Magie et Héritage ( trilogie terminée ): Tome 3 : Prophétie sacrée (French Edition)
Chapitre 7
L e tsunami qui déferla dans la pièce faillit provoquer des dégâts inimaginables.
Lou, clouée à son siège par la sidération, n’arrivait pas à amener
l’information qu’elle venait d’entendre à son cerveau.
Bon sang, c’était donc cela que Jeanne mijotait ces deux derniers
jours ? Ou la connaissant sûrement même plus…
De bannie, sa grand-mère était en train de la placer sur son siège de
cheffe de clan ?
C’était tout bonnement impensable et impossible…
— Vous pouvez être certaines que les Déesses la choisiront lors de la
cérémonie du changement.
— Mais… Grande Vénérable…
Jeanne leva les bras pour les intimer au silence.
— Je sais… je sais. La nouvelle Grande Vénérable pourrait demander
mon sacrifice en votre nom. Vous vous doutez bien néanmoins que je ne me
laisserai pas faire.
L’ancienne Grande Vénérable avait parlé avec force et autorité.
Lou était choquée et amorphe. L’information était bel et bien parvenue
jusqu’à ses méninges, mais elle ne comprenait pas pourquoi Jeanne avait
fait ça.
— Pour ce qui est de la nomination de Lou, vous ne pourrez la
contester qu’après la cérémonie. Les Déesses donneront elles-mêmes leur
verdict. Et si, et seulement si, elle ne se prononcent pas, vous aurez le
choix.
L’agitation régnait parmi les sorcières présentes dans le sanctuaire. Lou
ne pouvait que le comprendre, étant donné la tornade interne qu’elle
subissait.
Elle sentit un déplacement d’air derrière elle lui frôler le cou. La
sorcière sortit de sa torpeur pour voir sa grand-mère s’éloigner.
— Jeanne ? murmura-t-elle d’un ton faible et perdu.
Celle-ci se retourna. Le regard qu’elle lui jeta désarçonna Lou. On
aurait dit qu’elle avait baissé ses barrières. Ou que le poids sur ses épaules
s’était aussitôt allégé en transférant ses fonctions, mais la bienveillance
avec laquelle elle fixa sa petite-fille cloua un peu plus cette dernière sur
place.
La ressemblance avec Garance en cet instant la percuta de plein fouet.
Elle disparut ensuite en un battement de cils.
Que se passait-il ?
Lou ne comprenait rien à la situation…
Elle se tourna ensuite vers Hilde et Lucia, silencieuses, et les
questionna :
— Vous étiez au courant ?
Les deux femmes secouèrent la tête de droite à gauche.
— S’agit-il d’une blague ? s’exclama une sorcière blonde, environ la
quarantaine. Car si cela en est une, elle est tout sauf drôle !
Hilde fronça les sourcils et se redressa.
— Regarde la tête de cette pauvre enfant ! Tu comprendras par toi-
même qu’elle vient d’apprendre la nouvelle en même temps que nous,
Georgia !
Ladite Georgia ronchonna, avant de crier au scandale. Bientôt rejointe
par d’autres vociférations en tout genre de personnes de l’assemblée.
Une femme très mince, les traits fins et à la peau d’ébène, se leva et
vint prendre délicatement la main de Lou.
— Grande Vénérable, je pense qu’il serait temps pour tout le monde de
faire une petite pause, afin de calmer les esprits ou plutôt les reprendre.
Le ton était vaguement malicieux, mais surtout empli de bon sens.
Lou hocha la tête, désemparée.
— J’annonce une pause.
Malheureusement, personne ne l’avait entendue ou voulu l’entendre.
Elle ignorait quelle hypothèse était la bonne.
Elle se leva donc et claqua le gong par télékinésie si fort qu’elles
portèrent toutes les mains à leurs oreilles. Lou fut la seule à ne pas se protéger, effet oblige, mais elle n’aurait pas été étonnée de sentir le sang
couler de ses tympans.
— J’annonce une pause non négociable. Retour ici dans quinze
minutes.
Le ton n’admettait clairement pas la réplique.
Elle sortit sous les regards, incendiaires pour certains, de ses sœurs.
Dans quel pétrin Jeanne l’avait-elle mise ?
— Merci à vous d’être toutes revenues. J’ai eu le temps de reprendre
mes esprits et je dois admettre que… je suis toujours aussi abasourdie. Je ne
sais pas ce que j’ai à faire ni ce que je dois dire.
Les visages des sorcières concentrées sur elle représentaient une source
de tensions supplémentaires.
— Même si aucune ne voudra me croire, je vous assure que je m’étais
attendue à ce qu’on prononce mon bannissement, pas ma nomination au
poste de Grande Vénérable.
La stupeur prit place.
— Pensez-vous réellement que nous allons vous accepter pour un rôle
aussi important ?
La question venait d’une sorcière aux cheveux gris. Lucia pestait déjà
et Hilde se leva pour protester, mais Lou arrêta cette dernière d’une main
levée.
— Et je ne suis pas un tyran. Je laisserai le choix à chacune d’entre
vous. Il est hors de question qu’on impose quoi que ce soit à qui que ce soit.
Une légère rumeur reprit comme un bruit de fond sonore. Lou décida
de battre le fer le temps qu’il était encore chaud.
— C’est pourquoi je ne vais rien vous cacher. Vous prendrez toutes une
décision à la fin. Mais sachez qu’il va y avoir du changement. Beaucoup de
changements.
Le silence s’était naturellement réinstallé dans le sanctuaire.
— Jeanne est partie. Elle n’est d’ores et déjà plus ici. Je l’ai cherchée
en vain.
Lou avait frénétiquement fouillé le manoir pendant ces quinze dernières
minutes. Elle avait fini par atterrir dans la cuisine d’Isabelle qui pleurait, lui
confirmant ses craintes.
Le brouhaha battit de nouveau son plein.
Lou prit le petit marteau avant de le taper un coup sur le gong. Les
sorcières, automatisées par des années de discipline, se turent
instantanément.
— Je ne prononcerai pas son bannissement ni sa mise à mort. Toutes
celles, haussa-t-elle le ton, qui voudront remettre en question ce point,
pourront le faire. Je vais d’ailleurs vous expliquer comment nous allons
fonctionner. Tout va changer dans la Communauté. Je m’excuse donc pour
la gêne occasionnée.
— Pourquoi tout changer ? Pourquoi bouleverser un fonctionnement
qui date de plusieurs générations ?
Lou s’était attendu à cette question. Elle prit une intense inspiration. Le
chemin allait être long, mais maintenant qu’elle se trouvait devant le fait
accompli, elle n’avait d’autre choix que de se retrousser les manches et faire
de son mieux.
— Parce que ce fonctionnement en particulier nous a amenées, entre
autres choses, à la situation dans laquelle nous sommes aujourd’hui.
Certaines de nos sœurs nous ont trahies, tandis que d’autres réfléchissent à
partir elles aussi ! Allons-nous persévérer dans cette voie, en sachant cela ?
La question en suspens ne trouva pas preneuse à réponse.
— De plus, reprit Lou, il ne faut pas oublier une chose. Les traîtresses
de notre Communauté connaissent nos us et coutumes, nos
fonctionnements, mais aussi nos actions et réactions. Allons-nous laisser
nos traditions et notre fierté nous conduire à notre perte ? Je suis persuadée
que même en ces temps sombres, nous devons en tirer un enseignement. Et
a fortiori, il nous faut faire front.
Lou s’arrêta une seconde, le temps que son souffle s’apaise.
— Quel enseignement ? demanda alors la dénommée Mirabella.
La nouvelle Grande Vénérable la fixa droit dans les yeux.
— Une des rebelles m’a dit une chose durant la bataille d’Oban à
laquelle je ne peux m’empêcher de penser. Elle m’a souligné combien elle
n’avait pas son mot à dire. Combien sa voix n’était jamais entendue. Si
nous évoluons en parallèle des non-initiés, nous ne pouvons ignorer dans quel siècle nous vivons, mes sœurs. C’est pourquoi je vais dès à présent
énoncer les changements, comme Hilde et Lucia le savent déjà car nous en
avons discuté avant de revenir. Toutes celles qui ne seront pas d’accord
avec moi auront le choix d’en discuter ou de partir. Sachant une chose : je
vais placer la Communauté en état de guerre. Car c’est bel et bien là où
nous en sommes ! Il y a donc des décisions que je devrai trancher
directement sans attendre l’accord de la majorité.
Un raclement de gorge attira l’attention. Georgia, comme l’avait
appelée la Vénérable allemande, tenait visiblement à prendre la parole. Et
vu son regard, Lou sentait que cela n’allait pas lui plaire.
— Vous semblez oublier de considérer une chose, Lou Lacroix. Ou
peut-être devrais-je vous appeler Astings ? Votre filiation ne vous permet
pas de briguer un tel poste. Vous êtes, comme vous auriez toujours dû l’être,
une bannie de naissance. Il me semble donc exclu que vous preniez la tête
de notre Communauté.
À la mention de « Astings », Lou attendit le pic de douleur au niveau de
son cœur, mais rien ne vint. Et à cet instant, elle comprit… Jeanne avait dû
être Machiavel dans une autre vie. Elle avait tout anticipé. Cette situation,
ce nom formulé comme une insulte, la blessure que cela aurait pu lui causer.
Elle avait préféré que l’attaque vienne d’elle pour que Lou ait le temps de la
gérer et de la digérer. Elle avait ainsi voulu qu’elle soit plus forte pour le
jour J…
— Je ne remets pas en cause la biologie, c’est ainsi. Mais n’oubliez pas
une chose, mes sœurs. Je suis une Lacroix, au même titre que, quoi que
vous en disiez ou fassiez, je reste la fille de Marion et la petite-fille de
Jeanne. Et ce, à jamais !
Lou avait un ton et un regard féroces qui mettaient au défi quiconque
de la contredire.
— Vous pouvez ne pas être d’accord avec mon statut, enchaîna-t-elle.
Vous pouvez aussi le remettre en cause et par la même occasion la décision
de votre ancienne Grande Vénérable, mais je ne vous laisserai pas faire cela
n’importe comment. Nous allons faire la cérémonie maintenant et ici même.
Les Déesses choisiront si je suis digne ou non d’occuper cette fonction !
Autant dire que la nouvelle avait provoqué une stupeur générale. Pour
le coup, même une mouche ne se hasardait pas à briser le silence mortel du
sanctuaire.
Lou se tenait en place, dans la robe de cérémonie que sa grand-mère
avait portée avant elle, mais que sa mère n’aurait jamais la chance de
mettre.
Son cœur se serra en jetant un œil à l’assemblée. Elle voyait en retour
des regards sceptiques, des encourageants, des mécontents, des interdits et
certains comme en… attente.
Hilde la briefait tandis que Lou tentait d’écouter du mieux possible.
Mais son attention était attirée partout à la fois.
Une fois le silence revenu, la jeune femme étendit les bras de part et
d’autre d’elle. Toutes les sorcières s’étaient positionnées près de leur
Grande Vénérable et formaient le cercle incantatoire.
Lou pria pour ne pas écorcher les formules apprises durant sa
formation. Elle pencha la tête en arrière, les yeux fermés, comme elle avait
vu Jeanne le faire dans un passé pas si lointain.
La sorcière sentit alors une sorte de voile la recouvrir. Un voile de
communication, ou plutôt de connexion. Elle avait une désagréable
impression d’oppression et ne respirait plus que par petits à-coups.
Lou s’astreignit au calme pour garder le contrôle. Celui-là même qui lui
avait tant fait défaut ces derniers temps.
— Ô Déesses ancestrales, entendez ma prière. Ô Déesses ancestrales,
j’invoque à travers vous le lien de Communauté. Partagez ma voix et faites
que toutes mes sœurs entendent à leur tour mon appel.
Elle releva alors la tête, mue par un instinct qui semblait ne pas lui être
propre. Lou se balança alors au rythme des sons gutturaux qui sortaient de
la bouche des femmes présentes autour d’elle qui se tenaient la main.
— Sorcières, entendez ma voix ! Sorcières, écoutez ma voix…
Sorcières, venez à moi !
Lou suffoqua. Sa sérénité mise à mal fut contenue par sa fierté et son
sens du devoir.
Quand l’apaisement revint finalement, la sensation étrange qu’elle avait
expérimentée lors de sa première formation du cercle n’était rien en
comparaison de ce qu’elle vivait à présent. Nul mot ne pouvait la décrire.
Une telle connexion régnait entre elle et ses sœurcières4. Ce mot lui avait
été comme soufflé à l’oreille. Elle ignorait cependant d’où cela venait.
Beaucoup de silhouettes à la forme floue les entouraient.
— Mes sœurs, lors de notre assemblée, Jeanne Lacroix s’est elle-même
destituée de son poste à mon profit. Sachez que je n’ai…
Lou dut s’interrompre devant le tollé général que venait de provoquer
son annonce.
Patiente, mais pressée, elle profita d’une accalmie pour poursuivre.
— Sachez que je n’ai rien demandé. Mais mise devant le fait accompli,
je me dois de prendre mes responsabilités. Nous sommes en guerre ! Je ne
peux pas autoriser que mon statut soit remis sans cesse en cause. C’est
pourquoi je vous ai convoquées. Nous allons sans tarder procéder à la
Cérémonie du changement.
À sa surprise, les sorcières présentes hochèrent la tête de concert.
Si elle devait en juger par ce que Hilde lui avait dit, Lou n’avait pas
grand-chose à faire.
— Baba Yaga, les Zorya et Mère Nature, je me présente à vous, nue de
toute fierté, de toutes revendications, dans l’unique but d’accomplir mon
devoir, afin de vous servir de mon mieux. Pour mes sœurs et pour le monde
magique, veuillez recevoir ma vie, mon obéissance et ma doléance comme
signes de ma foi.
Elle espérait n’avoir rien oublié de ce qu’elle avait à dire. Elle attendit
dans l’expectative de ce qui allait se passer.
Elle fut surprise quand l’une de ses sœurs reprit un chant d’une voix de
soprano, qui aurait pu être celle d’un ange. C’était magnifique et
bouleversant.
Une litanie monta crescendo. D’abord inaudible, Lou finit par
comprendre ce qu’il se murmurait avant d’être scandé bien plus fort.
— Déesse, choisis en ton âme et conscience. Choisis qui va nous
guider à travers les moments de paix, mais aussi de guerre, qui va nous
diriger pour faire perdurer le monde magique en ton nom. Qui va…
Puis, plus rien. Les sorcières s’étaient interrompues abruptement.
Que se passait-il ?
Les questions se bousculèrent dans son esprit quand elle vit plusieurs
d’entre elles écarquiller les yeux face à elle.
Toutes finirent par afficher un degré de surprise variable, mais bien
présent.
Lou sentit sa tête partir à nouveau en arrière et ses yeux se fermer.
Alors, comme pendant la cérémonie de Beltane, elle vit apparaître les
Déesses. Mais cette fois-ci, elles étaient comme lointaines et muettes. En
effet, aucune ne parlait. Baba Yaga et les Zorya semblaient embrumées et
peu visibles. Mère Nature était quant à elle toujours invisible.
La petite fille, ou l’Étoile du matin, claqua des doigts. La fumée
s’estompa. Elles se rapprochèrent de Lou soudainement. Les Zorya
esquissèrent toutes les trois un sourire. Baba Yaga se contenta d’un
hochement de tête approbateur. Puis elles disparurent aussi soudainement
qu’elles étaient apparues.
Le voile et l’oppression la quittèrent peu à peu. Lou prit une grande
inspiration libératrice avant de rouvrir les yeux et redresser la tête.
L’expérience était sans conteste… intense.
Des mines médusées lui faisaient face.
Lou ne savait quelle conduite adopter. Elle s’éclaircit discrètement la
gorge.
— Alors ?
Personne ne lui répondit. Lou comprit qu’elles étaient sous le choc. Elle
regarda du côté de Hilde et de Lucia, à la recherche de soutien. Mais les
lèvres de la première tremblaient et la Vénérable espagnole pleurait.
— Que se passe-t-il ? questionna-t-elle, interdite. Je ne…
— Vous n’avez pas été choisie par les Déesses, annonça Mirabella.
OceanofPDF.com