine Lefebvre?
—Non, pas celui-là... il est marié, Lefebvre! Sa femme, c'est cette bonne réjouie de Catherine... mais l'autre... Lazare Hoche?
—Il n'est pas trop mal...
—Te plairait-il pour mari?...
La future grande-duchesse rougit et eut un mouvement de dénégation.
—Oh! il ne te convient pas... dit vivement son frère, interprétant comme un refus son mouvement, c'est dommage! Hoche est un bon soldat et un garçon d'avenir...
—Je n'ai pas dit que M. Hoche me déplairait... murmura Elisa, mais, mon frère, je suis bien jeune pour songer à me marier... et puis...
—Et puis quoi?
—Je ne voudrais pas d'un homme qui ne soit pas dévoué au roi... non! jamais je n'épouserai un républicain!...
—Tu es donc royaliste?
—Tout le monde l'était à Saint-Cyr...
—Voilà qui justifie le décret de licenciement! dit en riant Bonaparte... Voyez-vous ces demoiselles de Saint-Louis... quelles aristocrates! Il faudra peut-être qu'on rétablisse toute une noblesse pour leur trouver des maris!...
—Et pourquoi pas? répondit l'orgueilleuse Elisa.
Bonaparte fronça le sourcil et ne releva pas le propos ambitieux de sa sœur.
La réponse d'Elisa ne le choquait pas, mais il était inquiet de ses visées trop hautes.
—Avec cela, pensait-il, que toute élève de Saint-Louis qu'elle soit, il sera facile de lui donner un mari! Ces petites filles ne doutent de rien, ma parole!... Sans dot, des frères sans position... et ça veut encore faire les difficiles!...
Toujours hanté par le spectre familial, se représentant la vision lamentable de sa mère Letizia entourée de sa nombreuse nichée, devant un âtre toujours éteint et un buffet souvent vide, il s'effrayait de la responsabilité qu'il prenait, en se déclarant chef de la famille.
L'avenir de ses trois sœurs surtout le tourmentait, l'obsédait.
Il était impatient de les voir établies et leur cherchait partout des maris.
Il avait rencontré ce jour-là Hoche; il n'eût pas été fâché qu'il plût à la jeune pensionnaire de Saint-Cyr. Hoche n'était que capitaine, mais on pouvait prévoir qu'il ne s'arrêterait pas là.
Il murmura, avec irritation, méditant le refus de sa sœur:
—Ce sont les hommes qui ne devraient pas se marier capitaines, mais les filles sans le sou, qu'ont-elles à risquer?...
Puis il reprit, comme répondant à un secret calcul, qu'il faisait dans son âme:
—Les capitaines ont raison de se marier, s'ils trouvent une femme agréable, riche, influente, pouvant leur créer des relations, leur donner une situation, un rang dans le monde... mais alors ce n'est pas à des jeunes filles qu'ils doivent s'adresser!...
Considérant le mariage comme une façon de sortir les siens de leur détresse sans cesse plus grande, il n'était pas loin de chercher lui-même dans une union, fût-elle disproportionnée, un refuge contre la misère, un instrument de fortune, un marchepied pour s'élever au-dessus de ce misérable grade de capitaine, qu'il venait, non sans difficulté, de reconquérir.