Magie et Héritage ( trilogie terminée ): Tome 3 : Prophétie sacrée (French Edition)

Chapitre 1

 

 

L e vent faisait doucement frémir les feuilles dans les arbres. Les branches s’agitaient dans un va-et-vient entêtant. La forêt de Brocéliande respirait

le calme et la douceur. La chaleur du soleil filtrait en de brèves percées,

apportant sa lumière bienfaitrice aux sylvestres habitants des lieux.

Quand Lou Lacroix regardait le spectacle que lui offrait cette nature si

généreuse, elle se sentait chanceuse. L’énergie et la magie vibraient en elle,

comme nulle part ailleurs. Pas même en Écosse.

Cette pensée la ramena à Samuel, puis Isla et passa directement à la

bataille et aux pertes qu’ils venaient de durement essuyer.

Marion… Sa mère…

La sorcière crispa si fort et longtemps la mâchoire qu’un mal de tête

pointa bientôt au niveau de ses tempes. Elle venait de passer les trois

derniers mois à tenter de repousser tous les souvenirs de ce jour funeste.

Les morts... les potions... les attaques de toutes parts... les cris, les

pleurs… et toute cette détresse si étouffante…

Elle n’était pas la seule à avoir perdu quelqu’un. Beaucoup avaient été

privés d’un ou plusieurs membres de leur famille. Un père, une mère, un

frère, une sœur ou bien même un(e) ami(e)... que ce soit de leur côté ou de

celui des traîtres, mais aussi dans le clan des magiciens et celui des

sorcières.

La bataille de Rome avait laissé nombre de blessures tant physiques

que psychiques. La culpabilité du survivant, celle d’une personne qui n’est

pas arrivée à temps… celle d’une fille qui n’a pas su… pu protéger sa mère.

Son cœur saigna une fois de plus à cette mention.

Comment était-elle censée réagir à tout ça ? Comment était-elle censée

continuer à vivre comme si de rien n’était ?

Tous ces secrets… Pourquoi ?

Une larme coula lentement de ses paupières jusqu’au coin de sa

bouche. L’amertume qui l’accompagnait était perceptible.

— Future Vénérable ? l’interpella une voix douce et sereine.

Ava se tenait devant elle, bienveillante comme elle l’avait toujours été

avec la sorcière. Lou parvint à esquisser une grimace qu’elle espérait

convaincante. Au vu du sourire en coin indulgent de la druidesse, le résultat

ne devait pas être à la hauteur.

— Ayla vous demande.

La peine se faisait sentir par la lenteur avec laquelle la jeune femme

aux cheveux bouclés avait prononcé ces mots. Lou s’avança vers elle, puis

prit sa main dans une volonté de lui apporter son soutien.

En effet, c’était une triste période pour les druidesses. Non seulement

Ayla, depuis qu’elle était rentrée, n’était plus tout à fait la même, mais

Eilidh non plus…

Les Déesses savaient se montrer aussi généreuses qu’exigeantes.

L’ancienne Mère druidesse, avant qu’Ayla ne revienne, l’avait péniblement

expérimenté. En effet, celle-ci avait fait don, lors de la cérémonie célébrant

Beltane, d’une quantité trop importante d’énergie, la laissant ainsi de plus

en plus faible…

— Allons-y, Ava, souffla la sorcière dans un murmure.

Les deux femmes évoluèrent doucement dans les allées sacrées de cette

forêt si particulière. Lou appréciait de sentir sous ses pieds les cailloux et

les branchages qui se mêlaient au sol terreux sans chercher à être balayés

par l’Homme.

Ici, le temps semblait suspendu. Comme si la nature exposait toute sa

puissance et qu’elle régnait parmi les esprits des lieux dans une douce

harmonie.

Une douleur lui fit porter une main sur son ventre qui s’arrondissait

doucement.

Lou avait appris sa grossesse le jour de l’enterrement de Marion. Ce

souvenir resterait à jamais gravé d’une douce amertume dans son cœur. Isla

lui avait rapporté un test, sans que Lou l’ait vue s’absenter. Il est vrai

qu’enfermée dans les brumes de sa perte tragique, beaucoup de choses lui échappaient. La sorcière avait tout d’abord refusé de le faire. Ce n’était pas

le jour et elle ne se sentait pas enceinte. Elle restait persuadée que ses

nombreux vertiges et nausées étaient dus aux séquelles post-batailles, ainsi

qu’au deuil qui lui arrachait l’âme et les entrailles.

— Maman…

Lou était partagée, totalement perdue… Elle refusait de penser aux

révélations de Hilde… à sa mère… à Lil…

Non !

Elle avait finalement pris avec rage le fichu bâtonnet de plastique des

mains de sa protectrice et était partie s’enfermer dans la salle de bain de sa

chambre au manoir de la Malassise. Jeanne et elle… Elles ne parlaient plus,

mangeaient peu…

Leur entourage était, sans l’ombre d’un doute, inquiet. Les deux

femmes s’enfermaient dans leur peine mutuelle. Lou ne savait plus

comment aborder la Grande Vénérable, ni même si celle-ci la considérait

encore comme sa…

La détresse ressentie à cette pensée lui arrachait des sanglots dans une

souffrance infinie. Lou aimait sa mère plus que tout, mais elle ne pouvait

qu’admettre que Marion et Li… et sa complice avaient causé beaucoup de

douleur avec leurs manigances…

Jeanne avait perdu sa fille et sa petite-fille en moins de trente minutes.

Lou aurait aimé lui assurer qu’elle serait à jamais sa grand-mère, mais… la

situation présentait une complexité peu commune. Sans compter que Jeanne

s’était refermée comme une huître, ne laissant rien filtrer du dehors vers

l’intérieur de sa carapace.

Quand elle avait vu les deux barres bleues s’aligner côte à côte, elle

n’avait pu retenir son cri que grâce à sa main sur sa bouche. Pour ses

larmes, elle n’avait rien pu faire. Ces dernières avaient tant et tant coulé,

qu’Isla, soucieuse de son silence et du temps passé, avait ouvert la porte que

la jeune femme aurait juré avoir fermée à clé.

— Lou ?

L’inquiétude avait barré le front de la jolie rousse. Lou avait fini par lui

tendre le test. Isla avait paru figée, comme coulée dans le marbre. La

sorcière restait reconnaissante envers elle de ne pas avoir surréagi, autant

dans un excès de joie que de panique.

Lou, pourtant déjà dans un épais brouillard, avait vécu la cérémonie

d’adieu de Marion, qui se déroulait à huis clos, dans un état second. Elle

avait néanmoins senti une agitation gronder en elle, vibrer de plus en plus

fort. À la fin de l’enterrement, elle avait explosé sur le chemin de son

refuge vers la cuisine d’Isabelle. Sa peine trop grande… ses larmes

intarissables… sa colère furieuse… un sentiment d’injustice ignoble…

Lou avait quitté son corps et sa tête. Ce qu’il restait d’elle avait implosé

si fort que le rejet qu’elle avait créé à l’extérieur avait commis des dégâts

irrémédiables. Les murs de l’entrée du manoir devaient encore en porter les

séquelles.

Jeanne était alors sortie de son mutisme pour lui ordonner une retraite

chez les druidesses. Elles seules étaient capables, selon la Grande

Vénérable, de lui apporter la sérénité nécessaire pour retrouver le calme et

la maîtrise de ses pouvoirs.

Lou, à terre et choquée, n’avait pu qu’acquiescer à cette directive,

lessivée de ce déchaînement de pouvoir. Elle n’avait pas eu son mot à dire,

mais elle devait admettre que cette perte de contrôle n’avait pas été la seule.

Cela lui était arrivé plusieurs fois à plus petite échelle. Elle se faisait alors

peur à elle-même. Et maintenant qu’elle se savait enceinte, elle se devait de

protéger son enfant, contre elle-même s’il le fallait. Elle avait exigé d’Isla

un silence absolu sur son état auprès de tous. Elle ignorait encore où et

comment le dire au père de son enfant.

Sam… Comment lui faire part d’une telle nouvelle ? Comment lui

expliquer, alors qu’une guerre faisait rage dans leur monde, qu’un bébé

grandissait au creux de ses entrailles ?

Et maintenant, sa propre grand-mère, pour laquelle elle se battrait afin

que tous la considèrent à jamais ainsi, l’exilait à Tombouctou, pour une

destination inconnue.

Lou n’avait rien géré. Elle n’était plus capable de rien… à peine de

mettre un pied devant l’autre. Elle ressentait une immense sécheresse

intérieure à force d’avoir tant pleuré.

Quand elle avait pris la route avec Isla, pour un endroit qu’elle n’avait

même pas cherché à connaître, elle s’étonna un instant. Ce n’était, cette

fois, pas Claude qui les conduisait. À la réflexion, bien qu’elle se souvienne

peu de la cérémonie de sa mère, elle ne l’avait même pas vu assister aux

funérailles de sa propre fille.

La fureur, à peine calmée, ressurgissait déjà à la surface de ses

sentiments, mettant à mal sa maîtrise d’elle-même. Ou plutôt son déficit…

sur tous les plans.

Pour ne pas faire de dégâts dans le taxi qui les conduisait seule Baba

Yaga savait où, elle avait parlé, d’une voix rauque faute d’être utilisée, à sa

protectrice assise à ses côtés.

— Tu as été tellement courageuse, Isla.

La jeune femme rousse l’avait regardée avec un étonnement non

dissimulé. Lou ne pouvait lui en vouloir. À part pour hurler sa peine, la

sorcière n’avait plus fait usage de ses cordes vocales depuis tant de jours…

— De quoi tu parles ?

— De la perte de ton père… tu n’as jamais cessé de te battre. Tu ne

t’es jamais plainte. Alors que moi… Je ne suis même plus l’ombre de moi-

même…

Isla, un plissement au coin de la bouche, avait froncé les sourcils.

— Le contexte n’est pas tout à fait le même, Lou. Tu sais très bien, et

je suis désolée car je vais être dure, qu’on n’a pas remis en cause ma

filiation et que mon père ne s’est pas éteint dans mes bras. Même si pour ce

dernier point, il s’agit du seul petit réconfort de toute cette sinistre affaire.

Elle n’est pas morte seule, ni mal aimée.

Le regard meurtri de Lou, ainsi que les larmes douloureuses sur ses

joues, reprenaient à nouveau l’assaut sur elle.

— Oh, Isla…

Elle s’effondra vers son amie qui l’accueillit une fois de plus dans le

cocon de ses bras.

Quelques heures plus tard, quand elles s’étaient arrêtées sur le parking

d’un genre de motel, Lou avait à peine haussé un sourcil étonné. Elle avait

laissé son amie la mener vers l’une des chambres. Quand la porte s’était

ouverte, avant même qu’elles s’en approchent, Lou s’était effondrée, une

fois de plus, devant la vision de l’homme qu’elle aimait.

Sans un mot, Sam l’avait serrée contre lui avant de la soulever pour

l’installer sur le lit. Isla, dans une discrétion qui lui était propre, s’était

éclipsée sans un mot.

— Sam…

— Je sais…

Ces mots, plus que tous les autres, l’avaient énormément touchée. Pour

la première fois depuis le décès de sa mère, elle avait senti à nouveau un

souffle de vie agiter son temple intérieur. Elle n’avait pas pleuré. Ils étaient

juste restés un long moment dans les bras l’un de l’autre. Jusqu’à ce qu’elle

soit enfin prête à parler.

— Je vais devoir m’exiler, Sam.

— Je sais. Isla m’a tout expliqué.

Étonnée, Lou s’était arrachée à ses bras pour le regarder dans les yeux.

— Tu es aussi au courant pour les pertes de contrôle ?

Il avait hoché la tête, avec un regard rassurant.

— Et pour le bébé ?

Vu cette fois l’expression sur le visage de l’Écossais, il ne faisait aucun

doute qu’il l’ignorait !

— Le bé…

Si Lou avait été dans un état bien différent, elle aurait sûrement ri de

son incapacité à prononcer ce mot.

— Lou, qu’est… Qu’est-ce que tu racontes ?

— Isla m’a poussée à faire un test de grossesse, hier. Je suis enceinte,

Sam.

Sam avait peiné à se remettre de la nouvelle, puis avait fini par

reprendre Lou dans ses bras. Allongés sur le lit, ils avaient partagé une

longue étreinte qui avait permis à Lou de suffisamment se ressourcer pour

affronter son départ pour Brocéliande. Destination qu’elle ignorait alors…

— Ça va, Lou ?

Le fait qu’Ava l’appelle par son prénom fut suffisamment surprenant

pour que la sorcière revienne à l’instant présent.

— Oui, ça va. Ne t’inquiète pas.

Et Lou devait admettre qu’elle était en phase avec ses paroles.

Depuis sa retraite avec les druidesses, elle se sentait mieux, plus

calme…

Son cœur restait meurtri, mais… elle se contrôlait à nouveau.

— Un problème avec le bébé ?

Bien sûr, elle n’avait eu d’autre choix que de mettre ses compagnes au

courant. Ava avait surveillé l’évolution de sa grossesse telle du lait sur le

feu, attentive au moindre signe, au plus petit changement.

Lou lui sourit en secouant la tête de gauche à droite. La sorcière pensait

ne pas revoir de sitôt la druidesse. En effet, la dernière fois qu’elles

s’étaient croisées, la jeune femme aux cheveux bruns lui avait avoué son

amour pour elle. Lou, en couple avec Samuel Craig, avait bien entendu

repoussé ses avances et lui avait fait ce qu’elle pensait être ses adieux. Des

adieux pas forcément définitifs, mais assez espacés pour que les sentiments

de la druidesse s’atténuent avec le temps.

Lou, même avec le recul, aurait été bien incapable de savoir que la

situation allait virer à un tel désastre.

Elles poursuivirent leur chemin jusqu’à une petite hutte faite de bois, de

pierres et de torchis.

L’entrée était si basse que les deux jeunes femmes durent se plier en

deux pour y pénétrer.

Ava s’avança pour annoncer l’arrivée de Lou à une Ayla qui n’avait

plus toute sa tête. Sans être au niveau de Marion, la Mère druidesse avait

vécu beaucoup de choses terribles qui avaient atteint son psychisme de

manière irrémédiable. C’était en tout cas l’avis des druidesses les plus

âgées.

Ayla paraissait si faible et si frêle. Lorna, la druidesse écossaise, qui

s’était un jour présentée au manoir de Jeanne pour dénoncer l’enlèvement et

le vol d’Ayla et de la pierre de feu, se tenait à ses côtés.

— Laissez-nous, déclara une voix grave et absente.

Ayla surprenait par l’apparente distance avec laquelle elle semblait

traiter ce qui l’entourait. Présente physiquement, son esprit n’était

cependant pas là, avec les trois autres femmes dans la pièce.

Lou avait cette désagréable impression de revoir sa mère dans les

derniers jours de sa vie. Toutes avaient cependant été incapables d’obtenir

l’information qui confirmerait qu’Ayla avait reçu le même traitement que

Marion Lacroix. La Mère druidesse refusait catégoriquement d’en discuter.

Lou avait donc fui ou plutôt évité la membre de la Guilde qui lui

rappelait tant de mauvais souvenirs.

— Sortez, mes filles.

Lorna et Ava hochèrent rapidement la tête avant de quitter la petite

hutte qui contenait en tout et pour tout le lit d’Ayla, ainsi qu’une petite table

et une chaise. L’endroit exigu ne pouvait guère accueillir plus de personnes

qu’elles quatre.

— Tu voulais me parler, Lou Lacroix ?

Cette voix d’outre-tombe hérissait les poils le long de l’échine de la

Française. Elle était terriblement dérangeante, comme si Ayla lui parlait

depuis l’au-delà.

— Tout va bien, Mère druidesse ? osa-t-elle lui demander.

— Les Déesses m’ont donné un rôle à jouer. Ma personne ne rentre pas

en ligne de compte, se contenta-t-elle de répondre.

Lou, perplexe, se dégagea discrètement la gorge. Ayla fixait le mur face

à elle et non son interlocutrice.

— Je vous remercie pour votre accueil si chaleureux. Vous avez veillé

sur moi sans aucune contrepartie dans une période difficile... Je ne pourrai

jamais assez vous remercier…

Ayla resta silencieuse à l’allocution de Lou, semblant attendre la suite.

Mal à l’aise, la sorcière poursuivit malgré tout.

— Je vais mieux, maintenant. J’ai retrouvé de l’apaisement grâce à

votre cercle vertueux et surtout remis la main sur le contrôle de mes

pouvoirs. C’est pourquoi je souhaite…

— Quand pars-tu ? l’interrompit soudain la servante des Déesses d’une

voix plus forte.

— Demain, si vous êtes d’accord.

Il semblait logique à la jeune femme de s’assurer que la Mère druidesse

n’avait pas besoin d’elle avant son départ.

— Un destin compliqué t’attend, jeune Lou. Protège les tiens dans les

combats qui s’annoncent et prends garde. Les forces en action sont bien

plus nombreuses que vous et beaucoup plus perfides et mal intentionnées

que ce que vous pensez.

Stupéfaite, Lou haussa les sourcils. C’était la première fois qu’Ayla

prononçait un discours si long, mais aussi qu’elle évoquait, même de loin,

les traîtres du clan Conti.

— Accueille tous les alliés qui se présenteront à toi. Je dis bien tous,

Lou Lacroix !

La sorcière avait cette fois reculé de plusieurs pas. Ayla la fixait droit

dans les yeux. Lou parvenait difficilement à retenir le cri qui cherchait à

franchir la barrière de ses lèvres. Le puit de noirceur de ses iris semblait

vouloir la happer dans ses profondeurs sans possibilité de retour.

— Pars ! hurla Ayla, d’une voix hystérique, avec des pupilles

recouvertes d’un voile hanté.

 

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