Madame Sans-Gêne, Tome 1 Roman tiré de la Pièce de Mm. Victorien Sardou et Émile Moreau

V le Siège de Verdun

V

 

 

LE SIÈGE DE VERDUN

 

M. de Lowendaal avait réussi à franchir la distance qui séparait Crépy-en-Valois de Verdun.

Il s'était, aussitôt arrivé, rendu à l'hôtel de ville.

Deux grands intérêts l'avaient contraint à se rapprocher du théâtre de la guerre et à venir s'enfermer dans une cité qui, d'un moment à l'autre, pouvait se trouver investie.

Il lui fallait liquider sa fortune et rentrer dans le cautionnement, par lui versé à la ville de Verdun, pour sa ferme des tabacs.

Et puis un autre grave souci nécessitait la venue du baron à Verdun.

Il voulait, à la veille d'épouser Blanche de Laveline, rompre un lien, pour lui insupportable à présent, et s'affranchir d'une affection remontant déjà à quelques années.

Il avait rencontré, à Verdun, une jeune fille d'une honorable famille, mais sans fortune, venue d'Angers pour entrer en religion.

Mademoiselle Herminie de Beaurepaire n'avait pas sur-le-champ prononcé ses vœux. Sa vocation était médiocre. Elle s'était résignée au sacrifice du voile, afin de permettre à son frère de tenir son rang dans le monde et d'acheter une compagnie.

Le baron de Lowendaal n'eut pas de peine à détourner Herminie du cloître.

Rappelé à Paris par les soins que nécessitait sa grande fortune, le baron ne tarda pas à oublier complètement la pauvre Herminie.

Affolé d'amour pour Blanche de Laveline, il n'avait plus qu'indifférence pour la jeune femme qui l'attendait avec des alternatives d'angoisse et d'espérance, dans la tristesse de l'antique hôtel d'une vieille tante, fort riche et peu valide.

Perplexe, le baron se demandait quel genre d'explication il devait fournir à celle qui se considérait toujours comme sa femme, au moment où sa chaise de poste franchit la porte de France, sur la route de Châlons.

Il lui fallait absolument trancher dans le vif et signifier à Herminie qu'elle n'eût plus à compter sur lui.

Il traversa la ville en rumeur, car les nouvelles les plus étranges et les plus contradictoires circulaient, et se présenta au procureur-syndic, auquel il exposa sa réclamation.

Celui-ci répondit que les finances de Verdun étaient à sec et qu'il ne pouvait être question d'un remboursement quelconque.

—Cependant, avait ajouté le magistrat, en prenant un air mystérieux et entendu, il vous reste, monsieur le baron, une chance d'être remboursé...

—Laquelle?... parlez! dit vivement Lowendaal.

—Si nous n'avons pas d'argent, reprit le procureur-syndic, l'empereur d'Autriche en a, lui... Que la paix soit maintenue... que les horreurs d'un siège puissent être épargnées à cette malheureuse ville, et je réponds de votre remboursement, monsieur le baron!

Le fermier général hésita avant de répondre.

Cosmopolite, comme tous les financiers, peu lui importait que son argent lui vînt du roi de France ou de l'empereur d'Autriche.

Il n'était donc arrêté par aucun scrupule patriotique.

Il n'éprouvait aucune indignation, en entendant ce magistrat lui parler de la remise de la ville aux ennemis.

Le baron se demandait si le procureur-syndic était exactement informé, s'il était certain que les soldats du roi de Prusse et de l'empereur d'Autriche, maîtres de Verdun, sauraient garder la ville et la préserver d'un mouvement offensif des volontaires qu'on disait en route.

Il calculait uniquement les chances que pouvait présenter le marché qu'on lui proposait.

Après avoir envisagé les fortunes diverses qu'offrait l'affaire, il s'informa des renforts, qu'on disait dirigés de Paris sur Verdun.

—Ils arriveront trop tard! répondit le procureur-syndic.

—Alors je suis votre homme! dit le baron.

—Bien. Vous êtes venu rapidement de Paris?... n'ayant parlé avec personne?

—J'étais fort pressé, en effet.

—Avez-vous dans votre suite un personnage à la fois discret... et bavard?...

—Discret? c'est-à-dire sachant garder un secret?

—Et bavard... c'est-à-dire capable de lâcher à propos quelques paroles en apparence inconsidérées... c'est cela!...

—J'ai cet homme... Léonard, mon valet de chambre... que devra-t-il taire?

—Nos projets d'abord...

—Il ne les connaît pas!

—Ceci nous garantit sa fidélité... les secrets qu'on ignore sont les mieux gardés.

—Et sur quoi devra-t-il se montrer bavard?

—Sur les nouvelles de Paris... la cité aux mains des brigands... l'autorité royale cependant forte de l'approche de l'armée de l'empereur d'Autriche et des troupes du roi de Prusse, prête à reprendre tout pouvoir, se disposant à châtier les rebelles...

—C'est tout? Léonard n'aime pas les sans-culottes, il s'acquittera fort bien de cette mission...

—Votre Léonard pourra ajouter qu'il tient de source sûre que 80.000 Anglais viennent de débarquer à Brest et marchent sur Paris...

—Et le but de ces alarmes répandues?

—Justifier la décision que nous allons prendre cette nuit...

—Où cela?

—Ici même... il y a assemblée des principaux bourgeois de la ville... et l'on doit arrêter les termes de la réponse qu'il convient de faire au duc de Brunswick... Vous serez des nôtres? dit le syndic.

—Vous avez ma promesse... comme j'ai la vôtre, n'est-ce pas, pour le remboursement de ma créance?

—Entre honnêtes gens, monsieur le baron, on n'a qu'une parole! dit le procureur-syndic en serrant la main du fermier général.

Les deux complices se séparèrent. L'un allant styler Léonard chargé de propager les bruits alarmistes dans le peuple, l'autre recrutant de nouvelles adhésions secrètes, pour la trahison qui allait s'accomplir.