Madame Sans-Gêne, Tome 1 Roman tiré de la Pièce de Mm. Victorien Sardou et Émile Moreau
XIII le Second Enfant de Catherine
XIII
LE SECOND ENFANT DE CATHERINE
Léonard, en quittant, fort perplexe, comme nous l'avons vu, son maître, peu commode ce soir-là et beaucoup trop porté à se souvenir d'un passé désagréable, se rendit vers la porte de France.
De ce côté, le canon tonnait sans relâche.
Ce n'était pas que Léonard fût fort amateur de cette musique des canons.
Mais il avait reçu des ordres précis et il lui fallait les exécuter.
Là où l'on se battait, il pensait devoir rencontrer celui qu'il cherchait, celui qu'il avait reçu l'ordre de trouver: le commandant Beaurepaire.
Avant de gagner les abords de la porte où, debout sur le revers des glacis, se tenaient plusieurs officiers, parmi lesquels se trouvait certainement celui qu'il avait mission d'aborder, Léonard se faufila parmi des groupes de curieux entourant une carriole, devant laquelle une table était installée avec des bouteilles, des verres, quelques morceaux de pain, du cervelas et du saucisson.
C'était la cantine du 13e léger.
Derrière la table que deux torches fumeuses éclairaient, Catherine Lefebvre, alerte, joyeuse et bourrue, vaquait à la distribution des vivres et des rafraîchissements, suffisant à peine à répondre aux commandes réitérées des canonniers altérés et des soldats venus, entre deux coups de feu, s'offrir la goutte et boire à la délivrance de Verdun.
De temps en temps, Catherine s'arrêtait de verser du vin ou de couper des tronçons de cervelas pour donner un coup d'œil à sa carriole...
Là, dans un petit lit, dormait du sommeil inaltérable de l'enfance le petit Henriot.
—Ça le berce, le canon! disait Catherine rassurée.
Elle se remettait à sa distribution, non sans grommeler quelques paroles énergiques à l'adresse des Prussiens.
Dès le commencement de la bataille, lorsque, les ennemis s'approchant déjà des portes de la ville, Beaurepaire avait surgi, se multipliant, courant aux batteries, déployant ses tirailleurs, faisant garnir de gabions et de fascines les ouvrages protégeant la porte de France, Catherine, dédaignant l'abri de sa cantine, avait grimpé sur les glacis.
Là, comme une furie de la guerre, harcelant les traînards, encourageant les braves, ramassant les premiers blessés, et, par moment, saisissant un fusil et le déchargeant sur les cavaliers autrichiens qui s'étaient hasardés jusque sous les embrasures des poternes, elle avait contribué énergiquement à enrayer la panique et à arrêter l'ennemi, surpris de cet accueil.
Beaurepaire l'avait aperçue et l'avait félicitée.
Puis, l'ennemi s'était retiré, ayant renoncé à surprendre une ville qui se trouvait ainsi sur ses gardes; Catherine était retournée à sa cantine où les clients abondaient.
Elle avait, dans l'intervalle du premier combat, entrevu Lefebvre qui, avec ses voltigeurs, garnissait les parapets et, des meurtrières, dirigeait un feu plongeant sur les éclaireurs autrichiens.
Toute rassurée et tout heureuse, car c'était pour elle le baptême du feu, elle avait repris ses fonctions de cantinière, dont elle s'acquittait avec bonne humeur, à la satisfaction générale.
Comme elle venait de verser la goutte à deux artilleurs, elle aperçut, un peu à l'écart, un civil qui les regardait boire:
—Eh! l'ami, lui cria-t-elle sans façon, pourquoi ne viens-tu pas t'arroser d'un bon coup de schnick, comme on dit chez nous?... Tu es un civil, ça ne fait rien... Demain, tu seras comme les autres, sous les armes... Va! tu peux trinquer avec les défenseurs de ton pays... on est tous des frères!
Et comme l'homme ne répondait pas à cet appel engageant et faisait mine de s'éloigner, elle le rappela:
—Eh! l'ami, ne t'en va pas comme ça!... Viens, que je t'ai dit... Tu n'as peut-être pas d'argent pour trinquer?... Ça ne fait rien... c'est moi qui régale aujourd'hui, demain tu paieras à ton tour... Qu'est-ce qu'il faut te servir, citoyen?
L'homme interpellé répondit sèchement:
—Merci, je ne bois pas...
—Tu n'as pas soif... et tu ne te bats pas? Alors, qu'est-ce que tu viens faire ici?...
L'homme hésita, puis dit d'une voix sourde:
—Je voudrais parler au commandant Beaurepaire...
Catherine le regarda avec surprise.
—Toi?... parler au commandant?... et qu'est-ce que tu lui veux?...
—J'ai des choses importantes à lui dire...
Catherine haussa les épaules.
—Tu choisis bien ton moment, mon garçon!...
—On choisit le moment qu'on peut...
—C'est possible... mais pour l'instant le commandant n'est pas visible...
L'homme se frotta la tête et murmura:
—C'est qu'il faut absolument que je le trouve...
Catherine regardait avec méfiance son interlocuteur. Son insistance lui semblait suspecte. Elle résolut d'avertir son mari.
Elle allait le signaler à l'un des soldats, en le priant de chercher Lefebvre sur-le-champ, quand l'ordonnance de Beaurepaire survint.
Excité par le bruit du combat, la langue déliée par des libations abondantes offertes par l'un des membres de la municipalité qui l'avait interrogé longuement sur son chef, l'ordonnance se mit à bavarder. Le soldat raconta, malgré les coups d'œil significatifs de Catherine, que Beaurepaire avait été prendre un peu de repos chez une de ses parentes dans un hôtel de la ville haute, où il devait, à quatre heures du matin, aller l'éveiller, en lui amenant son cheval.
Catherine, à bout de patience, cria à l'ordonnance:
—Tu jacasses comme une pie borgne, veux-tu aller dormir un peu... ça te fera du bien!... tu ne seras jamais en état d'éveiller le commandant à quatre heures... comme il te l'a dit... Allons! demi-tour, ou je fais venir le lieutenant Lefebvre... il ne plaisante pas avec les indiscrets et les ivrognes, lui...
—C'est bien! on se tait... et l'on s'en va!... grommela l'ordonnance qui, en trébuchant, s'éclipsa.
Catherine s'était remise à servir ses soldats.
Machinalement elle regarda du côté de l'homme qui insistait pour parler à Beaurepaire...
Il avait disparu...
Catherine crut le voir se diriger en compagnie de l'ordonnance vers un cabaret, entre-bâillant sa porte à des curieux hardis désireux d'assister, à l'abri, aux travaux de défense de la ville.
Elle eut le rapide soupçon que cet homme complotait et qu'un danger menaçait Beaurepaire...
Elle aurait voulu le suivre et le signaler à Lefebvre, mais elle ne pouvait songer à quitter sa cantine en un pareil moment.
Les défenseurs de Verdun, passant la nuit à dresser des gabions sur les remparts, à élever des palissades, à disposer des fascines, tandis que le canon tirait sans relâche, avaient droit à trouver la cantine ouverte.
Elle piétinait d'impatience, essayait de se persuader qu'elle s'alarmait à tort et qu'aucun péril ne pourrait atteindre Beaurepaire du fait de cet homme...
Le souvenir de Lowendaal, toutefois, se présenta à sa pensée.
Ce baron avait l'aspect d'un traître... Qui pouvait deviner ce qu'il avait machiné contre l'intrépide défenseur de Verdun?
A la fin Catherine n'y tint plus, et quand, la nuit avançant, les buveurs se firent plus rares, elle annonça brusquement son besoin de sommeil et congédia les soldats attardés, les engageant, s'ils n'avaient point le désir de se reposer, à se donner de la distraction sur les remparts, où l'on n'avait pas trop de monde pour placer les gabions et poser les fascines.