Magie et Héritage ( trilogie terminée ): Tome 3 : Prophétie sacrée (French Edition)
Chapitre 15
L ou se tenait tellement fort à la console d’entrée que ses doigts lui faisaient mal. Les larmes brouillaient sa vue. Jusqu’alors, elle ne s’était
pas rendu compte combien elle avait retenu sa respiration pour Rosita.
Sa Rosy, qui se tenait si volontaire et vaillante devant elle.
— Holà, mi amor. Je t’ai manqué ?
Le ton désinvolte sur lequel elle avait dit ça fit ricaner bêtement Lou.
Elle avait non seulement l’air d’aller très bien, mais en plus elle était restée
la même.
— Rosita, j’ai eu tellement peur !
Rosy vint prendre sa meilleure amie contre elle. Elle glissa ses bras
autour de Lou et fit aller ses mains du haut vers le bas dans un geste
apaisant. Un sursaut de la Mexicaine surprit Lou et quand elle voulut
s’éloigner, elle se rendit compte que Rosy ne relâchait pas son étreinte.
— Rosy ?
Mais déjà, la jeune femme brune s’écartait d’elle avec un doux sourire
aux lèvres.
— Bonjour, petite cachottière.
Lou, surprise, eut un mouvement de recul. Il était impossible qu’elle
sache quoi que ce soit. La sorcière était persuadée qu’Isla n’avait pas dit un
mot sur sa grossesse.
Rosita lui prit la main comme pour la rassurer et se rapprocha d’elle.
— Je sais tout. Ils sont l’avenir de notre monde.
Estomaquée, Lou se figea.
« Ils », « avenir du monde » ?
Mais de quoi son amie parlait-elle ?
Il allait falloir qu’elles discutent sérieusement toutes les deux. Et le plus
tôt serait le mieux.
Sauf que, bien sûr, les choses ne se passaient jamais comme on le
voulait. Lou en fit l’expérience dans les minutes qui suivirent.
Rosita partit sans un mot en direction de la cuisine où Isabelle avait
courageusement repris ses fonctions sans un jour de repos. Lou le lui avait
pourtant ordonné, mais la vieille femme, un bandage autour de la tête, était
de retour en cuisine dès le lendemain de l’attaque.
Lou se tourna vers l’entrée. Isla la regardait de ses yeux perçants.
— Isla, soupira-t-elle à nouveau de soulagement en s’approchant d’elle
pour la serrer dans ses bras.
L’Écossaise leva une main devant elle pour l’en empêcher. Lou se
stoppa dans son élan et fronça les sourcils.
— Les protecteurs m’ont dit ce qu’il s’était passé ici, il y a quelques
jours. Promets-moi une chose, Lou. C’est la dernière fois que tu m’attribues
une mission qui me tient loin de toi pendant cette fichue guerre. S’il t’était
arrivé quelque chose pendant que…
Lou la prit dans ses bras avant qu’elle n’ait terminé sa phrase.
— Je sais, je sais… murmura-t-elle d’une voix apaisante, en lui
caressant le dos.
Isla restait tendue contre elle.
— Mon frère est au courant ?
Lou hocha la tête.
— Et il n’a pas débarqué. C’est étonnant.
— Oh, il en a eu envie, mais je lui ai fait comprendre que ça ne servait
à rien. J’ai appelé en renfort des protecteurs disponibles. Ils ont aperçu une
activité anormale aux abords de notre territoire. Je soupçonne Samuel
d’avoir envoyé deux ou trois magiciens pour patrouiller devant le domaine.
— Ça lui ressemblerait bien, confirma la rouquine.
— Il me soutient que si ce sont des magiciens, il n’est pas au courant.
— Ça, ça ne lui ressemble pas, en revanche. Samuel ment très
rarement. Je ne vois pas quel bénéfice il aurait à le faire dans ce cas de
figure.
— Je suis d’accord. Dis-moi, Isla, je suis presque certaine que tu n’as
rien dit, mais as-tu évoqué ma grossesse avec Rosita ? chuchota-t-elle.
Isla secoua la tête.
— Non, évidemment. Je ne me place pas en bas de la catégorie, mais ta
pote c’est une givrée. Elle se place tout en haut de l’échelle de Richter des folles dingues.
Lou ricana.
— Ta description lui ressemble pas mal, en effet.
— Il serait d’ailleurs intéressant qu’elle te parle de cette histoire de
« SOS ».
Lou fronça les sourcils. Le ton employé par l’Écossaise était hautement
ironique.
La Grande Vénérable soupira.
— Elle n’était donc pas vraiment en danger… conclut-elle, dépitée.
Isla haussa les épaules en s’éloignant, elle aussi, vers l’antre d’Isabelle.
— Je vais la chercher. Rendez-vous dans ton bureau.
Lou se résigna donc à rejoindre ledit bureau duquel elle congédia
Wolfgang. L’Allemand aspirait, comme elle, au plus de calme possible dans
ce grand manoir. Il allait falloir qu’elle parle avec Isabelle pour trouver au
protecteur une pièce de travail parmi celles inoccupées.
Quand on toqua à la porte, Lou donna l’autorisation d’entrer en pensant
qu’il s’agissait de ses deux amies.
— Ô Grande Vénérable, je viens t’informer que j’ai déposé sur ton
bureau les documents et contrats que tu m’as demandés.
L’exaspération faillit se lire sur le visage de la susnommée, mais elle
parvint à afficher un air neutre in extremis.
— Neila, s’il te plaît…
Celle-ci haussa les épaules et fit mine de partir.
Lou l’interpella tout en signant un papier.
— J’aimerais que tu sondes la Communauté sur les besoins et
améliorations souhaitées, et notamment ton groupe de rebelles, s’il te plaît.
— Mon groupe de rebelles ?
Lou releva la tête et fixa droit dans les yeux l’Allemande d’origine
indienne.
— Je ne t’ai pas punie ou bannie pour crime de lèse-majesté envers ma
grand-mère, Neila, mais ne me pense pas faible pour autant. Tu es ma
seconde pour une bonne raison.
La jeune femme incriminée ne détourna pas un seul instant les yeux.
— Et c’est quoi ?
— Pardon ? s’interrogea Lou, perdue par cette question abrupte.
— La bonne raison pour laquelle je suis ta seconde ?
Lou retint un petit sourire en coin.
— Tu as une bonne analyse des situations. Certes, il faut parfois savoir
décrypter ce dont tu parles, néanmoins, tu ne dis jamais rien qui ne soit pas
pertinent. Je suis sûre que tu as plein d’idées à proposer pour faire avancer
notre Communauté. Ce qui est, non seulement, tout à ton honneur, mais qui
en plus est en corrélation avec mes buts. Sans parler de ton absence de peur.
Car qui irait demander à une personne de lui coller une pointe de lame à
deux millimètres de son œil alors qu’elle ne gère pas ses pouvoirs, fût-elle
la petite-fille de la Grande Vénérable7. Tu as compris que les sacrifices
devaient venir de tout un chacun pour le bien commun. L’ensemble fait que,
selon moi, tu es la personne la mieux placée pour être à mes côtés. Je
compte sur toi pour ne jamais acquiescer quand tu n’es pas d’accord, pour
me dire toujours la vérité, peu importe le moment ou les conséquences. Je
continue ?
La jeune femme aux cheveux violets la scrutait, interdite.
— Je sais que tu n’es pas sûre que je sois digne et capable de faire face
aux responsabilités qui m’incombent. Et à vrai dire, moi non plus, mais une
chose est certaine : je ne peux rien faire seule. J’ai besoin de tout le monde,
et encore plus de mon cercle proche pour mener à bien la mission que les
Déesses m’ont confiée.
Le silence s’installa un moment avant que Neila ne se décide à le briser.
— Je devrai porter des tailleurs et un chignon serré ?
Éberluée, Lou ouvrit des yeux effarés.
— Bien sûr que non. Je viens de te dire de ne pas changer ! Tu pourrais
même porter un t-shirt marqué « je suis une sorcière » et te promener avec
dans la rue que je n’en aurais rien à faire. Et garde tes cheveux violets ou
teinte-les en rose, ça me va très bien.
Le sourire satisfait de sa seconde la fit rire sous cape.
— Je vais y réfléchir.
À quoi exactement ? Les propositions à faire ? Ou à la teinte rose ?
Neila seule le savait...
Elle quitta le bureau sans rien ajouter. Isla et celle qu’elle tenait par le
bras entrèrent à leur tour.
Rosita l’observa de façon poussée. Plus que la bienséance ne l’exigeait.
Elle ne lui adressa même pas un mot d’ailleurs, ce qui étonna Lou. Sa meilleure amie était quelqu’un de jovial qui accueillait tout le monde à bras
ouverts.
Isla poussa Rosy pour qu’elle puisse fermer la porte après le départ de
l’Allemande.
— Allez vas-y, explique-lui.
La Mexicaine, les sourcils froncés, regarda la protectrice, l’air de ne pas
comprendre où elle voulait en venir.
— Le SMS, s’exaspéra Isla.
Il est vrai que Rosy ne cherchait visiblement pas à faire d’effort. Et
quand elle était au summum de son art, elle pouvait même réussir à faire
grincer des dents un moine bouddhiste.
— Oh, ça, c’était un message humoristique que je t’ai envoyé peu
après mon arrivée au Canada, Lou. Le problème, c’est que dans le fin fond
de l’Acadie, il n’y a pas de réseau. J’ai récemment voulu rassurer mes
parents quand je suis partie faire une retraite. L’endroit m’a rapprochée d’un
village. Je suppose que c’est à ce moment qu’il est parti.
— Tu veux dire que j’ai reçu un message qui datait de plusieurs mois ?
Et en plus, que c’était une fausse alerte ?
— Oui, c’est exactement ça. Mais j’ai changé, Lou. Profondément et
irréversiblement. Je n’existe plus vraiment en tant que personne, je suis
reliée à un Tout.
— Qu’est-ce que tu racontes, Rosy ? Tu es toi.
— Mi amor, l’ancienne moi n’existe plus. Je… j’ai appris tellement
depuis le début de ma formation, si tu savais. Je me demandais ce que je
faisais là. J’ai été un peu déstabilisée, car quand je m’ouvre au grand Tout,
les prophéties et des informations me viennent à la pelle. C’est à moi de les
trier. Maintenant, j’y parviens mieux. Venir ici était aussi pour moi
l’occasion de tester ce don en société.
— Nous sommes donc un exercice pratique ?
— Oui, en quelque sorte, mais ne te vexe pas, mi querida. Je voulais
aussi te rassurer et j’ai senti comme une urgence, ou plutôt comme un
besoin de venir à toi. Et j’avais raison.
Lou resta dubitative devant l’air victorieux de la Mexicaine.
— De quoi est-ce que tu parles au juste ?
— Des deux dans la matrice ! répliqua Rosy d’un ton entendu.
Lou grimaça. Bon sang, de quoi son amie parlait-elle ? La Grande
Vénérable jeta un regard à Isla qui lui fit comprendre qu’elle n’en savait pas
plus qu’elle.
— Elle divague à peu près sur tout depuis que je l’ai rencontrée,
donc…
L’Oracle leva les yeux au ciel.
— Je suis le Troisième œil, Lou.
— Oui et… s’aventura-t-elle, pour l’enjoindre à poursuivre.
— Ton utérus contient des jumeaux.
Lou reçut comme un coup de poing au plexus à l’annonce de son amie.
— Pardon ?
— Tu attends deux enfants, reformula son amie, bien que la Française
ait parfaitement compris et entendu la première fois.
Elle dut se tenir aux rebords de son bureau, puis s’asseoir dans le
fauteuil de Jeanne car ses jambes la lâchaient.
Isla fut en un clin d’œil accroupie à ses côtés.
— Lou ? Ça va ?
Le bourdonnement de ses oreilles, ainsi que les battements erratiques
de son cœur lui faisaient perdre tous ses repères spatio-temporels.
Des jumeaux ? Déjà attendre un enfant en temps de guerre, alors
qu’elle était à la tête de sa Communauté et donc une cible privilégiée,
représentait autant de risques que de défis… Mais deux…
Sa tête le refusait.
— Non… souffla-t-elle, faiblement. Non, tu te trompes.
Rosita haussa les épaules.
— Tu es en droit de ne pas accepter la vérité que je te donne, mais tôt
ou tard, tu devras y faire face. Je ne me mêlerai de toute façon pas de cette
situation qui ne me regarde pas.
Heurtée par les paroles de son amie, Lou regarda la Mexicaine sans
réellement la voir.
— Mais j’accueillerai les jumeaux avec plaisir, tenta-t-elle d’adoucir
ses propos.
Lou, perdue et nauséeuse, se leva pour quitter la pièce. Il lui fallait
absolument prendre de la distance avec sa meilleure amie pour la première
fois de sa vie.
Isla la rattrapa au premier signe de déséquilibre et l’escorta jusqu’à sa
chambre. Elle aida sa protégée de belle-sœur à s’installer sur le lit qu’elles
partageaient quand elles étaient toutes les deux au manoir.
Avant de sortir, l’Écossaise posa le téléphone satellite à côté d’elle.
— Appelle-le. Il est autant concerné que toi. Je reviens après.
Un épais brouillard semblait avoir envahi l’esprit de Lou, suivi d’un
vide intersidéral.
Comment était-ce possible ?
Comment pouvait-elle être enceinte de jumeaux ?
Les larmes affluèrent au bord de ses yeux. Elle parvint à toutes les
retenir, sauf une qui roula le long de son épiderme.
Elle se décida à attraper l’objet à côté d’elle. Isla avait raison.
Lou porta le téléphone satellite à son oreille et attendit que son
correspond décroche.
Quand ce fût le cas, elle exprima seulement deux mots.
— 8 Need you.
Puis elle coupa la conversation.
Elle essayait par tous les moyens de contenir la panique qui menaçait
d’exploser en elle.
Elle s’allongea sur son lit et pleura longtemps cette nuit-là.
Isla avait fini par la rejoindre pour lui porter un verre d’eau avant de
s’éclipser pour lui laisser de l’espace et de l’intimité. Lou lui en sut gré tant
son besoin de solitude était grand.
— Lou ?
Elle se réveilla en sursaut au son de cette voix et au toucher de cette
main sur sa joue.
— Sam ?
Le pauvre n’eut pas le temps de répondre que la jeune femme fondit à
nouveau en larmes. Dernièrement, elle avait l’impression de ne faire que ça.
Foutue sensibilité !
— Lou, que se passe-t-il ? Isla n’a rien voulu me dire…
La sorcière ne parvenait pas à laisser sortir le moindre mot. Ses
sanglots l’agitaient si fort que tout son corps tremblait.
Le magicien se coula derrière son dos avant de l’entourer de ses bras
protecteurs.
De longues minutes passèrent. Sam ne dit pas un mot. Sa chaleur
réconfortante finit par calmer la future mère.
Lou se redressa finalement sur sa couche pour faire face à l’homme
qu’elle aimait.
Elle commença par lui avouer que Rosita était l’Oracle de leur
génération. Puis de fil en aiguille, la sorcière amena les autres explications
qui suivirent.
— L’Oracle ?
La stupéfaction de Sam ne faisait aucun doute.
— S’il te plaît, n’en parle pas à ton Grand Maître ni à l’Ordre. Je
souhaite à l’une de mes personnes préférées sur cette Terre la vie la plus
normale possible.
— À ce sujet, il faudra que je te parle d’une information très
importante. Mais d’abord, dis-moi où tu veux en venir et ce qui t’a mise
dans cet état.
Lou hocha la tête avant de soupirer.
— Rosita m’a affirmé que nous n’attendions pas un enfant.
— Comment ça, Lou ? Je ne comprends pas… Tu as pourtant bien fait
un test de grossesse…
Lou attrapa son poignet pour qu’il se stoppe dans sa diatribe.
— Je suis enceinte de deux bébés. Nous allons avoir des jumeaux,
Sam.
Comme son compagnon ne réagissait pas, la sorcière combla le silence.
— Je ne sais pas comment te l’expliquer, mais je sais au plus profond
de moi que c’est la vérité. Je… Dis quelque chose, Samuel, je t’en prie…
L’Écossais ne pipa mot pendant encore quelques minutes qui parurent
une éternité à Lou, puis il finit par s’ébrouer et secoua la tête.
— J’aimerais t’annoncer que comme tout père normal, je ne ressens
qu’une immense joie, ce qui est vrai au demeurant. Que je pense à notre
situation financière ou encore à racheter une voiture pour que les deux
sièges auto passent sur la banquette arrière, mais…
— Nous ne sommes pas des gens normaux…
Samuel la scruta d’un regard circonspect.
— Non, en effet. Et encore moins avec ce que je m’apprête à te révéler.
Lou fronça les sourcils, subitement inquiète. Elle sentait l’orage venir.
— J’ai peur…
L’homme qu’elle aimait lui exprima combien il était désolé grâce à
leurs échanges visuels. Ses iris bleus si expressifs valaient mille mots.
La jeune femme se focalisa sur ses lèvres et se crispa comme jamais.
— Quand je suis rentré en escale à Londres avant mon retour à Dean
Castle, j’ai été accaparé par Alastair, si bien que j’ai repoussé mon départ
pour l’Écosse. Mais quand Garance est rentrée sans Lily, j’ai commencé à
m’inquiéter. Sauf que le pire était à venir.
Le ton grave du rouquin et la panique, qui ne l’avait pas totalement
quittée, menaçaient Lou de partir en vrille incontrôlée.
— Alastair et Garance ont abandonné le navire, Lou. Je suis le
nouveau Grand Maître de l’Ordre des magiciens…
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