Magie et Héritage ( trilogie terminée ): Tome 3 : Prophétie sacrée (French Edition)
Chapitre 20
L es cheveux violets de Neila se balancèrent quand elle releva soudainement la tête, surprise.
Lou ne put rien lui expliquer car elle était déjà en train de répondre à un
énième appel.
Quand elle raccrocha enfin, la Grande Vénérable se leva et passa d’une
pièce à l’autre.
Elle fut satisfaite de voir les mines fulminantes des sorcières présentes,
mais n’en montra rien. Elle croisa les doigts devant elle en les examinant
toutes une par une. Elle ne put retenir un léger pli de contrariété au coin de
sa bouche quand elle vit Isabelle qui était recroquevillée, de sorte qu’elle
paraissait avoir diminué de moitié dans l’espace.
— Le procès va enfin…
— Je reporte le procès, énonça-t-elle d’une voix claire et forte.
— Vous n’avez pas le droit, s’insurgea Rowena à moitié levée de sa
chaise.
— J’ai tous les droits, répliqua Lou d’un air dédaigneux. J’ai déclaré
l’État d’Urgence pour la Communauté, en plus de l’État de Guerre.
Des murmures frénétiques emplirent la salle.
— Ce qui signifie que j’ai, depuis ce moment, repris seule les rênes de
la Communauté et que je suis à la tête de chaque action menée et de chaque
décision adoptée. Mais je ne vous apprends rien, n’est-ce pas ? Neila, note
que j’émets ce report en acte et foi de mon statut de Grande Vénérable.
Lou jura voir un rictus creuser la joue de sa seconde, mais l’instant fut
si bref qu’elle aurait pu tout aussi bien l’avoir imaginé. Elle ne laissa pas
aux autres le temps de l’interpeller ou plutôt elle les ignora superbement.
— Isla, vois qui n’est plus autour de cette table. Nous détiendrons ainsi
le nom de la traîtresse meurtrière d’aujourd’hui.
L’Écossaise, plus sérieuse que jamais, hocha la tête.
La Grande Vénérable quitta ensuite la salle à manger et se réfugia
directement dans sa chambre.
Lou savait pertinemment que sa décision déclencherait des réactions en
chaîne, mais y faire face était une tout autre paire de manches.
Neila vint frapper à la porte de sa chambre une heure plus tard.
— Je suis vraiment désolée, Lou, mais le téléphone n’arrête pas de
sonner. Entre les demandes de rendez-vous vidéo, les appels téléphoniques
et le déversement de haine, je ne sais plus où donner de la tête.
— Tu ne leur as pas dit un truc du genre : « Faites l’amour et pas la
guerre » ?
— Pardon ?
Le sourcil relevé soulignait combien l’Allemande ne s’attendait pas à
ce style de réponse.
Lou soupira.
— Désolée, je suis fatiguée.
— On le serait à moins.
Ce fut au tour de Lou d’être étonnée. Que sa seconde présentât un peu
de compassion alors que depuis son arrivée à Paris, elle ne l’avait pas
épargnée, la surprenait.
— Regroupe les demandes de vidéos dans trente minutes. Elles auront
cinq minutes d’entrevue. Si elles ne sont pas présentes à notre connexion,
leur rendez-vous sera annulé et non reporté. J’enchaînerai avec les appels
téléphoniques. Si elles ne répondent pas à la deuxième sonnerie, ce sera la
même chose.
Elle se détourna pour aller dans sa salle de bain, s’asperger le visage
d’eau fraîche. Elle en avait bien besoin avant d’affronter toutes ces ondes
négatives.
Quand elle revint, Neila n’avait pas bougé d’un pouce. La jeune femme
semblait pensive.
— Autre chose ? la questionna innocemment Lou pour la ramener à
l’instant T.
La concernée la détailla un moment avant de se prononcer.
— Toutes les sorcières présentes à notre dernière réunion ont repris le
premier avion, en criant au scandale et à l’empoisonnement.
— Évidemment…
L’amertume apparut dans la bouche de Lou comme un mauvais goût
persistant. Son estomac, fragile à cause de la grossesse, lui donna aussitôt
envie de vomir. Elle garda la face devant Neila qui n’était toujours pas au
courant de son état.
— Bien joué pour tout à l’heure.
Et sans lui laisser le temps de réagir et répliquer, elle disparut dans une
envolée de mèches violettes.
Neila, être d’accord avec l’autoritarisme dont elle avait fait preuve ?
Neila, qui depuis le début soutenait qu’il fallait refondre toute la hiérarchie
de la Communauté ?
Elle aussi, avait-elle compris que dans le cas présent aucun autre choix
n’était viable ?
Lou soupira pour la énième fois. Elle sortit de sa chambre et fit une
escale avant de se diriger vers le sanctuaire.
Elle n’avait pas eu le temps de demander à Isla si tous les corps avaient
été enlevés du sanctuaire. Elle l’espérait de tout son cœur. Un frisson lui
lécha l’échine, entraînant une intense chair de poule dans son sillage.
Elle devina, sans trop savoir comment, où trouver Hilde. Celle-ci,
pelotonnée dans un grand châle, était assise dans un des fauteuils du jardin
d’hiver.
Depuis l’arrêt de ses cours avec les Vénérables, Lou avait peu eu
l’occasion d’y revenir.
Elle avait l’impression que Jeanne pouvait surgir à l’angle d’une
étagère à n’importe quel instant. La nostalgie étreignit son cœur bientôt
suivie par la tristesse.
Où es-tu, Jeanne ?
Que dirait-elle en sachant son amie de longue date morte ? Pauvre et
douce Lucia.
Lou avait jusque-là évité de penser à elle. Si elle s’attardait trop sur le
fond et ne restait pas dans l’action, elle craignait de s’effondrer comme
jamais. Or, c’était évidemment impossible. Pas maintenant. Elle n’en avait
pas le droit.
— Hilde ? murmura-t-elle.
Elle ne voulait pas surprendre ni faire peur à la vieille femme.
La sorcière aux cheveux courts ne réagit pas. Quand Lou fut face à elle,
la jeune femme prit sur elle pour ne pas écarquiller les yeux. Hilde faisait peine à voir. Elle était d’une pâleur effrayante. La fatigue et le chagrin
avaient brusquement creusé ses traits. Elle semblait à présent bien plus âgée
qu’au premier jour de sa rencontre avec Lou. Toute vie avait déserté son
corps avachi et ses yeux mornes.
Elle s’assit avec précaution en face d’elle.
— Je suis…
— Une traîtresse, une déserteuse et maintenant une morte… Comment
tout cela a-t-il pu arriver ? Les Vénérables représentaient tellement… Et
surtout, comment cela va-t-il finir, Lou ?
La détresse faisait luire ses iris, ramenant un peu de vie chez elle.
La sorcière devait admettre que l’Allemande n’avait pas tort. Elle ne
savait d’ailleurs que lui répondre. Elle choisit l’honnêteté.
— Je n’en ai aucune idée. Actuellement, je croule sous les appels de
mécontentements et de réclamations. Je ne suis pas sûre qu’il s’agisse de la
bonne voie pour mener une guerre. Et pourtant, je sens le feu de la colère
gronder. Si je ne me plie pas à ces simagrées, je risque une rébellion interne.
Hilde la regarda de ses yeux cernés de bleu.
— Votre place n’est pas la plus facile. Je regrette que Jeanne vous ait
poussée dans la fosse aux lions comme elle l’a fait. Je ne suis pas d’accord
avec toutes vos décisions, mais je dois bien reconnaître que je n’aurais pas
su mieux agir. Personne ne vous le dira, mais vous vous en sortez bien, Lou
Lacroix. Ces idiotes peuvent penser qu’elles savent exactement ce qu’il est
bon de faire, elles n’ont pas la moitié d’un neurone pour comprendre et
anticiper les conséquences de leurs choix sur la courte et la longue durée.
Lu… Lucia vous admirait beaucoup. Elle me disait souvent que si elle avait
dû prendre la tête de la Communauté à votre âge et dans ces conditions, elle
n’aurait su que faire et que le bateau aurait coulé bien avant qu’elle
comprenne comment tenir la barre.
De tels aveux dans la bouche de la si stricte et peu expansive Hilde
touchaient Lou bien plus qu’elle n’aurait su l’avouer. Le diaphragme et la
gorge oppressés, aucun son ne parvenait à sortir de sa bouche.
— Faites attention à vous, la mit en garde l’ancienne Vénérable. À
vous tous.
Et avant que Lou ait pu pousser plus loin sa réflexion, Hilde enchaîna :
— Le vent de la révolte n’a jamais soufflé aussi fort. Je crains que la
situation ne soit bien pire que celle à laquelle vous vous préparez.
— C’est-à-dire ? demanda Lou dans un souffle.
Hilde poussa un soupir retentissant, ce qui encore plus que son teint
restait préoccupant. La vieille femme, toujours dans le contrôle, n’était
visiblement plus dans la retenue en cet instant.
— Les sorcières ont de tout temps aimé les complots. Les petits, les
grands, du plus secret au plus extravagant. C’est ce qui a notamment
concouru à notre presque extinction lors des procès de Salem, mais aussi en
d’autres occasions. Je crains que le trouble n’amène une recrudescence de
problèmes de ce genre. De plus, beaucoup désirent votre mort, même si peu
passeront à l’acte.
— Mais pourquoi ? OK, elles ne sont pas d’accord avec mes décisions,
mais quand même ! De là à vouloir ma mort !
— Parce que, comme moi, elles vous soupçonnent d’être l’enfant de la
prophétie. Et je peux vous assurer que c’est loin de plaire à tout le monde.
Lou se rejeta sur le canapé dans lequel elle était assise et soupira à son
tour.
— Vous allez y arriver, Lou. Je ne prétends pas connaître les
motivations de Jeanne ou d’Elisabeth, mais Lucia et moi avons toujours cru
en vous.
Lou lui coula un regard de biais. L’Allemande avait les mains posées
sur ses genoux et triturait un mouchoir en tissu. Ses traits étaient néanmoins
calmes et déterminés.
— Même lors de nos cours ? la taquina-t-elle doucement.
Les pupilles de Hilde se rétrécirent et devinrent perçantes.
— Oui, je suis toujours exigeante avec les personnes en qui je crois.
Demandez à Neila !
Lou, qui ne s’attendait pas à ce type de réponse, haussa les sourcils,
notamment à la mention de sa seconde. Ainsi donc, les liens entre les deux
Allemandes étaient plus étroits que ne pouvaient le laisser penser les
apparences ?
— Je suis désolée, je n’ai toujours pas eu le temps de rechercher le
journal de mes ancêtres, s’excusa-t-elle pour dévier la conversation.
La vieille femme, qui avait cessé de tordre le petit carré blanc entre ses
doigts, reprit son mouvement machinal.
— Le temps est une notion très vague. On ne peut pas dire que nous en
ayons eu à revendre après tout ce qu’il s’est passé. Faites au mieux, mais ne vous en voulez pas trop. Les Déesses choisissent nos destins pour de bonnes
raisons, même si parfois ils sont difficiles à accepter.
Lou avait la sensation que Hilde parlait moins du journal que de ce
qu’il s’était déroulé dans le sous-sol et qu’elle tentait de la faire
déculpabiliser pour les malheureux évènements.
Le visage à nouveau fermé et plus blanc encore de la sorcière âgée lui
fit comprendre que la discussion était terminée. Lou se leva alors pour
quitter la serre. Juste avant de partir, elle s’arrêta au niveau du fauteuil
encore occupé.
— Nous allons la venger, Hilde. Nous allons toutes les venger.
Elle avança un pied pour sortir dans le couloir de végétaux qui semblait
montrer le chemin, mais se stoppa pour ajouter :
— Je sais maintenant pourquoi Wolfgang est tant attaché à vous.
Sur ce, elle partit avant d’obtenir la moindre réponse. Y en avait-il une
à donner, de toute façon ?
Harcelée de toutes parts, Lou ne savait plus à quelle Déesse se vouer…
Neila et Wolfgang se tenaient face à elle ou plutôt à son bureau, car la
Grande Vénérable marchait de long en large, le téléphone vissé à l’oreille,
un doigt tendu vers les deux personnes pour les faire patienter.
— Oui… Oui, je vous tiens au courant. Au revoir.
Elle coupa soudainement la communication, lassée des multiples
demandes et réclamations.
— Ça suffit pour aujourd’hui. Je les reprendrai demain. Si j’entends
encore une remarque du style « la famille Lacroix portera à jamais la faute
de ce qu’il s’est passé », je me crève moi-même les tympans.
Wolfgang grimaça, avant de tourner l’écran de son ordinateur vers elle.
Quand elle vit les nombreux signaux lumineux écarlates, elle gémit sans
aucune élégance.
— Il y a trois sorcières en attente et le chef des protecteurs au
Luxembourg qui souhaite vous faire son rapport. Ils attendent depuis une
heure. Les dames ne sont pas très contentes…
— OK ! Finalement, ce sera les tympans et les yeux !
Neila lui envoya un regard narquois. Ou jubilatoire. Lou n’arrivait pas à
déterminer lequel exactement.
— Arrête de te moquer où je t’en délègue une partie.
— Ça dépend… Est-ce que j’aurai le droit de porter mon t-shirt « si
t’es pas contente, parles-en à mon chaudron ! » ?
Lou la regarda stupéfaite, avant de rire. Cela faisait un moment que
Neila n’avait pas fait preuve de son humour si particulier. Sa réapparition
était-elle un bon ou un mauvais signe ?
Quand elle sortit enfin de son bureau, après la disparition de tous les
points écarlates, Neila et Wolfgang la rattrapèrent à la porte.
— Nous sommes inquiets…
— Que se passe-t-il ? demanda la Grande Vénérable en fronçant les
sourcils.
Les soucis s’empilaient inlassablement depuis quelques jours, mais la
détresse dans les yeux du protecteur l’alarma.
— Nous ne t’en avons pas parlé parce que nous avions peur de te faire
paniquer pour rien. Tu avais assez à…
— Viens-en au fait, Wolfgang, l’incita-t-elle vivement.
— Certaines sorcières ont instauré un mouvement de soulèvement,
répondit Neila à sa place. Je pense qu’elles ne sont pas affiliées aux Conti.
Lou se sentit pâlir. Les problèmes ne pouvaient-ils donc pas faire la
queue gentiment en attendant d’être traités un par un !
— Une rébellion ? souffla-t-elle. Nous allons devoir nous battre sur
deux fronts ?
— Oui. Elles sont bien plus nombreuses qu’on le craignait
initialement. Elles entraînent les protecteurs avec elle. Nous n’avons plus la
possibilité d’accorder notre confiance à quiconque. La situation nous
échappe.
Neila lui saisit l’épaule.
— Lou, tu es en danger. Si ces traîtresses gagnent leur coup d’État,
elles jouiront d’une liberté non négligeable : réclamer ta tête sur une pique.
L’image lui vint à l’esprit et contre toute attente la Grande Vénérable
éclata de rire.
— Désolée, fit-elle sous le regard courroucé de l’Allemande, ça me
semble tellement archaïque que je me suis vue dans une tenue d’époque un
cône pointu à voile sur la tête.
— Tu n’es vraiment pas normale.
— Ça, tu l’as dit… Sans compter que mes nerfs sont sur le point de
lâcher, voire carrément de rompre.
Une lueur de compréhension et d’attendrissement passa dans les yeux
de Neila.
— Il faut renforcer les défenses au maximum. Je pense même qu’il
serait pertinent de faire venir l’ensemble de nos derniers fidèles pour tenir
un front commun.
— Tu n’as pas tort… et d’un autre côté, nous perdrions toutes nos
positions. Mais… se battre sur tellement de fronts ne sera pas possible.
Nous allons faire une réunion dans une heure au sanctuaire. Je vais voir…
— Lou, je suis tellement harcelée au téléphone que si tu pouvais en
reprendre quelques-uns ce serait vraiment bien.
— Bon sang… soupira-t-elle avec rage. Trente minutes, pas plus.
La jeune femme retourna sur ses pas et effectua ce qu’elle considérait
comme son devoir.
Vingt-cinq minutes après, Lou raccrocha, prête à pleurer. Elle enfonça
ses ongles dans ses paumes. La sorcière s’était promis de résister et c’était
exactement ce qu’elle allait faire.
Elle se sentait autant épuisée mentalement que physiquement.
Avant la réunion, la Française décida de retrouver son refuge auprès
d’une personne aimée. Quand elle poussa la porte de la cuisine, la rousse fut
surprise par le silence de la pièce, d’habitude bien plus animée.
Elle s’approcha de la table de bois où reposait une assiette de pâtisserie,
mais aussi les légumes pour le repas du soir. Lou fut surprise qu’il ne soit
pas encore prêt. Pas d’odeur de plats mijotés. Rien.
Ressentant un début d’inquiétude, Lou plissa le front.
— Isabelle ? Tu es là ?
Aucune réponse.
— Isabelle ? tenta-t-elle, une fois encore.
La sorcière sentit la tension monter. Il fallait qu’elle prévienne Isla. À
cette heure-ci, l’intendante aurait forcément dû se trouver dans cette pièce.
L’effroi la saisit quand elle pensa à une nouvelle attaque.
Elle allait amorcer son demi-tour quand un bras la saisit en travers de la
poitrine pour l’immobiliser tandis que l’autre collait un tissu sur son nez.
Elle hurla et se débattit, mais la poigne était ferme. La drogue imbibée
sur le mouchoir fit rapidement effet puisqu’elle sentait ses mouvements
ralentir et ses membres devenir flageolants. Ses paupières s’alourdirent
alors qu’elle se sentait s’effondrer petit à petit.
Dans le flou vaporeux de l’inconscience, la jeune femme crut discerner
une silhouette familière s’encadrer dans la porte de la réserve.
— Isabelle… souffla-t-elle avant de s’évanouir.
OceanofPDF.com