Magie et Héritage ( trilogie terminée ): Tome 3 : Prophétie sacrée (French Edition)

Chapitre 16

 

 

L a sidération coupa la parole à Lou qui ne parvenait pas à intégrer et digérer les paroles de Sam.

— Répète plus doucement.

Il ne chercha pas à comprendre et obtempéra.

— Non, c’est encore pire.

— Je suis désolé de ne pas t’en avoir parlé. J’ai dû prendre mes

fonctions au pied levé. Je suis autant désemparé que toi par toute cette

fichue situation.

— Je vois exactement ce que tu veux dire… murmura-t-elle.

Elle n’en revenait pas. Alastair et Garance s’enfuir ? Alors que cette

dernière venait d’être réintégrée…

— J’ai mis des hommes sur leur piste, mais ils n’ont rien trouvé. J’en

ai aussi mis sur celle de Lily, mais rien non plus. Je sais que les tensions

entre elle et toi sont…

— Elle est ici, l’interrompit Lou, malgré ses pensées tournées vers

l’ancien Grand Maître de l’Ordre et sa femme.

— Quoi ? Lily est ici ?

— Oui, c’est elle qui m’a sauvée pendant l’attaque.

— Je vais faire comme si c’était normal et passer outre le fait que tu ne

me l’aies pas dit quand tu m’as prévenu de l’attaque.

— Je suis désolée. C’était sincèrement le bazar ici. Ça m’est

totalement passé à côté de la tête.

— Je vais relever mes gars de sa traque.

— Traque ? À ce point-là ?

Samuel soupira.

— Ce qu’il faut que tu comprennes, Lou, c’est que nous ne sommes

pas sûrs de la fuite. C’est peut-être un kidnapping. Sans oublier que Lily est une des meilleures chasseuses de primes de l’Ordre. Elle a fait des missions

de ce type toute sa vie ou presque.

Lou hocha la tête. Le magicien n’avait pas tort.

— Il va falloir que j’aille la prévenir.

Elle restait totalement perdue et hagarde face aux situations qu’ils

rencontraient tous les deux.

— Reste encore un moment avec moi, s’il te plaît. Je vais bientôt

devoir repartir à Londres. Je suis là pour toi, mais…

— Tes fonctions t’appellent au pouvoir.

— À vrai dire, j’ai un entretien avec le nouveau roi d’Angleterre.

Momentanément sortie de sa stupeur, Lou se retourna pour dévisager

un Samuel qui ne pouvait empêcher le coin de sa bouche de se relever.

— C’est une blague ?

Sam fit un vague haussement d’épaules.

— J’aimerais bien, mais non. Le monarque est le seul au courant du

gouvernement pour le monde magique.

— Tu vas me faire croire qu’ils ne mettent pas au courant le Premier

ou la Première ministre ?

— Je ne crois pas, non. En tout cas, c’était explicitement inscrit dans

notre dossier rouge de Grand Maître de l’Ordre.

— Dossier rouge ? interrogea Lou, surprise.

— Un dossier explicatif qui est censé nous aider à prendre nos

fonctions.

— Il aurait été bénéfique qu’Alastair te passe la main directement.

— J’ai été en apprentissage pendant plusieurs années avec lui. Ce

dossier contient tous les sujets sensibles dont le chef ne peut pas parler avec

ses subalternes. Heureusement que ce dossier est là, d’ailleurs, car toutes les

passations de pouvoir en physique n’ont pas pu se faire. Alastair a dû

quitter l’Écosse soudainement pour prendre son poste et sans aide.

— Pourquoi l’Écosse ?

— Parce qu’il est Écossais, bien sûr. Alastair est l’un des prénoms les

plus donnés chez moi et surtout de son temps.

Médusée, Lou sentit les traits de son visage se figer de stupeur.

— Apparemment, tu l’ignorais.

— Oui, et… je dois dire que jusqu’à très récemment, la question ne me

touchait pas d’aussi près. J’ai donc du sang écossais.

— Tout s’explique.

L’air fier et rengorgé de son compagnon fit éclater de rire une Lou qui

n’en revenait pas elle-même. Elle se pensait loin d’être capable de rire

depuis quelque temps.

— Allez, viens là. J’ai besoin de vous serrer dans mes bras.

Samuel la ramena vers lui et l’entoura de ses bras protecteurs.

Lou sentit un bien-être et une torpeur l’envahir doucement, laissant

l’angoisse et la peur retrouver le néant. Du moins pour une courte sieste.

 

Lou marcha à travers la forêt, comme peu de temps auparavant, excepté

que cette fois, elle n’allait pas voir son grand-père…

Elle chassa de son esprit tout ce qui touchait à ses deux grands-parents.

Jeanne et Claude avaient fait leur choix. La jeune femme devait accepter ce

qu’elle ne pouvait changer.

Quand elle arriva aux abords de la chaumière, elle dut se faire violence

pour poursuivre son chemin.

Elle força son pied droit à se remettre en mouvement quand la porte de

bois s’ouvrit brusquement.

— Lou ? Un problème ? Tu es de nouveau attaquée ?

Lou étudia Lily brièvement.

Ses beaux cheveux blond vénitien étaient regroupés en une queue de

cheval qui dégageait son visage comme rarement elle l’avait vu.

Une douleur aiguë vint la cueillir dans la poitrine. Les Déesses soient

témoins de la beauté de Lily Astings. Avec sa peau diaphane et ses yeux de

biche d’une douceur sans égale, elle avait tout l’air d’un ange tombé sur

Terre. Le vert de ses yeux l’interrogeait muettement sur la raison de sa

visite et ne parvenait pas à cacher l’étincelle d’inquiétude.

— Lou ?

L’interpellation la sortit de ses pensées pour la ramener à l’instant

présent. Elle se remit en route et rentra sans attendre d’autorisation avant de

se laisser choir sur une des assises en bois de Claude.

La bicoque était toujours aussi sombre à l’intérieur. Une légère odeur

de tabac persistait dans la pièce.

— J’ai pas mal aéré, mais la nicotine est incrustée dans les murs depuis

toutes ces années, se crut obliger d’expliquer Lily, en s’installant

délicatement sur la chaise d’à côté. Que se passe-t-il, Lou ?

— Es-tu totalement bilingue en français ?

Lily fronça les sourcils avant de hocher la tête de haut en bas.

— Je sais parler le français tout comme l’anglais depuis mes trois ans.

— Et le gaélique ?

La fille de Garance la fixait d’un air de plus en plus intrigué.

— Je parle couramment six ou sept langues et je me débrouille dans

trois autres.

— Tu parles une dizaine de langues…

Lou ne pouvait pas s’empêcher d’être impressionnée par cette femme

que sa tête poussait à détester.

— En quoi est-ce que ça concerne la raison pour laquelle tu viens me

voir ?

Le ton doux contenait une légère anxiété.

— Les magiciens de l’Ordre pensent que Garance et Alastair ont pris

la fuite. Samuel Craig est le nouveau Grand Maître de l’Ordre.

L’écarquillement des yeux de sa génitrice suspendit l’instant présent.

Une certaine fragilité émanait de la presque cinquantenaire qui n’en faisait

pas plus de quarante.

— C’est impossible…

— Et pourtant, Samuel est au manoir. Il vient de m’apporter

directement les nouvelles de Londres.

L’étonnement avait laissé place à la suspicion sur les traits de la femme

qui lui faisait face.

— Mon père et ma mère n’auraient jamais fait cela de leur plein gré.

Lou hocha la tête.

— Je suis d’accord. Ils sont restés en poste alors même que ta vie était

sans cesse menacée. Ils n’avaient donc aucun intérêt à partir maintenant.

Lily la dévisagea.

— Mon père est resté à la tête du clan pour justement assurer ma

sécurité et avoir une autorité sur ses semblables.

Lou haussa les épaules.

— Je ne suis pas sûre que nous soyons d’accord sur ce point, mais ce

n’est pas le sujet…

— Et quel est donc ce sujet ?

Lily perdait son calme coutumier. La colère se reflétait même dans ses

yeux, perçant sa carapace.

— Il faut les retrouver. Et j’aimerais te confier cette mission. Toi seule

es la mieux placée pour connaître leur mode de fonctionnement, leurs

réactions, leurs sentiments et donc pour les traquer.

— Tu me demandes donc de partir en chasse de mes propres parents ?

Lou laissa un ange passer dans la conversation.

— Oui, en quelque sorte, finit-elle par conclure. Tu as fait ça toute ta

vie si j’ai bien compris ce que Garance m’a dit. Cela devrait donc être facile

pour toi, si tu es aussi douée qu’elle le prétend.

Lily la fixa d’un air énigmatique.

— Je veux savoir pourquoi Jeanne, comme Garance, se sont enfuies

sans un regard en arrière. Je crains que pour tes parents, il soit question

d’un kidnapping. Sinon, c’est de la lâcheté, ce qui est, sinon pire, en tout

cas impardonnable.

— Si je ne peux m’empêcher d’en vouloir à ta grand-mère pour l’exil

de ma mère, je sais néanmoins une chose, Lou. Les Lacroix ne sont pas une

famille de lâches.

Lou la scruta, muette. C’était la première fois que leur lien de parenté

était défini de façon si naturelle. Jeanne, Marion, Garance, Lily ou encore

elle-même, étaient finalement toutes issues de la même famille. Elles

partageaient les liens du sang. Le plus fort dans leur monde.

Les deux femmes droites comme un i se jaugeaient mutuellement.

— Je ne t’appellerai jamais maman, déclara-t-elle, abruptement sans

savoir qu’elle allait prononcer ces paroles.

Lily haussa légèrement les sourcils, avant d’afficher à nouveau sa poker

face pleine de douceur et d’élégance.

— Je ne l’avais jamais imaginé. Marion est ta mère.

L’estomac et le cœur de Lou se serrèrent.

— Je prendrai la place que tu veux bien me donner. Et si ce n’est

aucune, alors je l’accepterai également.

Le ton était léger malgré les mots lourds de sens.

— Je t’ai aimée dès la première seconde où j’ai posé les yeux sur ton

petit visage si beau déjà et tes yeux alors d’un bleu indéfinissable avant

qu’ils ne deviennent verts.

Lou retint sa respiration malgré elle. Lily s’aventurait sur un terrain

dangereux.

— La seule fois où je peux me targuer d’avoir été ta mère, c’est

lorsque j’ai pris la décision de te confier à Marion. Et c’était la bonne. Je

n’ai jamais eu de remords.

Ainsi donc, elle soutenait qu’elle avait fait le meilleur choix possible.

Lou, remplie de plus d’hormones qu’il en était humainement gérable, serra

les dents et s’apprêta à retourner au manoir.

— Pars à la recherche de tes parents. J’ai besoin de comprendre leur

choix à l’heure où nous sommes en guerre. J’ai un très mauvais

pressentiment.

— Très bien, accepta Lily. Maintenant qu’Isla Craig est revenue, je

n’ai en effet plus de raisons de rester.

Lou avait l’impression de recevoir des milliers d’aiguilles en plein cœur

depuis le début de leur conversation. Elle ne voulait pourtant rien ressentir

ni recevoir de cette femme en face d’elle, que ce soit en bien ou en mal. Et

pourtant… sa tête et son corps ne le voyaient pas du même œil.

La jeune femme s’en fut sur un dernier hochement de tête. Elle devait

s’éloigner.

Samuel allait bientôt reprendre la route. Il fallait qu’elle saisisse la

chance d’être encore un peu avec lui.

 

— Viens.

Lou, les deux pieds bien plantés dans le sol du hall, ne comprenait pas

ce qu’il se passait.

— Isla, non, s’il te plaît. Je veux profiter de la présence de ton frère

avant qu’il ne parte. D’ailleurs, tu devrais lui parler. Il faut qu’il te…

— Je suis au courant, Lou. Allez, viens.

L’Écossaise tira de force la rousse qui n’opposa plus de résistance. Elle

connaissait le côté têtu de sa protectrice. Rien ne pourrait lui faire changer

d’avis à part une attaque en plein milieu de l’entrée.

Lou envoya un regard de regret vers les escaliers où Sam l’attendait

dans sa chambre.

Elles descendirent les marches à toute vitesse. Isla fit un signe

d’apaisement vers les protecteurs qui patrouillaient dans la propriété.

Les deux femmes marchèrent un moment le long du sentier vers la

sortie.

— Mais où nous emmènes-tu, Isla ?

— Chut !

Interloquée, la Grande Vénérable se tut.

Sans prévenir, la jeune femme devant elle, dont la chevelure lâchée sur

ses épaules la suivait dans ses mouvements, virevolta sur le côté quand elle

tourna, Lou dans son sillage.

— Mais…

Le sentier en bitume sur l’allée devint alors forestier sous le couvert des

arbres, mais aussi caillouteux et boueux.

— Bon, ça suffit ! Réponds à ma question ou je ne fais pas un pas de

plus.

Isla soupira. Elle allait finalement répondre quand un bruit de pas les

interrompit.

— Sam, mais…

— Nous avons un rendez-vous à honorer, lui expliqua-t-il, le visage

fermé.

Il lui tendit une main qu’elle accepta sans même réfléchir.

— Un rendez-vous ? Je ne comprends pas, Sam. Je n’ai rien prévu. Je

ne savais même pas que tu allais venir.

— Merci, Isla, lança-t-il par-dessus son épaule à sa sœur.

Lou tira sur son bras en faisant mine de s’arrêter, mais la poigne de

Samuel l’en dissuada.

Résignée, elle fit un pas après l’autre avec un grognement.

— Élégant et très français, se moqua l’Écossais.

— Quoi ?

— De grogner pour râler.

Il parvint à rire, malgré tout le bazar de leur vie. Elle lui envoya une

chiquenaude sur l’épaule pour se venger.

Ils finirent par atteindre la route principale que Lou n’avait jamais

empruntée à pied.

La jeune femme eut un temps d’arrêt quand une voiture s’arrêta à leur

niveau et qu’un homme en sortit. L’inconnu jeta les clés à Sam avant de disparaître.

— Sam, qu’est-ce que…

— Fais-moi confiance, s’il te plaît !

— Je te fais confiance, mais tu m’avais dit que tu n’avais pas envoyé

d’hommes à toi dans le coin.

Sam ne put s’empêcher de rire dans sa barbe, bien que ses yeux restent

un peu mélancoliques.

— Je ne t’ai pas menti. Ils sont arrivés en même temps que moi. Ma

fonction… enfin, maintenant, je suis obligé de me déplacer avec une escorte

de magiciens.

— Et pas de membres de l’Élite ?

— Normalement, si.

Ils s’installèrent tous les deux à bord du véhicule. Lou ne comptait

toutefois pas en rester là.

— Mais ?

— Mais Alicia a insisté pour venir directement dans le manoir avec

moi pour ma protection.

— Elle se doute pourtant qu’elle n’est pas la bienvenue. Bien que si tu

me l’avais demandé, j’aurais accepté.

— Mon père, en homme avisé, m’a toujours dit de ne jamais contrarier

une femme enceinte.

Lou, les mains inconsciemment posées sur son ventre, le regarda avec

une esquisse de sourire. C’était la première fois que le magicien parlait de

son père de façon aussi naturelle depuis son meurtre.

Samuel se déroba à son regard en reportant le sien sur la route.

— En effet, un homme avisé sans nul doute.

Le silence régnait. Chacun était dans ses pensées. Celles du conducteur

sûrement tournées vers son père.

— Pourquoi es-tu venu alors que tu dois être à ton poste à Londres ? Si

je l’avais su, je ne t’aurais pas demandé de débarquer…

Quand Samuel la regarda, elle eut le sentiment qu’elle était seule au

monde avec lui.

— Premièrement, parce que tu m’as raccroché au nez, la taquina-t-il.

Deuxièmement, parce que je t’avais promis d’être là quand tu en aurais

besoin. Et dernièrement, parce que rien n’est plus important que nos bébés

et toi.

Lou, émue par ses mots, mit un instant avant de réagir.

— Comment allons-nous faire, Sam ? Nous sommes tous les deux à la

tête de nos clans à des milliers de kilomètres l’un de l’autre et avec deux

bébés en plus… ?

Samuel se gara sur un trottoir dans une résidence pavillonnaire, puis se

retourna vers elle.

— Une chose est sûre, Lou Lacroix. Je t’aime. Nous allons nous battre

ensemble pour faire cesser cette guerre dans laquelle nous avons déjà

beaucoup trop perdu, toi et moi, ainsi que beaucoup des membres de nos

clans.

Le ton déterminé et le bleu flamboyant avec lequel il la fixait ne

laissaient pas de place au doute.

Elle n’eut pas le temps de répliquer car il sortit de la voiture. Lou

réalisa à cet instant que son compagnon n’avait pas semblé perturbé par la

conduite à droite. Elle ricana en secouant la tête. Après tout, pourquoi était-

elle étonnée ? Sam ne faisait jamais les choses à moitié. Pourquoi donc être

décontenancée pour si peu ?

Elle quitta l’habitacle à son tour et tourna la tête de gauche à droite

avant de tomber sur un panneau.

Elle ouvrit de grands yeux et cette fois, elle ne put retenir ses larmes.

 

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