Madame Sans-Gêne, Tome 1 Roman tiré de la Pièce de Mm. Victorien Sardou et Émile Moreau
VI A L'étape
VI
A L'ÉTAPE
Sur la route de Verdun, gaiement, les volontaires de Mayenne-et-Loire, accompagnés d'un détachement du 13e léger, où François Lefebvre servait en qualité de lieutenant faisant fonctions de capitaine, marchaient en chantant.
L'enthousiasme brillait dans les yeux, le désir de vaincre animait les cœurs.
En traversant les villages, aux femmes debout sur les seuils, présentant leurs enfants, comme au passage de la procession, les volontaires envoyaient des baisers. Aux hommes, ils promettaient de vaincre ou de mourir. Ils allaient confiants, hardis, superbes, au son aigrelet des fifres, dans le martèlement martial des tambours; les trois couleurs claquaient au vent dans un déploiement joyeux, et l'âme de la patrie était parmi eux.
Tous, en quittant leur pays natal, avaient fait don à leurs parents de ce qu'ils possédaient, en déclarant qu'on devait les considérer comme déjà morts.
Et ces héros allaient, la chanson aux lèvres, au-devant de cette mort pour la patrie, qui, pour eux, était, comme on l'a dit depuis, le sort le plus beau, le plus digne d'envie.
Par les routes, afin d'abréger la longueur des étapes, ils entonnaient sur l'air de la Carmagnole quelque refrain naïf et bon enfant, comme la Gamelle:
Savez-vous pourquoi, mes amis,
Nous sommes tous si réjouis?
C'est qu'un repas n'est bon
Qu'apprêté sans façon.
Mangeons à la gamelle!
Vive le son (bis)
Mangeons à la gamelle!
Vive le son du chaudron!
Le refrain se propageait par toute la colonne, et l'arrière-garde reprenait avec entrain:
Point de froideur, point de hauteur,
L'aménité fait le bonheur.
Oui, sans fraternité,
Il n'est point de gaîté.
Mangeons à la gamelle!
Vive le son (bis)
Mangeons à la gamelle!
Vive le son du chaudron!
Comme on approchait de Verdun, dont les murailles se dressaient au-dessus de la campagne boisée, le commandant Beaurepaire fit faire halte.
Il était prudent d'observer les abords de la place.
Les Prussiens n'étaient pas loin; d'après les derniers renseignements, l'on pouvait craindre de tomber dans une embuscade.
Sur un monticule, au milieu de taillis, bien abritée, invisible de la ville, la petite armée campa.
On dominait une gorge verdoyante, au fond de laquelle se groupaient quelques maisons.
Un berger, qui avait suivi les soldats depuis leur rencontre auprès de Dombasle, fut interrogé par Beaurepaire.
Il ne put fournir aucune indication sur le mouvement présumé de l'armée ennemie.
Beaurepaire allait renvoyer le berger. Il le rappela et lui demanda:
—Le nom de ce petit village, en face, entre les collines et que des bois cachent si complètement, le connais-tu?
—Oui, monsieur... c'est Jouy-en-Argonne!
Un tressaillement, aussitôt réprimé, échappa à Beaurepaire.
Il prit sa longue-vue et, du haut du tertre, considéra attentivement, avidement, avec de la tristesse dans les yeux, le modeste village...
Il ne pouvait en détacher sa vue... On eût dit qu'il cherchait à y découvrir quelque chose qui l'intéressait au plus haut point.
Pourtant nulle trace d'un campement, aucune lueur de bivouac; rien de ce qui décèle la présence de soldats n'apparaissait dans la gorge boisée...
Beaurepaire revint, pensif, au milieu des volontaires qui déjà, les faisceaux formés, s'occupaient à confectionner la soupe.
Tandis que les uns allaient couper du bois, que les autres puisaient de l'eau à une source qui dégoulinait en gazouillant de la hauteur, les aides de cuisine épluchaient les légumes empruntés, en passant, à des champs rencontrés, et accompagnaient leur opération culinaire d'un couplet de la Gamelle:
Bientôt les brigands couronnés,
Mourant de faim, proscrits, bernés,
Vont envier l'état
Du plus mince soldat
Qui mange à la gamelle!
Vive le son (bis) du chaudron!
Un chariot stationnait à quelques pas des cuisines en plein air. Un bon vieux cheval gris, dételé, paisiblement broutait l'herbe, cherchant à tirer sur la longe, pour atteindre l'écorce de jeunes arbrisseaux, objet de sa convoitise.
Le chariot portait sur sa caisse cette inscription:
13e LÉGER
Mme C L
Cantinière.
A quelques pas du chariot, un enfant gaminait, rôdant autour des faisceaux; comme pour chercher protection, il s'approchait de temps en temps de la cantinière, qui lui tapotait les joues pour le rassurer, sans s'interrompre, pressant la besogne, car les troupiers réclamaient l'ouverture de la cantine. Aidée par un soldat, elle disposait en forme de table, sur deux tréteaux, une grande planche.
Bientôt des cruchons, des brocs, un petit tonneau, avec des verres et des assiettes, se trouvaient rangés sur la table improvisée.
La cantine était montée.
Les buveurs déjà s'empressaient.
La route et les chansons avaient donné soif à la troupe pleine de bonne humeur.
Bientôt les verres s'emplissaient et l'on trinquait aux succès du bataillon de Mayenne-et-Loire, à la délivrance de Verdun, au triomphe de la liberté!
Tous n'avaient pas d'argent, mais la cantinière était bonne fille et faisait crédit aux désargentés... On la rembourserait après la victoire.
Beaurepaire regardait, en souriant, ce tableau animé, et ses yeux se reportant vers le village de Jouy-en-Argonne, il murmurait, perplexe:
—Impossible de m'éloigner... qui donc pourrai-je envoyer là?... il me faudrait quelqu'un de confiance... une femme serait préférable... mais où trouver cette messagère?...
Et il continua à observer les hommes groupés devant l'éventaire de Catherine Lefebvre.
A l'écart, et paraissant indifférents à la joie de la troupe en repos, un sergent et un jeune homme portant les aiguillettes distinctives du corps de santé s'entretenaient avec animation, baissant la voix quand ils se supposaient regardés.
C'était Marcel, qui avait retrouvé Renée, le joli sergent. Il avait, selon l'espoir de la jeune fille, obtenu par la protection de Robespierre jeune, et sur la recommandation de Bonaparte, d'être détaché du 4e d'artillerie. Envoyé à la batterie dépendant du petit corps placé sous le commandement de Beaurepaire, il avait rejoint le bataillon, à Sainte-Menehould.
Les exigences du service, la différence des grades et la place de l'aide-major à la queue de la colonne, avaient empêché les deux jeunes gens d'échanger leurs confidences et de témoigner leur joie de se revoir.
L'étape inattendue, ordonnée par le commandant sur la lisière de la forêt de Hesse, au-dessus du village de Jouy-en-Argonne, leur avait enfin fourni cette occasion si attendue. Ils en profitaient.
Beaurepaire allait s'éloigner, un peu surpris de l'intimité semblant exister entre ce sergent et l'aide-major. Il se réservait de s'informer des causes de cette familiarité, quand Lefebvre, venant à passer, interpella Marcel:
—Vous venez du 4e d'artillerie? demanda-t-il, troublant le tête-à-tête des deux amoureux.
—Oui, lieutenant... en droite ligne.
—Est-ce que le capitaine Bonaparte, qui a été réintégré dans son grade, se trouvait au régiment, quand vous l'avez quitté?
—Le capitaine Bonaparte était en Corse... il a obtenu une permission... mais il a écrit à des amis à Valence, et nous avons eu de ses nouvelles au régiment... On parlait beaucoup du capitaine Bonaparte.
Beaurepaire, qui avait entendu, s'avança et dit vivement:
—Ah!... et comment va-t-il, Bonaparte?... J'espère qu'il ne lui est rien survenu de fâcheux?... Pouvez-vous me renseigner, major?... Moi aussi, je suis de ses amis...
—Mon commandant, dit Marcel, le capitaine Bonaparte est aujourd'hui en sûreté, à Marseille, avec toute sa famille... Mais il a couru un grand danger.
—Diable!... contez-moi donc cela... ce cher Bonaparte! que lui est-il donc arrivé?...
—Pardon, mon commandant, dit Lefebvre, ne pensez-vous pas que pour écouter le récit du major, nous serions mieux, assis, là, devant un rafraîchissement... C'est ma femme qui nous servira...
—Volontiers!... dit le commandant, s'attablant, et à la santé de la citoyenne Lefebvre, la belle cantinière du 13 e!...
Tous trois choquèrent leurs verres, tandis que Lefebvre, en clignant de l'œil, disait à sa femme:
—Ecoute ce que va raconter le major... il a des nouvelles de Corse... il s'agit de ton ami, le capitaine Bonaparte!...
—Vas-tu pas être jaloux à présent de ce pauvre Bonaparte! dit Catherine en haussant les épaules... Est-ce qu'il lui serait survenu quelque chose de fâcheux, monsieur le major?...
—Il n'a échappé que par miracle à la mort...
—Est-ce possible!... Oh! dites-nous vite de quoi il s'agit, monsieur le major... avec la permission du commandant! fit Catherine se campant à califourchon sur un tronc d'arbre, bouche béante, oreilles tendues, impatiente d'avoir des nouvelles de son ancien client.
Marcel expliqua d'abord que les Corses, hostiles à la Révolution, avaient cherché à se donner à l'Angleterre. Paoli, le héros des premières années de l'indépendance, avait négocié avec les Anglais. Il avait cherché à entraîner Bonaparte dans sa défection. L'appui du commandant de la garde nationale d'Ajaccio lui devenait indispensable. Mais Bonaparte avait refusé avec indignation de participer à sa trahison.
Paoli, irrité, avait ameuté contre lui et contre les siens la population. Napoléon et ses frères Joseph et Lucien avaient été obligés de s'enfuir sous des déguisements.
Contre la mère de Bonaparte, Paoli tourna sa fureur. La maison, où Letizia Bonaparte était réfugiée avec ses filles, fut assaillie, pillée, incendiée. La courageuse femme dut se sauver, la nuit, à travers le maquis.
Ce fut une fuite tragique. Quelques amis dévoués, sous les ordres d'un énergique vigneron nommé Bastelica, protégeaient les fugitifs. La famille Bonaparte marchait au centre de l'escouade armée de carabines. Letizia tenait par la main la petit Pauline, la future générale Leclerc; Elisa, la demoiselle de Saint-Cyr qui, à peine sortie de la calme maison d'éducation, tombait dans les aventures d'un exode à travers la montagne, accompagnait son oncle, l'abbé Fesch, dont la pourpre était encore bien lointaine; le jeune Louis gambadait en avant de la colonne, sondant l'épaisseur des halliers et réclamant avec insistance une carabine. Le petit Jérôme était porté par Savaria, la servante dévouée.
On évitait les routes battues. On recherchait les sentiers les plus abrupts. Il s'agissait de gagner le rivage sans être aperçu des paolistes.
Les arbustes, les ronces, déchiraient au passage les vêtements, les mains, les visages des enfants en pleurs.
Après une nuit de fatigue et d'insomnie, les proscrits parvinrent à un torrent. Il était impossible de le franchir avec cette marmaille. Heureusement, on put se procurer un cheval, et le gué périlleux fut traversé.
Au moment d'atteindre la côte, une troupe de paolistes, lancée à la poursuite des Bonaparte, passa en courant.
On se blottit dans le maquis, chacun retenant son souffle. Madame Letizia s'efforçait d'empêcher la craintive Pauline de crier. Le cheval qui semblait deviner le danger, maintenu par Louis, demeurait immobile, les oreilles dressées, avec un frisson à fleur de peau.
Enfin, du haut d'un rocher, on aperçut Napoléon qui venait, en barque, d'un navire français croisant dans le golfe.
Bonaparte se hâta d'aborder. A peine était-il réuni avec les siens, qu'un berger accourut prévenir: les paolistes les avaient découverts.
On eut juste le temps d'embarquer. Les Corses, débouchant sur le rivage, saluèrent les fugitifs d'un feu de mousqueterie nourri, mais ils étaient déjà hors d'atteinte.
Une fois à bord, Bonaparte court à l'unique pièce de canon armant le navire, la charge à mitraille, la pointe, et envoie aux paolistes une si terrible décharge, que huit ou dix de ceux qui avaient tenté de l'assassiner restèrent sur le sable. Les autres s'enfuirent. La famille et son chef étaient sauvés.
—Bravo, Bonaparte!... dit Catherine, battant des mains au récit... ah! les canailles de Corsicos, si j'avais été là avec nos hommes, n'est-ce pas, Lefebvre?...
—Bonaparte suffisait! dit Lefebvre, c'est un fin canonnier!
—Et un bon Français! ajouta Beaurepaire. Il ne voulait pas que sa patrie fût livrée aux ennemis... c'est bien!... Voyez-vous Bonaparte mourant ainsi dans une île, prisonnier des Anglais?... C'eût été absurde et sa destinée vaut mieux que cela... Merci, major, de vos renseignements... Quand nous aurons délivré Verdun, j'écrirai à Bonaparte pour le féliciter...
Le commandant s'était levé. Ayant jugé le repos suffisant, rien de suspect ne lui apparaissant en avant de Verdun, il donna l'ordre de tout préparer pour le départ... On devait se remettre en route dans deux heures, afin d'atteindre Verdun un peu avant la nuit, en profitant du crépuscule.
Tandis que les hommes, ayant mangé la soupe et nettoyé leurs armes, se disposaient à reformer la colonne, le commandant se dirigea vers la voiture tout attelée de Catherine.
Il fit signe à la cantinière qu'il avait à lui parler.
A voix basse, il donna ses instructions à Catherine, qui semblait écouter avec quelque surprise.
Quand il eut fini, la cantinière répondit simplement:
—C'est compris, mon commandant... et quand j'aurai quitté Jouy-en-Argonne et que je serai dans Verdun, que faudra-t-il faire?
—Nous attendre, si la ville est tranquille... accourir nous avertir, si l'ennemi avait fait un mouvement...
—Bien, mon commandant!... je vais mettre mes vêtements civils... et j'espère que vous serez content de moi...
Puis elle cria à Lefebvre, qui se demandait quelle mission secrète le commandant pouvait bien confier à sa femme:
—François... je te retrouverai à Verdun... Ordre du commandant!... Aie bien soin d'Henriot... Que La Violette,—c'était le nom du jeune soldat désigné pour le service de la cantine,—prenne garde aux descentes... le cheval toujours au pas... et même tenu par la bride...
—On y veillera! dit Lefebvre... Mais, Catherine, sois prudente!... Si les cavaliers prussiens qui battent la campagne allaient te faire prisonnière?...
—T'es bête! Est-ce que, sous mes jupons, je n'ai pas mes deux chiens de garde! dit gaiement Catherine.
Et, soulevant sa jupe, elle fit voir à son mari les crosses de deux pistolets passés dans la ceinture qui contenait son argent.
Les volontaires, cependant, sur un signe de Beaurepaire, s'étaient alignés et se disposaient à continuer leur route.
Catherine, bravement, dévalait les pentes rapides de la gorge, au fond de laquelle était tapi le petit village de Jouy-en-Argonne.
Elle en avait atteint les premières maisons, quand par-dessus les bois, les prés, les champs, lui arriva ce chant plein d'entrain des volontaires en marche sur Verdun:
Ah! ça ira! ça ira! ça ira!
Petits comme grands sont soldats dans l'âme:
Ah! ça ira! ça ira! ça ira!
Pendant la guerre aucun ne trahira...
Ah! ça ira! ça ira! ça ira!
Et l'écho du vallon répéta: Ça ira! ça ira! rythmant l'allure martiale de ces braves enfants de la patrie courant à la victoire, en chantant, sous le drapeau de la liberté!