Magie et Héritage ( trilogie terminée ): Tome 3 : Prophétie sacrée (French Edition)
Chapitre 18
L es sorcières revinrent par vagues. Certaines ne cachaient pas leur mécontentement comme Hilde et Lucia le lui expliquèrent.
Lou resta prudemment retranchée dans son bureau avant la réunion.
Isabelle était fort heureusement aux petits soins pour elle. La cuisinière lui
apportait tous ses repas et ses encas dans le bureau afin qu’elle puisse
continuer à travailler.
— Que me reprochent-elles exactement ? s’enquit Lou.
Elle voulait réunir tous les griefs à charge pour mieux se préparer à y
faire face.
— Beaucoup veulent attaquer de front et arrêter de subir. De plus, il y
a un nombre de désertions de plus en plus important. Selon Samira, une des
dernières à s’être présentée ,plus aucune autre ne répondra à ta convocation.
— Combien sont-elles à être arrivées ?
— Quatorze.
La consternation envahit Lou. Comment autant de sorcières pouvaient
faire défaut à leur Communauté ?
— Et ce n’est pas tout… se hasarda timidement Lucia.
La Grande Vénérable leva les yeux vers elle pour l’inciter à parler.
— Nous avons peut-être une piste, voire un début de résultat sur les
recherches que tu nous as demandées.
— Je vous écoute, les invita une Lou soudain bien plus tendue encore.
— Nous avions demandé aux sorcières de ramener les livres d’histoire
et les journaux des sorcières de leur famille. Beaucoup nous les ont
volontiers cédés et rapportés lors de la précédente réunion. Nous ne
sommes pas totalement sûres de nous, mais…
— Mais ? grinça des dents la jeune femme, persuadée que ce qui allait
suivre n’allait pas lui plaire.
— Nous n’avons rien trouvé dans les livres d’histoire de chaque
famille, mais… certaines sorcières, dans leurs journaux, ont évoqué des
rencontres suspectes avec le Grand Maître de l’Ordre des magiciens de
l’époque.
La rouquine fronça les sourcils.
— Qu’est-ce qu’il y a de si étonnant ? Je pensais qu’ils étaient alliés en
ce temps-là ?
Hilde pinça les lèvres en une ligne si fine qu’elles avaient presque
entièrement disparu tandis que Lucia se tortillait les mains si fort qu’elles
en avaient blanchi.
— C’est vrai, confirma l’ancienne Vénérable allemande. Cependant,
les règles et les protocoles ont toujours régi nos vies. La Grande Vénérable
devait annoncer chacune de ses rencontres avec une tierce personne qui
n’appartenait pas au clan.
— Il s’agissait donc de rendez-vous clandestins selon vous, intégra
Lou.
— Oui, et ce juste avant la Grande Éclipse, puis juste après.
Lou réunit ses mains devant sa bouche, les coudes posés sur le bureau,
en pleine réflexion.
— Pourquoi à votre avis ?
Lucia haussa les épaules.
— Il ne peut y avoir que deux vraies solutions. D’autres peut-être
également, mais bien plus tirées par les cheveux.
— La première, enchaîna Hilde, est que soit ils entretenaient une
relation interdite…
— À l’époque, ajouta précipitamment Lucia pour adoucir les propos de
son acolyte.
Lou peina à cacher son sourire devant la tentative de rattrapage de
l’Espagnole.
— Soit, poursuivit Hilde comme si de rien n’était, ils avaient des
soupçons.
— Vous voulez dire qu’ils avaient des soupçons au sein même de leur
clan ?
Les deux femmes hochèrent la tête de concert.
— C’est ce que nous pensons, en effet.
— Pour vous, la Grande Vénérable et le Grand Maître de l’Ordre se
réunissaient pour mettre en cause des perturbateurs ?
L’air mi-figue mi-raisin des deux femmes prouvait qu’elles
rechignaient à poser un avis tranché sur la question.
— Nous n’en savons pas plus. Et faire des hypothèses plus poussées à
ce stade est hasardeux. Mais voilà qu’un autre problème se profile.
— Vous n’avez plus de support pour vos recherches, devina Lou.
— C’est exact. Nous avons épuisé toutes les ressources à notre
disposition.
— Sauf…
— Lucia ! s’offusqua Hilde.
— Sauf quoi ? les interrogea-t-elle, très sérieusement.
— Rien. Nous ne sommes pas en droit de réclamer une telle chose.
Lucia s’est bien trop emballée. Elle n’aurait pas dû.
— Écoutez, Hilde, je sais que nous ne sommes pas toujours d’accord
sur tout, mais je suis certaine que la seule chose que nous voulons par-
dessus tout, c’est préserver et sauver la Communauté de cette guerre
infâme. Or, pour cela, tous les as que nous pourrons avoir dans nos manches
seront les bienvenus. Alors, s’il vous plaît, dites-moi de quoi il s’agit.
Hilde avait creusé les joues et froncé les sourcils. Elle semblait peser le
pour et le contre. Lucia la regardait en attendant son verdict.
La patience n’était pas la plus grande vertu chez la femme enceinte,
mais Lou prit sur elle pour ne rien laisser paraître.
— Nous avons reçu les journaux des sorcières de la Communauté,
mais…
Perdue, la jeune femme ne pipa mot. Elle ne voyait pas du tout où
l’Allemande voulait en venir.
— Mais nous n’avons pas ceux des Grandes Vénérables et surtout, pas
celui de la cheffe en poste à ce moment-là, trancha une Lucia passablement
agacée.
C’était certainement la première fois que Lou la voyait comme cela.
Son haussement de sourcils trompa les deux femmes sur sa réaction.
— Nous comprendrons parfaitement si vous souhaitez les garder
confidentiels, siffla Hilde qui accabla Lucia d’un regard contrarié. Ils sont
d’ailleurs protégés par le sceau du secret et…
— C’est d’accord. Où sont-ils ?
Les yeux éberlués de ses interlocutrices faillirent lui faire perdre son
sérieux. Mais l’heure était trop grave pour l’amusement. Il fallait
absolument qu’elles saisissent de quoi il en retournait. Surtout si cela leur
permettait de regagner une longueur d’avance sur leurs ennemis.
L’air contrit sur le visage de Lucia n’annonça rien qui vaille.
— Nous ne pouvons pas vous aider. Nous n’étions pas habilitées à
connaître leur emplacement.
Le calme était une notion relative que Lou peinait à conserver. Elle
commençait sincèrement à en avoir marre de ces secrets et des troubles
qu’ils amenaient.
— Bon, très bien. Une chose de plus qu’il me faut gérer. Trouver les
cachettes des femmes Lacroix à travers les siècles. Voilà qui me remplit de
joie.
Lucia toussota pour attirer son attention.
— Je pense en toute sincérité qu’il n’y en a qu’une seule.
— À la bonne heure, ironisa la jeune femme.
Elle ne pouvait s’empêcher d’être agacée et frustrée par cette quasi-
dévotion que chacun autour d’elle vouait au secret.
— Je vais me mettre à la recherche dudit carnet dès que possible.
Les deux vieilles femmes hochèrent la tête avant de se lever d’un même
mouvement pour sortir.
— Au fait, savez-vous où se trouve mon téléphone satellite ?
Impossible de mettre la main dessus…
Lou avait donné l’ordre de ne contacter l’extérieur que par le biais de
communications sécurisées. Elle l’avait donc mis à disposition tout
naturellement.
— Il me semble que c’est le Troisième œil qui en avait l’usage,
murmura une Lucia visiblement mal à l’aise.
Si ce premier point la fit tiquer, le fait que Rosita emprunte son
téléphone sans la prévenir l’interpella bien plus.
— D’accord. Merci, Lucia.
Elle se décida donc à sortir de sa tanière pour rejoindre la chambre de
Rosy.
La Française parvint à esquiver, les Déesses seules savaient comment,
les sorcières présentes pour la réunion. Elle craignait de se faire alpaguer et
de devoir s’expliquer en plein milieu des couloirs.
Or… à chaque instant suffisait sa peine…
Elle se tint un moment face à l’ancienne porte de la chambre de sa
mère. Son cœur se serra si fort qu’elle en eut le souffle coupé.
Si seulement tu pouvais être là, maman. Toi, tu saurais quoi faire…
Elle prit une grande inspiration avant de toquer discrètement. Entre
toutes les personnes présentes aujourd’hui dans le manoir, Lou avait préféré
que Rosy prenne sa chambre. Isla dormait toujours avec elle. Si elle voulait
vraiment être honnête envers elle-même, la sorcière devait admettre que ça
la soulageait d’avoir quelqu’un à ses côtés.
La solitude, depuis qu’elle était Grande Vénérable, s’était encore plus
fait ressentir. Et pourtant, elle, la fille unique qui avait souvent été obligée
de déménager, savait de quoi elle parlait.
— Entre, Lou.
Cette dernière ne savait pas si elle devait rire de la clairvoyance de son
amie. Mais après tout, n’était-elle pas le Troisième œil ?
Elle pénétra dans la pièce avant de refermer la porte derrière elle. La
jeune femme trouva Rosita attablée devant une multitude de gros livres
ouverts.
Face à son regard interrogateur, la Mexicaine lui sourit avant de
déclarer :
— J’étudie. Je veux poursuivre ma formation avant de repartir.
— Repartir ? s’étonna-t-elle.
L’Oracle n’avait jamais évoqué ce fait avant. Lou n’y avait pas pensé
un seul instant. Elle espérait, certainement avec naïveté, que sa meilleure
amie resterait pour la soutenir et pour combattre à ses côtés.
— Ici n’est pas ma place, Grande Vénérable.
Sentant surgir une pointe de colère ou un ouragan, à ce stade et avec les
hormones, la sorcière ne parvenait plus à le déterminer, elle fronça les
sourcils avec contrariété.
— Pas de ça entre nous, Rosy. Pas de titre ronflant et de…
— Je te l’ai dit, la coupa-t-elle, je ne suis plus qui j’étais. À vrai dire,
je sens même que je n’aurais pas dû revenir, mais…
— Mais ? l’encouragea une Lou en serrant les dents.
— Une part de moi subsiste. Vivre une existence de regrets n’a jamais
été pour moi, sourit la brune, l’air ailleurs.
La Française n’était pas certaine du sens de ses paroles.
Rosita dut lire l’incompréhension sur son visage car elle explicita
d’elle-même.
— Tu as tes propres batailles à mener. Tu dois rester concentrée sur tes
objectifs et plans. Je n’en fais pas partie.
— Pourquoi dis-tu ça, Rosy ? Je t’aime. Tu sais parfaitement que tu
auras toujours une place importante dans mon cœur.
— Nous sommes plongées dans quelque chose qui nous dépasse, toi
comme moi. Nous n’avons pas le choix de ce qui va suivre. Tout est déjà
écrit. C’est ainsi…
La peine pouvait se lire sur chaque trait de son visage. Le cerveau de
Lou pataugeait. Elle n’était pas sûre des conclusions à tirer des paroles de
son amie.
— Tu veux dire que nous ne nous reverrons pas ?
L’horreur oppressa ses poumons qui se contractèrent au point d’éclater.
— Non. À moins que le destin nous replace sur le chemin l’une de
l’autre.
Le calme et l’assurance qu’elle affichait désarçonnaient Lou.
— Comment peux-tu juste accepter ça sans même ciller ?
— J’aimerais que tu puisses voir à l’intérieur de ma tête, fit-elle en
posant son index sur sa tempe, mais c’est évidemment impossible. Pourtant,
tout est clair et à sa place. Nous le sommes toutes les deux. Avec les années,
tu le comprendras toi aussi. Notre rencontre n’est pas un hasard, Lou. Il n’y
en a jamais.
— Et notre amitié ? souffla la Grande Vénérable, incapable d’accepter
aussi facilement les paroles de Rosita.
— C’est exactement la raison de ma venue et de mes explications. Je
ne voulais pas que nous nous quittions comme ça.
Lou s’approcha du lit tout doucement.
Les yeux hagards rivés sur le vieux plancher à chevrons, ses doigts
étaient venus s’accrocher au pilier pour pallier le vertige qui la saisissait.
Ses larmes dégringolaient sur ses joues. Ses jambes flageolaient tellement
qu’elle devait s’asseoir de toute urgence.
— Pourquoi la vie est-elle si cruelle…
— La cruauté aurait été de ne pas avoir pu nous dire au revoir, rétorqua
doucement Rosita en venant s’installer à côté d’elle, la main posée sur la sienne. Tu ne seras pas seule sur le chemin qui t’attend, Lou. Je pars le cœur
léger de te savoir bien entourée.
Lou ne savait pas quoi répondre à ça, aussi elle changea de sujet dans
un murmure.
— Tu avais raison. Ce sont des jumeaux.
Rosy lui sourit de toutes ses dents. Elle paraissait sincèrement heureuse
pour elle.
— Un garçon et une fille… poursuivit-elle toujours dans un souffle.
— Je sais.
Oui, Rosita savait. Comment ? Pourquoi ? Tout cela restait un mystère.
Sûrement son don de Troisième œil.
Celle-ci vint lui caresser doucement les cheveux. Lou fondit en pleurs
dans ses bras. C’était certainement l’une des dernières fois qu’elle pouvait
être près d’elle.
Quand les deux jeunes femmes se séparèrent, Lou aperçut les yeux
humides de son amie sans faire le moindre commentaire.
— Tu étais venue me voir pour me dire ça ? s’enquit la Mexicaine pour
reprendre contenance.
Lou essuya ses joues trempées.
— Selon Lucia, tu aurais emprunté mon téléphone ?
— Oui, confirma-t-elle en se levant pour rejoindre le bureau. Tiens.
Lou le prit d’une main tremblante et peu sûre. Son amie lui envoya un
regard plein de tendresse et d’amour. Puis, elle retourna s’asseoir au bureau
pour ne plus lui porter d’attention.
La mort dans l’âme, Lou jeta un dernier coup d’œil dans sa direction
avant de se résoudre à quitter la pièce.
La sorcière s’adossa à la porte quelques instants, le souffle et les jambes
coupés. Une fois qu’elle fut un peu plus stable, elle se réfugia dans sa
chambre heureusement libre. Isla devait s’être réfugiée dans la cuisine
d’Isabelle. Un peu de calme et de silence ne lui feraient pas de mal. Sans
parler du fait qu’au vu de son poste au sein de la Communauté, elle ne
pouvait pas se montrer vulnérable surtout en ces temps troublés. À cet
instant, la jeune femme comprit pourquoi Jeanne était devenue si stricte et à
cheval sur les règles. Il s’agissait avant tout d’une armure de protection. Il
lui fallait la revêtir à son tour. Elle se jura de ne plus pleurer. Elle devait se montrer forte. Au moins, jusqu’à la résolution de tout ça. La jeune femme
sentit la conviction naître au creux d’elle.
Quand elle porta le téléphone à son oreille, seulement deux tonalités se
firent entendre avant que son interlocuteur ne réponde.
— Écoute, Rosita, en cinq minutes je n’ai toujours pas eu le temps de
réfléchir à ce que tu m’avais dit…
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