Madame Sans-Gêne, Tome 1 Roman tiré de la Pièce de Mm. Victorien Sardou et Émile Moreau
XV au Bord du Néant
XV
AU BORD DU NÉANT
Pendant que ces événements s'accomplissaient dans l'Est et que Dumouriez et Kellermann arrêtaient l'invasion à Valmy et sauvaient la France et la République en forçant les Autrichiens et les Prussiens à se rejeter sur la Belgique, que faisait Bonaparte?
Il se trouvait fort en peine au milieu de toute sa famille, réfugiée à Marseille et dénuée de toutes ressources.
Après plusieurs pérégrinations de logements en logements, en des quartiers pauvres, expulsée sans pitié par d'intraitables logeurs, madame Letizia Bonaparte, âme virile, cœur énergique, trouva un local assez convenable dans la rue du faubourg de Rome. Le propriétaire était un riche marchand de savons, nommé Clary, qui montra tout de suite une grande sympathie pour les exilés.
L'existence de la famille Bonaparte était laborieuse et digne.
Levée dès l'aube, madame Bonaparte se mettait aux soins du ménage, balayait, lavait, préparait le modeste repas, puis distribuait à ses filles la besogne. L'une allait aux provisions, l'autre raccommodait le linge et les habits de la maisonnée, la plus jeune seule avait la permission de jouer.
Dans le jour, la mère et les deux filles aînées faisaient des travaux d'aiguille dont l'humble produit les aidait à vivre.
Joseph venait d'obtenir un emploi de commissaire des guerres dans l'administration des subsistances militaires, mais ses émoluments lui suffisaient à peine.
A titre de réfugiés corses, victimes de leur dévouement à la France, la famille Bonaparte recevait de la municipalité des rations de pain de munition.
Bonaparte, encore une fois privé de solde, était dans l'impossibilité de contribuer à l'alimentation des siens.
Face à face avec l'horrible spectre de la misère, il perdit courage, et le suicide hanta son cerveau surexcité.
Un jour, n'ayant dans la poche qu'un sou qu'il jeta à un pauvre, il se dirigea vers un rocher dominant la mer.
Il s'abîma alors dans une méditation profonde.
L'eau verte miroitante l'attirait... Inutile à son pays, désarmé, sentant son génie réduit à l'impuissance, n'ayant plus confiance en soi, ne voyant plus au firmament assombri cette étoile qui l'avait guidé, accablé par le sentiment de son isolement, ne pouvant supporter l'idée d'être à charge à sa mère au lieu de la soutenir, il considéra d'un œil fixe et farouche la mer battant doucement la pointe d'un roc à fleur d'eau.
Là, en se précipitant de la hauteur, il se fracasserait sûrement le crâne...
Délivré de la vie, il débarrasserait les siens d'une bouche inutile et leur laisserait tout entière la ration de pain allouée par la charité publique.
Il demeura ainsi, en proie aux plus sinistres résolutions, se tâtant, se reprochant d'hésiter à mourir, se persuadant qu'il n'avait rien à espérer sur la terre, et ses yeux, fixes et froids, semblaient attirés par l'abîme sombre et tournoyant au-dessous de lui.
Il resta ainsi une longue heure, au bord du néant.
La vue d'une barque cinglant au loin, et qui semblait se diriger vers la côte, l'arracha à sa torpeur désespérée...
—Il faut en finir! se dit-il brusquement.
Déjà il calculait la distance et l'élan nécessaire pour s'élancer du roc dans la mer, quand son nom prononcé le fit se retourner.
Un homme vêtu en pêcheur accourait vers lui, les bras ouverts.
Surpris et irrité d'être troublé dans sa détermination, il allait descendre vivement du rocher et chercher un endroit plus écarté où il pût mettre à fin sa sinistre résolution, quand le pêcheur lui cria:
—C'est bien toi, Napoléon?... Que diable fais-tu ici? tu ne me remets donc pas?... Desmazis, ton ancien camarade d'artillerie au régiment de la Fère?... as-tu donc oublié nos bonnes soirées de Valence?
Bonaparte reconnut alors son ancien compagnon, et tous deux s'embrassèrent.
Desmazis expliqua qu'il avait émigré, aux premiers grondements de la Révolution. Il vivait tranquille en Italie, auprès de Savone, sur la côte. Ayant appris que sa vieille mère, retirée à Marseille, se trouvait gravement malade, il avait équipé à ses frais, car il était fort riche, une balancelle, et était parvenu, sous un costume de pêcheur, jusqu'au port où il avait abordé sans éveiller l'attention.
Rassuré sur la santé de sa mère qu'il avait pu serrer dans ses bras, et que son arrivée avait contribué à rétablir, il allait se remettre en mer. Par prudence, il avait donné l'ordre à son matelot de venir le prendre en dehors du port.
Il attendait sa barque.
—Mais, toi, que faisais-tu en cet endroit solitaire? demanda-t-il avec intérêt.
Bonaparte balbutia quelque vague explication.
Puis il cessa de parler, et, retombant dans une morne méditation, il se mit à regarder de nouveau avec fixité l'eau verte ourlant d'argent la pointe noire du roc.
—Ah çà! qu'as-tu? dit avec émotion le bon Desmazis. Tu ne m'écoutes pas... ça ne te réjouit donc pas de me revoir?... Quel chagrin te fait souffrir?... est-ce qu'un malheur te menace?... réponds-moi!... vraiment tu m'as tout l'air d'un fou qui va se tuer!...
Bonaparte, gagné par l'accent de sympathie de son camarade, lui révéla sa situation et confessa son désir d'en finir avec l'existence.
—Quoi! ce n'est que cela? dit Desmazis. Oh! j'arrive bien alors! Tiens, ajouta-t-il en détachant sa ceinture, voici dix mille francs en or. Je n'en ai pas besoin pour le moment. Tu me les rendras quand tu le pourras. Prends donc et va sauver les tiens.
Et il tendit à Bonaparte abasourdi les dix mille francs, une fortune pour le pauvre officier sans solde.
Puis, comme pour se dérober à la reconnaissance, et aussi pour ne pas permettre, avec la réflexion, à un refus de se produire, Desmazis quitta brusquement son ami, en lui disant:
—Au revoir!... ma balancelle accoste... mes matelots m'attendent... bonne chance, Napoléon!...
Et, dégringolant rapidement le sentier par lequel il avait grimpé pour surprendre si à propos son camarade désespéré, le généreux Desmazis gagna sa barque, fit déployer la voile et prit rapidement le large.
Bonaparte, cependant, tout ahuri, avait laissé partir son sauveur, sans un mot; comme fasciné, il considérait cet or qui semblait tombé du ciel.
Puis, tout à coup, prenant sa course, il s'élança vers la ville, entra comme une trombe dans la pauvre chambre où madame Bonaparte cousait avec ses filles...
Il répandit, ainsi qu'un semeur le grain, les pièces d'or sur la table, en s'écriant:
—Mère, nous sommes riches!... Mes sœurs, vous pourrez manger tous les jours et vous acheter chacune une robe neuve... Ah! c'est un coup du sort!...
Et il faisait ruisseler les pièces joyeusement autour de lui...
Et ses oreilles s'emplissaient du tintement du métal sur le carreau...
Plus tard, Napoléon fit rechercher par la police son bienfaiteur. Desmazis, caché dans un village de la Provence, s'occupait d'horticulture. Il cultivait des violettes et semblait ne plus se souvenir du camarade qu'il avait si à propos obligé.
Napoléon eut toutes les peines du monde à lui faire accepter trois cent mille francs à titre de remboursement; il lui donna en même temps la place d'administrateur des jardins de la couronne.
Les dix mille francs prêtés par l'ancien camarade de régiment, non seulement sauvèrent de la misère Bonaparte et de la famine les siens, mais ils permirent aussi à Joseph de faire un riche mariage, en parant aux premières nécessités de la vie quotidienne.
M. Clary, le propriétaire de la maison, avait deux charmantes filles: Julie et Désirée.
Joseph fit la cour à Julie et bientôt elle devint sa femme.
Bonaparte, toujours préoccupé de projets matrimoniaux, enviait le bonheur de Joseph.
Il jeta les yeux sur Désirée et se déclara à plusieurs reprises, comme prétendant sérieux.
Mais il fut éconduit poliment, doucement, éconduit quand même.
Le futur vainqueur préludait à ses triomphes de toute sorte par deux échecs féminins successifs.
Désirée, pas plus que madame Permon, ne semblait tentée par sa mine chétive et son avenir problématique.
Il se montra longtemps dépité du refus de Désirée Clary.
La ténacité avec laquelle il l'avait poursuivie ne fit qu'accroître son irritation. Le désir de prendre une éclatante revanche conjugale de cette petite sotte qui avait dédaigné celui qui, par la suite, était appelé à choisir parmi tout un gracieux étalage de princesses et d'archiduchesses, contribua pour beaucoup à le jeter bientôt dans les bras de la veuve Beauharnais, celle qui devait être un jour l'impératrice Joséphine.
Quant à Désirée Clary, sa destinée, pour être moins éblouissante, fut brillante cependant. Elle épousa, en effet, Bernadotte, et nous la retrouverons reine de Suède.
Telle était donc la situation de Bonaparte au moment où Lefebvre et sa femme, dans les bataillons de l'armée du Nord, marchaient vers le village immortel de Jemmapes.