Magie et Héritage ( trilogie terminée ): Tome 3 : Prophétie sacrée (French Edition)

Chapitre 22

 

S a question tenait plus de l’incrédulité que d’une réelle demande. Que faisait-elle là ?

Ava arriva munie d’un sac qui semblait peser sur sa frêle épaule. Isla se

tenait à côté d’elle. La gravité de leur visage indiquait qu’elles parlaient

d’un sujet qui n’allait pas leur plaire.

Lou descendit les marches et partit à leur rencontre. La druidesse se

stoppa quand elle fut à sa hauteur et s’inclina devant Lou.

— Grande Vénérable, je n’ai pas encore eu l’occasion de vous féliciter

pour votre nouveau poste.

La sorcière attrapa Ava par la main et la fit se relever. Isla attrapa l’anse

du chargement de la jeune femme.

— Je te décharge. On vous attend à l’intérieur. Nous devons parler dès

que vous aurez fini vos retrouvailles.

L’air sérieux de sa protectrice l’inquiéta un instant avant qu’elle ne se

tourne à nouveau vers la nouvelle arrivante.

— Mon amie, tu m’as manqué.

Lou l’accueillit dans une étreinte qu’Ava accepta, bien que de façon un

peu distante.

— Comment va votre bébé, Grande Vénérable ?

— Appelle-moi Lou quand nous sommes seules, s’il te plaît ! J’ai

toujours l’impression que l’on ne s’adresse pas à moi, mais à ma grand-

mère avec ce titre.

— D’accord, Lou. Je vais essayer.

Le beau visage de la brune revint vers le ventre légèrement ressorti de

Lou.

— Comment va-t-il ? demanda Ava avec une joyeuse curiosité non

dissimulée.

— Ils vont bien.

Lou rit devant l’expression vaguement surprise d’Ava, adoucie grâce à

la chaleur de son sourire.

— Je l’avais pressenti, mais vous en parler me semblait présomptueux

et prématuré sans moyen de vérifier. Vous êtes pourtant encore si mince…

Lou essaya de se regarder du point de vue de la druidesse, mais ne

réussit qu’à s’inquiéter pour ses bébés.

— Tu penses que ce n’est pas normal ?

Ava grimaça.

— Difficile à dire… Il y a quand même deux petits êtres et pourtant

avec le sweat certes large que vous portez, je pourrais n’y voir que du feu si

je n’étais pas au courant. Peut-être faites-vous un genre de déni comme

l’appellent les non-initiés.

Lou fronça les sourcils de plus belle.

— Pourtant, je les désire et je les aime déjà de tout mon cœur.

Le regard de la brune se fit tendre.

— Je ne remettrai jamais ça en cause, mais je pense surtout que c’est à

cause des circonstances. Ils ressentent tout ce que vous vous ressentez. Ils

perçoivent donc votre stress, mais aussi votre instinct de les protéger. Alors

je pense qu’ils se font discrets. Les avez-vous déjà sentis bouger ?

Lou secoua la tête, peinée.

— Donc tu penses que tout serait relié ?

— Je ne peux pas l’affirmer, mais je le pense, en effet. Vous vivez une

période stressante, Lou, comme nous tous, sauf que les hormones ne vous

aident pas. Je suis sûre qu’une fois toute cette situation réglée, tout ira

mieux. En attendant, je peux écouter si leur cœur va bien. Qu’en dites-

vous ? lui proposa-t-elle.

— Merci, lui répondit sincèrement Lou, passablement soulagée.

— Mais avant toute chose, je vous amène de sombres nouvelles.

Lou se retint de soupirer. Elle avait malheureusement l’impression de

ne recevoir que cela. Heureusement, l’espoir la poussait à aller toujours de

l’avant.

— Viens, rentrons. Nous serons mieux au chaud.

La température, même si elle n’était pas glaciale, charriait un vent froid

venu de la mer.

Lou prit la main d’Ava et la mena à l’intérieur. Elle l’invita à s’installer

sur la chaise à bascule, tandis qu’elle se mettait entre Samuel et Isla sur le

canapé.

— Allez-y, parlez Ava, l’incita Isla.

L’Écossaise avait l’air de savoir de quoi il en retournait. Les deux

femmes avaient dû en discuter sur le bout de chemin qu’elles avaient

partagé ensemble.

La tristesse se peignit sur les traits de la druidesse. Elle se tordit les

mains. Ce qu’elle allait leur dire lui créait une vive émotion .

Quelques minutes passèrent avant qu’elle ne se lance.

— Après le décès d’Eilidh…

— Oh, toutes mes condoléances, Ava, déclara Lou, sincèrement

peinée.

Celle-ci hocha la tête.

— Merci… Donc, après le décès d’Eilidh, nous nous apprêtions à

quitter notre retraite de Brocéliande, lorsque nous avons été attaquées.

Plusieurs d’entre nous n’ont pas survécu.

L’horreur transfigura les traits de Lou. Le visage de Samuel resta, lui,

de marbre. Isla était tendue même si elle était déjà dans la confidence de ce

qui leur était annoncé.

Isabelle, attirée par ce qui se disait, sortit du coin cuisine pour venir

écouter le récit d’Ava.

— Mais ne m’avais-tu pas dit que Merlin protégeait la forêt ?

— Oui, confirma Ava, mais ils nous attendaient à la lisière, là où notre

protecteur ne peut plus rien faire. Nous avons pu nous en tirer pour la

plupart car nous sommes retournées sous le couvert des arbres à la limite

des pouvoirs de l’enchantement.

— Qui était-ce ? demanda Samuel, durement.

— Ceux contre qui vous vous battez. Avant de nous attaquer, l’un

d’eux s’est présenté, un certain Salomon. Il est resté plus ou moins en

retrait, mais….

Lou ferma les yeux comme frappée en plein visage.

Le juron que poussa Isla dépassait tout ce que la sorcière n’avait jamais

entendu en termes de grossièretés et poussa la druidesse à stopper ses

explications.

— Si j’attrape ce fils de l’enfer, je lui colle une balle entre les deux

yeux, s’insurgea la jeune rousse.

— Isla… soupira Lou.

— Non, tu as raison, surenchérit-elle, je vais plutôt lui arracher les

ongles et lui crever les yeux avant de le flinguer.

Si Isla était d’une nature impulsive, Lou ne l’avait encore jamais vue

avec une telle fièvre meurtrière.

— Respire et reste calme, intervint Sam. Tu sais ce que disait papa. Il

attise le feu de ta colère pour détourner les phares de ton attention.

La référence à Ewan dut toucher Isla car elle se calma dans la seconde,

bien que sa poitrine se soulevât encore à un rythme soutenu à cause d’une

colère difficilement contenue.

— Ce que je ne comprends pas et je sais que je suis peut-être naïve

pour le coup, mais les druidesses ne sont-elles pas neutres de tout conflit ?

Votre Guilde ne prend-elle jamais position ? N’est-elle pas apolitique ?

— Si.

La réponse d’Ava, claire et concise, était sans appel.

— Y a-t-il beaucoup de pertes à déplorer ? demanda Samuel, le front

plissé et les joues creusées.

Ava baissa la tête, ses mains croisées et ramenées contre son ventre.

— Combien ? l’interrogea Lou, d’une voix blanche.

— Une dizaine… murmura la druidesse. Et… Ayla nous a protégées,

une de mes consœurs et moi pour que nous puissions aller à l’abri.

Ayla… La Mère druidesse avait déjà vécu tellement d’épreuves. Elle

n’était pas revenue entière de sa captivité, tout comme Marion.

Lou se mordit les lèvres en s’interdisant de craquer. Cette peine, qu’elle

partageait certes, n’était toutefois pas la sienne, mais celle de la Guilde.

— Quand nous le pourrons, une fois que tout ceci sera terminé,

j’aimerais que nous nous rassemblions tous dans une cérémonie pour

honorer nos morts, si vous le voulez bien.

Ava et Samuel acquiescèrent tour à tour.

— J’en parlerai à notre prochain rassemblement, confirma le magicien.

— Moi aussi.

Lou les remercia d’un bref hochement de tête.

— Qui est la nouvelle Mère druidesse ? demanda Lou, tout à coup.

Elle venait de se souvenir des mots d’Eilidh. Ava était l’une des

druidesses les plus puissantes, si ce n’était la plus puissante après Ayla. Elle

se souvenait que celle qui avait tenu l’intérim du poste pendant

l’enlèvement de la cheffe de la Guilde, lui avait confessé que la puissance

de la jeune femme aux cheveux bouclés allait potentiellement poser

problème avec les druidesses les plus âgées.

— Une de nos anciennes, avant que l’une de nous soit désignée.

Lou scruta les traits tristes, mais calmes de son amie.

Se doutait-elle des tourments qu’elle pourrait provoquer au sein de sa

propre Communauté ?

Si oui, elle le cachait parfaitement bien. Cependant, Lou la savait bien

trop intelligente pour ne pas deviner certaines choses.

— Vous êtes revenues au cercle ?

Beltane était leur refuge quand elles n’étaient pas en retraite à

Brocéliande. L’endroit était reclus et peu connu pour préserver leur sécurité.

— Oui, nous sommes rentrées. Dès que j’ai reçu votre message, j’ai

repris ma route le plus rapidement possible avec tout le matériel de soin que

je pouvais porter et apporter, comme vous me l’avez demandé. J’ai fait très

attention à ne pas être suivie, s’empressa-t-elle de rassurer avant que la

protectrice ou le magicien ne le lui demande.

— Je confirme. Personne ne l’a suivie. Enfin à part moi !

La voix qui résonna derrière eux les fit tous sursauter sans exception.

Isla était cependant déjà debout, ses couteaux dégainés.

— Paix, Isla Craig.

Lily Astings se tenait dans l’embrasure de la porte qu’ils n’avaient pas

entendue s’ouvrir, trop absorbés par leur discussion avec Ava.

Lou détailla le visage de sa génitrice sans un mot. Il était toujours aussi

beau et doux. Ses cheveux d’un blond vénitien qui invariablement éclairait

chaque angle de ses pommettes et de son menton. Ses splendides yeux d’un

vert percutant. Les mêmes que les siens…

Lily la regardait également.

— Je ne les ai pas trouvés. Je suis désolée. Je les ai cherchés nuit et

jour, mais où qu’ils soient, ils ne désirent pas qu’on le sache.

Lou secoua la tête de haut en bas, en signe de compréhension.

— Merci.

Les pupilles de la fille de Garance et Alastair se dilatèrent.

— À votre service, Grande Vénérable.

Ces mots heurtèrent Lou, mais elle n’en montra rien.

— Comment avez-vous réussi à nous repérer ?

La question abrupte d’Isla les ramena à l’instant présent.

— Une coïncidence, en fait.

L’Écossaise croisa les bras pour montrer qu’elle n’était pas dupe.

— J’ai entendu des rumeurs sur l’attaque de Brocéliande. N’ayant

aucune piste pour la mission que Lou m’avait assignée, je suis donc

remontée dans leur sillage pour leur apporter mon aide ou pour assurer leur

sécurité. Les druidesses avaient cependant déjà rejoint l’Écosse quand je les

ai rattrapées. Je me suis donc contentée de les chaperonner de loin. J’ai

patienté sur place pour être certaine que la Guilde était hors de danger.

Quand j’ai vu l’une d’elles quitter le cercle, j’ai décidé de la suivre. Ses pas

ont amené les miens jusqu’ici.

— À pied ? s’exclama la rouquine, impressionnée.

— C’était une façon de parler.

Isla fronça les sourcils, contrariée d’avoir été si crédule.

— Pourquoi cette dévotion ? poursuivit-elle.

Lily, au lieu de s’offusquer de la question, posa un regard plein de

gratitude et de bienveillance sur Ava.

— Parce qu’elles m’ont plus d’une fois sauvé la vie. Elles sont tel un

trésor pour nos clans que nous nous devons de respecter et protéger.

Toutes les têtes se tournèrent vers Ava qui rougit. La druidesse avait-

elle déjà soigné la mère biologique de Lou ?

La couleur écarlate de ses joues pouvait tenir lieu de réponse.

Isla allait poursuivre, mais Lou l’interrompit.

— Ça suffit ! Entre, tu es la bienvenue. Nous allions passer à table.

Lily accepta d’un sourire. Isabelle, repartie en hâte à ses fourneaux, vint

les servir une fois qu’ils furent tous installés autour de la petite table. Les

cinq compagnons étaient serrés, mais le repas s’avéra convivial, bien que

sans rires ou joie exagérée. Le temps était plutôt au deuil, surtout pour Ava.

Après la fin du déjeuner, Lou invita Lily à l’extérieur. La Grande

Vénérable envoya un regard entendu à Samuel. Le message sembla

compris : affaire de la Communauté, ne pas déranger.

Lily, les coudes appuyés contre la rambarde qui entourait la terrasse,

observait le paysage.

— Nous sommes Écossaises par Alastair. Nous appartenons à cette

terre. Toi aussi, tu le ressens ?

Lou, surprise, eut un mouvement de recul. La jeune femme savait que

Lily ne lui avait pas demandé cela pour la blesser, mais plus comme un

aveu d’amour pour ce pays. Ce qui était par ailleurs le reflet de son propre

ressenti.

— Oui, confirma-t-elle, la gorge un peu serrée. Une balade ?

Les deux se mirent en marche silencieusement. La vallée s’étendait

devant elles, tout en courbes et reliefs.

Après quelques minutes, Lily dut estimer qu’elles s’étaient assez

éloignées pour poursuivre leur conversation.

— Je t’écoute, annonça celle qui avait été la mercenaire de l’Ordre.

Si Lou l’avait durement jugée pour ça, elle s’en trouvait honteuse de ce

qu’elle allait lui demander à présent.

— Je ne sais pas comment formuler ça… Je…

— Qui dois-je éliminer ?

Lou écarquilla les yeux. Comment Lily avait pu deviner si vite ce

qu’elle ne parvenait pas à lui demander ?

Elle crut voir de la déception, ou peut-être de la tristesse, passer dans

les iris de Lily.

Le cœur de la jeune sorcière se serra et elle faillit renoncer, tandis

qu’elle regardait la terre défiler sous ses chaussures à mesure qu’elle

avançait.

— Qui ? répéta-t-elle.

— Salomon Newton.

Le ton était dur, les ressentiments profonds.

Lily ne prononça pas un mot. Elle ne contesta pas, n’exigea pas

d’explications. Rien.

— Très bien. Je pars dans dix minutes.

— Non.

Déconcertée, Lily ne s’attendait visiblement pas à ce quasi-contrordre.

— Repose-toi d’abord. Tu pourras partir demain.

Elle crut que celle qui l’avait mise au monde allait refuser, mais après

quelques longues secondes d’hésitation, elle accepta.

Dans un geste impulsif, Lou attrapa vivement sa main dont elle serra

les doigts avant de la relâcher tout aussi rapidement.

— Merci, dit-elle.

Ce qu’elle venait de lui demander, la sorcière n’aurait pu le faire avec

personne d’autre. Elle en était parfaitement consciente.

Les deux femmes poursuivirent leur balade en silence.

 

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