Madame Sans-Gêne, Tome 1 Roman tiré de la Pièce de Mm. Victorien Sardou et Émile Moreau
IV Première Défaite de Bonaparte
IV
PREMIÈRE DÉFAITE DE BONAPARTE
Le lendemain, après avoir touché le montant de l'indemnité de route allouée à la demoiselle de Saint-Cyr, pour son retour dans sa famille, Bonaparte se rendit, avec Elisa, chez madame Permon.
Il voulait lui présenter sa sœur, avant son départ pour la Corse.
Un autre projet l'amenait, en même temps, chez la veuve de son ami.
Madame Permon, mère de la future duchesse d'Abrantès, Grecque d'origine, ayant habité la Corse, était encore une fort jolie femme.
Par coquetterie, elle dissimulait son âge, et insouciante, frivole, sachant s'habiller, s'entourant, à une époque où le luxe était difficile et dangereux, de jolis bibelots du siècle de Louis XV et de meubles artistiques de cette époque délicate et sensuelle, elle apparaissait aux yeux du besogneux corse, comme la reine des grâces et des élégances.
Il la voyait parée de toutes les séductions, et cet aspect grande dame qu'elle prenait à ses yeux, qu'elle conserva toujours pour lui, cachait, à ses regards de jeune amoureux pauvre, les rides déjà visibles du visage et les lourdeurs inséparables de la maturité.
Les Permon avaient eu une assez jolie fortune. Bonaparte qui, souvent, avec Junot, Marmont et Bourrienne, venait, les jours de déficit, s'asseoir à leur table hospitalière, supposait à la veuve un avoir encore important.
Ces considérations le décidèrent à tenter une double démarche.
Après avoir laissé Elisa en tête à tête avec Laure, la fille aînée de madame Permon, il accompagna celle-ci dans un petit salon, et lui fit la proposition de marier le jeune Permon.
Et comme madame Permon s'informait avec curiosité de la personne qu'il voulait faire épouser à son fils, il répondit:
—Ma sœur Elisa!
—Mais elle est bien jeune, répondit madame Permon, et je sais que mon fils n'a présentement aucun goût pour le mariage.
Bonaparte se mordit les lèvres et reprit aussitôt:
—Peut-être ma sœur Paulette, qui est fort jolie, conviendrait-elle mieux à M. Permon? Et il ajouta qu'on pourrait du même coup marier Laure Permon à l'un de ses frères, Louis ou Jérôme...
—Jérôme est plus jeune que Laurette, dit madame Permon en riant... En vérité, mon cher Napoléon, vous faites le grand prêtre aujourd'hui... vous voulez marier tout le monde, même les enfants!...
Bonaparte fit semblant de rire et répondit, sur un ton embarrassé, qu'en effet le mariage des siens était l'un de ses plus grands soucis.
Puis, se précipitant sur la main de madame Permon, il y imprima deux brûlants baisers, en disant qu'il avait décidé de commencer l'union des deux familles, son rêve le plus cher, par un mariage entre lui et elle, aussitôt que les convenances, à raison de son deuil encore récent, le permettraient.
Stupéfaite, celle qui se trouvait l'objet de cette démarche inattendue n'y put tenir: elle éclata de rire au nez du postulant.
Bonaparte se montra froissé de cette hilarité. Madame Permon se hâta de l'expliquer:
—Mon cher Napoléon, lui dit-elle, se faisant tout à fait maternelle, parlons sérieusement: vous croyez connaître mon âge? Eh bien! vous ne vous en doutez pas... je ne vous le dirai point, parce que c'est ma petite faiblesse cette cachotterie-là... je vous dirai seulement que je serais non seulement votre mère, mais celle de Joseph, votre aîné. Laissons donc cette plaisanterie. Elle m'afflige, venant de vous...
—Je ne croyais pas plaisanter, dit d'un ton piqué Bonaparte, et je ne vois pas ce que ma demande a de si risible! L'âge de la femme que j'épouserai m'est indifférent. D'ailleurs, sans flatterie, vous ne paraissez avoir que trente ans.
—J'ai bien davantage!...
—Je l'ignore! je vous vois jeune et belle, s'écria Bonaparte avec feu, et vous êtes la femme que je rêve pour compagne...
—Et si je ne consens pas à cette folie, que ferez-vous?...
—Je chercherai ailleurs le bonheur que vous m'aurez refusé, reprit Bonaparte, avec énergie. Je veux me marier... ajouta-t-il après un instant de réflexion. Des amis ont pensé pour moi à une femme charmante comme vous... de votre âge ou à peu près... et dont le nom et la naissance sont fort honorables... Je veux me marier, je le répète!... réfléchissez!...
Madame Permon n'avait pas à beaucoup réfléchir. Son cœur n'était pas libre. Elle aimait, en secret, un de ses cousins, un grand bellâtre, nommé Stephanopolis. Elle l'avait présenté à Bonaparte et voulait le faire entrer dans la garde de la Convention qu'on créait en ce moment.
Pour ce brave soldat, qui d'ailleurs devait mourir fort prosaïquement en se coupant avec maladresse un cor au pied, elle repoussa l'offre de Bonaparte qui lui en garda rancune.
A quoi tiennent les destinées? Marié à madame Permon, Bonaparte n'eût peut-être jamais été général en chef de l'armée d'Italie et eût servi sans doute obscurément dans l'artillerie, durant des guerres sans gloire.
Bonaparte, dans cette conversation, avait manifesté son désir de réaliser un mariage avantageux, d'épouser une femme riche, qui lui faciliterait ses débuts dans la vie active, et lui ouvrirait les rangs de la haute société alors proscrite et terrifiée, mais qu'il devinait prête à ressortir, plus arrogante, de dessous les échafauds.
Le double refus de madame Permon devait faire, de la pensionnaire de Saint-Cyr, la princesse de Piombino, et du futur général Bonaparte, le mari de Joséphine.