Madame Sans-Gêne, Tome 1 Roman tiré de la Pièce de Mm. Victorien Sardou et Émile Moreau

XII le Camp des Émigrés

XII

 

LE CAMP DES ÉMIGRÉS

 

Lowendaal, en quittant Léonard, murmura d'un air satisfait:

—Le drôle fera ce que je lui ai dit... il tremble un peu... mais la peur des galères sera pour son esprit plus forte que la crainte du grand sabre de ce sacripant de Beaurepaire!... placer l'homme entre deux alternatives inégalement chanceuses, être envoyé aux galères ou bien risquer de l'être seulement si l'on est pris, tous les gens intelligents, et Léonard n'est pas un sot, choisiraient ce dernier parti... donc il ira et ne se fera pas prendre!... Il marchera un peu à contre-cœur et en serrant les jambes, mais il marchera... Les soldats ne font-ils pas ainsi? Quand on les envoie à la gueule d'un canon, ce n'est pas toujours l'amour de la gloire qui les y pousse, c'est aussi la crainte d'être fusillés s'ils lâchent pied... ce qui le prouve bien, c'est que l'on ne fuit qu'en masse... le châtiment, en se répandant sur trop de têtes, ne pourrait atteindre personne... Léonard est seul... il ne reculera pas... du camp des émigrés, comme le bon Talthybios, le héraut veillant au palais des Atrides, j'espère apercevoir bientôt le signal attendu!... ajouta en souriant le baron qui, en sa qualité de fermier général, s'il ne se montrait pas très scrupuleux en toutes matières, aimait fort à prouver sa délicatesse littéraire et sa connaissance érudite des bons auteurs.

Il marchait lentement dans la nuit, par les quartiers déserts de la ville, prêtant l'oreille aux détonations lointaines, et suivant d'un regard indifférent la trace lumineuse des obus qui, comme de rapides météores, s'entre-croisaient sur le fond noir du ciel.

On ne se battait pas de ce côté de la ville.

Quelques factionnaires veillaient sur les remparts, et leurs cris d'appel: Sentinelles, prenez garde à vous! espacés dans le silence, troublaient seuls les abords de la Porte-Neuve vers laquelle le baron se dirigeait.

Il trouva à cette porte des gardes nationaux à qui, ainsi que cela avait été convenu secrètement à son départ de l'hôtel de ville, un ordre avait été envoyé par le procureur-syndic de laisser passer le baron de Lowendaal.

Sans difficulté, le chef de poste fit franchir la poterne au baron, en lui souhaitant bonne réussite.

S'orientant dans la campagne déserte, le baron gagna un petit bois dont il longea les maigres arbres et marcha droit vers un feu qui brûlait à quelque distance dans la plaine,—un bivouac d'avant-poste vraisemblablement.

Un cri de: «Qui-vive?» prononcé en français le fit s'arrêter.

—Je ne me suis pas trompé! murmura-t-il, ce sont des Français qui sont là!

Il demeura immobile après avoir répondu:

—Ami!... envoyé de la municipalité de Verdun!...

Un silence suivit, puis il vit se détacher une masse sombre, qu'accompagnait un cliquetis de fer.

Une lueur se balançait et marchait vers lui...

Quatre hommes, avec le porteur du falot, venaient le reconnaître.

Après avoir décliné ses qualités au chef de l'escouade, et avoir demandé à être conduit au général en chef, le baron fut prié très poliment de prendre place au bivouac, en attendant qu'on pût le mener au quartier général.

Il accepta de grand cœur, car la nuit était fraîche. Il vint s'asseoir auprès des volontaires royaux, devant des fagots brûlants.

Son arrivée avait mis en rumeur le campement, et les plus dormeurs s'étaient éveillés pour venir aux nouvelles et apprendre de l'arrivant ce qui se passait dans Verdun.

Ce camp des émigrés était étrange et bigarré.

L'armée de Condé se composait de volontaires accourus de tous les points de la France, mais principalement de l'Ouest, pour se battre contre les armées du pays, défendre le drapeau blanc, rétablir le roi et abattre la Révolution.

Beaucoup de ces volontaires étaient venus là un peu contraints.

Les uns poussés par leurs familles, entraînés par l'exemple, incapables de rester dans leurs propriétés ruinées ou envahies.

Quelques-uns par fanatisme, beaucoup dans l'espoir de rentrer avec triomphe et profit en France, escomptant vingt-cinq ans d'avance le fameux milliard des émigrés.

Cette armée de rebelles et de traîtres était divisée par provinces. Les gentilshommes y conservaient leurs privilèges et leur infatuation. Ils ne se mêlaient pas aux roturiers. Ainsi la Bretagne avait fourni sept compagnies de nobles, et une huitième avait été réservée aux défenseurs issus du tiers état. Le costume affirmait encore cette distinction des castes. Les non-nobles portaient un uniforme gris de fer; les gentilshommes avaient l'habit bleu de roi avec retroussis. Ainsi ces insurgés contre la volonté de la nation, rassemblés pour une même cause, courant les mêmes dangers, se préoccupaient de perpétuer dans leurs bandes de partisans des hiérarchies et des catégories sociales qui n'étaient déjà plus qu'un legs du passé. Les bourgeois, avec leur triste casaque gris de fer, avaient pourtant plus d'abnégation et de vrai dévouement que les nobles, puisqu'ils se battaient pour défendre des privilèges auxquels ils n'avaient aucun droit.

Quelques déserteurs, conservant l'uniforme de leur corps, des officiers de marine en très grand nombre, formaient le seul élément vraiment militaire de l'émigration.

Le corps de la marine, brave, mais superstitieux et très entiché de la royauté, était surtout recruté parmi les familles du littoral breton, toutes hostiles à la Révolution. La désertion de ces marins affaiblit pour longtemps notre force sur mer et, malgré le courage des matelots, assura aux Anglais la victoire sur nos flottes et leur conserva l'empire des eaux. On n'a pas assez tenu compte de cette trahison des officiers de la marine royaliste, lorsqu'on a énuméré les mesures de rigueur prises par la Convention dans l'Ouest.

La résistance héroïque des chouans fanatisés fut moins funeste à la patrie que la fuite de ces marins expérimentés, les compagnons de La Pérouse et de d'Estaing, ces glorieux adversaires des Anglais durant la guerre d'Amérique, quittant le pont de leurs navires pour aller caracoler ridiculement derrière un général prussien et se faire battre par des gardes nationaux.

Les volontaires royaux étaient mal équipés, mal armés, mal approvisionnés en tout. Leurs fusils, de fabrication allemande, étaient fort pesants. Beaucoup de gentilshommes n'avaient que leurs armes de chasse.

La composition de cette armée disparate la faisait ressembler à une troupe de bohémiens révoltés. Les âges étaient mêlés. De vieux hobereaux, cassés, voûtés, traînant la jambe, s'avançaient à côté de jouvenceaux étiolés. Des familles entières, depuis le grand-père jusqu'au petit-fils, se trouvaient côte à côte sur les rangs. C'était touchant et grotesque.

L'armée des princes était d'ailleurs dépourvue d'artillerie et, malgré le courage individuel dont firent preuve la plupart de ces soldats improvisés, leur appoint à la cause royale ne fut jamais qu'une quantité négligeable. Les Prussiens et les Autrichiens ne se firent pas faute de le faire sentir à plus d'une reprise à ces gentilshommes encombrants et inutiles.

Le baron de Lowendaal écoutait, avec son sourire railleur, les confidences, les vantardises et les récriminations des volontaires.

Comme il venait de Paris, on l'accablait de questions sur l'état de la capitale et les prévisions favorables au retour triomphal du roi.

Le baron leur répondait évasivement, disant qu'à son avis tout pouvait encore s'arranger, qu'il fallait cependant compter avec la surexcitation des foules et l'ardeur avec laquelle on courait s'enrôler, depuis que la patrie avait été déclarée en danger.

Les jeunes gentilshommes écoutaient avec des ricanements hautains les réponses pourtant fort mesurées du baron qui, de son côté, tout en s'informant de l'heure à laquelle le général en chef pourrait le recevoir, témoignait une certaine impatience de remplir sa mission.

Tout en racontant à son auditoire irritable ce qu'il savait des préparatifs de résistance de la nation tout entière debout, prête à mourir, le baron, du coin de l'œil, par-dessus la flamme rouge du bivouac, guettait un coin sombre, par delà les remparts de Verdun, du côté de la porte Saint-Victor.

Il semblait attendre d'un instant à l'autre un signal qui ne se produisait pas...

Par moments il tirait sa montre, la consultait et, avec anxiété, n'écoutant plus que distraitement le verbiage des gentilshommes, regardait le coin du ciel toujours noir au-dessus de la ville...

—Que fait donc ce faquin de Léonard? murmurait-il. M'aurait-il trahi!... aurait-il manqué de courage au bon moment... Oh! je me vengerai terriblement... je l'envoie aux galères comme je l'ai dit, s'il m'a trompé!...

Et le baron, ne faisant même plus mine de prêter l'oreille aux propos des volontaires, feignant de céder au sommeil, fermait les yeux et s'apprêtait à se rouler dans son manteau, le long des cendres rougeâtres du bivouac, quand on vint l'avertir que le général Clerfayt l'attendait et qu'il le recevrait sur-le-champ dans sa tente.

Le baron se leva en rechignant et suivit le planton qui devait le guider, non sans jeter une dernière fois un regard chargé d'inquiétude vers les maisons de Verdun se dressant au-dessus du rempart, dans la ville haute. Plongées dans l'ombre et le repos, ces demeures paisibles semblaient indifférentes au bombardement qui continuait de l'autre côté de la ville, plus faible, plus ralenti, les Prussiens ne répondant que modérément au feu des assiégés, et ceux-ci, en prévision d'un siège qui pouvait, qui devait être long, ménageant les munitions.

Dans la tente du général en chef, le baron retrouva l'aide de camp qui s'était présenté à l'hôtel de ville.

Il fit une grimace en saluant toutefois poliment le comte de Neipperg.

Celui-ci lui rendit froidement son salut.

L'entrevue fut brève.

Le général autrichien s'informa des dispositions de la ville de Verdun.

Et comme le baron lui assurait qu'elles étaient excellentes, favorables à la reddition, le général répondit d'un geste muet, entr'ouvrant la toile de sa tente, comme pour montrer les flamboiements d'obus au-dessus des remparts...

Le baron regarda, suivant machinalement le geste du général.

Quelque maître qu'il fût de lui-même, il ne put s'empêcher de pousser une rapide exclamation où il y avait du triomphe et du soulagement.

Il venait d'apercevoir, dans la partie nord de la ville, une rougeur ardente.

Des flammes tourbillonnaient au milieu de flocons de fumée dans ce quartier de Verdun, qui jusque-là semblait épargné par le feu des assiégeants.

—Qu'avez-vous? demanda le général en chef, surpris de l'émotion extraordinaire que venait de manifester l'envoyé de la municipalité.

—Rien, mon général... rien du tout! la fatigue, le trouble... la joie aussi où je me trouve de savoir que demain les horreurs d'un siège seront épargnées à cette belle cité... Voilà l'explication de mon cri à la vue des obus et des boulets rouges sillonnant l'espace!... dit-il en s'efforçant de paraître calme.

—Alors vous croyez, dit Clerfayt, que la ville ouvrira demain ses portes?...

—J'en suis sûr, monseigneur... un homme à moi doit m'apporter ce matin même la capitulation signée...

—Pourquoi ne pas l'avoir apportée vous-même? Pourquoi renvoyer mon aide de camp, M. le comte de Neipperg que voici, chargé par moi et par monseigneur le duc de Brunswick de vous remettre votre acceptation?...

—Je n'étais pas certain, général, que la ville serait en état de capituler demain matin?...

—Ah!... et quel était l'obstacle?

—Un forcené... un chef de brigands, le commandant de Beaurepaire... entré hier soir, par surprise, dans la place, et qui pourrait contrecarrer nos projets, ruiner nos espérances...

—Un brave soldat! un adversaire énergique, que ce commandant, dit le comte de Neipperg à Clerfayt.

—Vous l'avez vu? demanda Clerfayt avec intérêt.

—Je l'ai vu... je l'ai entendu parler... vous pouvez le voir agir... car c'est lui qui a mis Verdun si rapidement en état de défense... tant qu'il sera debout, je ne suis pas de l'avis de monsieur, moi: Verdun ne capitulera pas...

Et Neipperg jeta un regard méprisant au baron.

—Qu'avez-vous à dire? fit Clerfayt. Vous me promettez l'ouverture des portes pour demain matin... mon aide de camp, qui a vu la place et qui affirme l'énergie de son défenseur, dit qu'elle ne cédera pas aussi facilement... répondez-moi!

—Pardon! monseigneur, dit le baron de sa voix onctueuse, je ne contredis point l'aide de camp... je vous avais déjà signalé cet obstacle... Beaurepaire... et je vous faisais part de mes hésitations, de mes craintes... je n'étais pas assuré, je vous l'ai dit, que Verdun capitulerait...

—Et maintenant vous croyez la reddition possible?

—Certaine, monseigneur!...

—Mais... Beaurepaire?...

—Beaurepaire est mort, monseigneur!

—Mort!... qu'en savez-vous?... qui vous l'a appris?...

Le baron s'inclina, et, avec un sourire plus accentué que de coutume:

—Monseigneur, dit-il, me permettra d'attendre la confirmation officielle de la nouvelle dont je ne suis que le prévoyant messager... L'homme qui doit apporter la capitulation signée vous apprendra également la fin, pour moi certaine, du commandant de Beaurepaire...

—Bien, monsieur, nous attendrons! dit froidement Clerfayt en faisant signe au baron que l'entretien était terminé.

Tandis que Lowendaal se retirait, le comte de Neipperg disait au général autrichien:

—Comment cet homme louche, à figure d'espion, sous son masque débonnaire et souriant, sait-il que Beaurepaire n'est plus?... Il était vivant il y a deux heures, quand j'ai quitté Verdun... l'auraient-ils assassiné là-bas!...

Clerfayt regarda avec surprise son aide de camp:

—Nous faisons la guerre loyale et au grand jour, nous autres soldats, mon cher Neipperg... Mais ces marchands qui nous tendent les mains et nous ouvrent les portes de leurs villes sont capables de bien des lâchetés!... il y a des épluchures et des débris peu propres dans la cuisine de la victoire!... Les convives du festin ne doivent pas trop s'inquiéter de la façon dont on leur a préparé les plats... Autrement personne n'aurait d'appétit et personne ne mordrait à la gloire!... Achevons notre courrier, mon cher, car déjà le matin paraît et, si ce baron a dit vrai, nous aurons pas mal de choses à faire dans la journée: la ville à occuper, les postes à garnir, les autorités à changer et à surveiller, sans compter la revue que Leurs Majestés doivent passer au milieu des félicitations et des hommages des habitants! A la besogne, et faisons comme si ce Lowendaal n'avait pas dit vrai... Continuons à envoyer quelques messagers énergiques à ce Beaurepaire, qui m'a l'air en effet d'un rude adversaire!...

Et tandis que Neipperg s'asseyait devant la petite table du général, se disposant à écrire sous sa dictée, Clerfayt, soulevant la porte de sa tente, cria à l'un des officiers d'artillerie qui attendait auprès d'une batterie:

—Commandant, continuez le feu jusqu'à ce que, sur les remparts de Verdun, vous aperceviez hissé le drapeau parlementaire!...