Magie et Héritage ( trilogie terminée ): Tome 3 : Prophétie sacrée (French Edition)

Chapitre 17

 

S amuel l’avait amenée dans un tout petit centre d’échographie. Ce dernier la scrutait sans sourire, mais d’un air pénétrant.

— Je ne peux pas t’offrir la vie d’une sorcière lambda et de son

protecteur ou d’une non-initiée, mais je peux te donner un instant de

normalité.

— Oui, mais les risques…

— La personne que nous allons consulter n’est pas du corps médical,

et elle est grassement payée pour se taire. Rien ne fuitera, ne t’inquiète pas.

Profitons juste de ce moment à deux.

Lou fondit dans ses bras et le serra du plus fort qu’elle put. Ce cocon de

sécurité restait, sans aucune comparaison possible, l’endroit qu’elle

préférait.

Il finit par la repousser légèrement et lui effaça la larme qui coulait le

long de sa joue avec la pulpe de son doigt.

— Nous allons y arriver. Je ne sais pas encore comment ni par quel

moyen, mais nous ne sommes pas des êtres sans défense. Et avec l’aide de

tes Déesses et de Mère Nature, nous allons venir à bout de ces félons et de

cette guerre insensée.

Puis il lui prit la main et se dirigea vers l’entrée.

Ils appuyèrent sur la sonnette et patientèrent en silence. Une femme

blonde, entre deux âges, leur ouvrit avec un grand sourire avant de leur

souhaiter la bienvenue.

La femme se présenta à eux sous le nom d’Erika.

Lou dut se mordre l’intérieur de la joue pour ne pas rire devant le

français employé par Sam. Elle découvrit qu’il savait plus ou moins donner

le change malgré son accent à couper au couteau. Il roulait les « r » comme

lorsqu’il s’exprimait en gaélique et aussi un peu en anglais.

Quand la femme, intriguée par son accent, lui demanda d’où il venait,

la réponse de Sam la fit rire.

— Du pays d’ 9 Outlander.

Sam connaissait Outlander ?

— Installez-vous, madame. Je vais commencer par vous expliquer

comment l’examen va se dérouler.

Erika les mit en garde sur le fait que l’acte n’était pas à visée médicale,

mais qu’il s’agissait juste d’une échographie plaisir, que rien ne pourrait

être détecté par elle. Elle s’était assurée auprès de Lou qu’elle soit bien

suivie à l’hôpital pour sa grossesse. Ce à quoi cette dernière avait dû

répondre par un demi-mensonge. Après tout, Ava l’avait surveillée pendant

le tout début, non ?

— À combien de semaines de grossesse êtes-vous ?

— Environ quatre mois.

La réalisatrice d’échographie hocha la tête avant de prévenir de la

fraîcheur du produit sur l’épiderme.

Lou retint son souffle. C’était en effet glacial.

Quand la sonde toucha son ventre, le regard de la jeune femme rousse

s’ouvrit en grand. Tout était noir et blanc. Et le moins que l’on puisse dire,

c’est que ça gigotait là-dedans.

— Des jumeaux, s’exclama Erika en tournant vers eux un sourire ravi.

Ainsi donc, la réalité les rattrapait. Rosita n’avait pas menti et son

troisième œil ne lui faisait pas défaut.

Les deux futurs parents échangèrent un regard où joie intense et

angoisse profonde se mêlaient. Le sourire qu’ils échangèrent était

néanmoins sans ambiguité.

— Bon, ça risque d’être plus difficile pour moi de vous donner une

idée du sexe, mais nous allons quand même tenter après les avoir observés

un par un.

Lou serra la main de Sam à lui en broyer les phalanges. Ils faisaient

pour la première fois connaissance avec leurs enfants. Le moment était

suspendu, comme hors du temps.

Erika fut d’une patience d’ange pendant toute l’échographie. Elle

ménagea un suspense incroyable.

— Je ne suis pas médecin, mais ils sont tous les deux très vivants. Ils

gigotent beaucoup.

— Je ne les sens pas encore. C’est normal ?

— Laissez-moi deviner… Premiers enfants ? Grosse période de

stress ?

Lou hocha la tête en se demandant comment cette femme qu’elle ne

connaissait pas avait pu deviner cela.

— C’est normal. Prenez l’habitude d’être à l’écoute de votre corps.

Posez-vous. Ça ne devrait plus tarder.

— Une idée du sexe ? demanda Sam pour la première fois depuis le

début du rendez-vous.

Erika se reconcentra. Elle fit courir la sonde sur le flanc droit de Lou.

— Hum… Je ne suis pas totalement sûre car je ne vois pas tout, mais

je pense qu’ici nous avons une demoiselle.

Elle se pencha au-dessus de Lou pour aller quasiment à l’opposé, mais

plus haut.

— Et là, une… Non, c’est un garçon ! Le choix du roi ! Enfin, restez

quand même vigilants avant de vous réjouir. L’information vous sera

confirmée lors de votre seconde imagerie chez un professionnel médical.

— Merci beaucoup.

Lou, sur son nuage, attendit Samuel à l’extérieur pendant qu’il réglait

pour ce bonheur qu’ils venaient de vivre.

Un garçon… et une fille…

Bon sang…

La sorcière se sentait bénie des Déesses pour ce présent incroyable. Elle

espérait être à la hauteur de ces deux êtres qui grandissaient à l’intérieur

d’elle, bien au chaud.

Quand le magicien la rejoignit, il la saisit sous les aisselles et la souleva

à sa hauteur, l’obligeant à se mettre sur la pointe des pieds. Samuel

l’embrassa sur la joue, avant de revenir pour lui offrir un baiser langoureux.

— Merci, souffla-t-il en posant son front contre le sien.

Lou inspecta les traits de son visage, les bras autour de son cou. Ses

yeux bleus pétillaient comme jamais. La joie irradiait de lui par vagues.

— Tu es sûr que nous sommes prêts pour des jumeaux ?

Lou s’en voulut pour cette question bête.

Sam ricana.

— Nous n’avons de toute façon pas le choix. Il nous reste quelques

mois pour nous faire à l’idée et pour nous organiser avant le début de la

plus grande aventure de notre vie.

Lou fit la moue.

— Zut… et moi qui pensais que la plus grande aventure de ma vie était

d’avoir fait le Space Mountain à Orlando.

L’homme roux sourit à sa blague.

— On m’avait bien dit que les femmes enceintes perdaient quelques

neurones, mais le constater en vrai, c’est quand même autre chose.

Lou se raidit et commença à s’offusquer bruyamment quand des lèvres

sur les siennes la firent à nouveau fondre.

— Je t’aime, Lou Lacroix.

Une sensation de plénitude, comme elle n’en avait pas connu depuis

très longtemps, la réchauffa de l’intérieur. Ils venaient de vivre un instant de

normalité et pourtant ô combien incroyable.

— Moi aussi, Samuel Craig. Sans le moindre doute.

 

Le chemin du retour se fit en silence, mais dans une effervescence

partagée. La main du père de ses enfants était emprisonnée dans la sienne et

reposait sur son genou. Samuel la caressait de son pouce en faisant des

cercles imaginaires.

Ils se stoppèrent à quelques mètres du domaine, sur la route principale.

Comme un peu plus d’une heure plus tôt, un magicien se mit au volant et

disparut avec le véhicule. Samuel et Lou se dépêchèrent de regagner le

couvert des arbres.

Isla les attendait là où elle les avait laissés. La jeune Écossaise faisait

les cent pas.

Quand elle les vit, elle s’interrompit dans son chemin de ronde.

— Alors ?

Samuel s’approcha d’elle et fit mine de la serrer contre lui. Il en profita

pour lui murmurer les informations qu’ils venaient d’apprendre. Les arbres

pouvaient avoir des oreilles. Il était impératif de protéger ces informations.

Une fois qu’il eut fini, Isla se retourna vers Lou pour la dévisager, les

yeux brillants.

— Je les protégerai comme s’ils étaient les miens.

Émue, Lou la prit à son tour dans ses bras.

— Merci, Tata, chuchota-t-elle.

— Alors, si j’ai mon mot à dire là-dessus…

Samuel l’interrompit en se joignant au câlin collectif.

— OK ! Va pour Tata…

Le ton boudeur de la magnifique rousse les fit rire.

Ils regagnèrent ensuite paisiblement le manoir.

À peine rentrés, Hilde et Lucia sautèrent sur Lou.

— Où étiez-vous ? l’interrogea la première.

— Nous étions mortes de peur ! s’exclama l’Espagnole, encore

paniquée.

— Calmez-vous ! Je suis là, maintenant.

— Vous ne pouvez pas partir sans prévenir, Lou. Quand les protecteurs

nous ont signalé un mouvement anormal sur la propriété, mais qu’ils ne

vous trouvaient pas et nous non plus…

— Je suis là, répéta Lou du ton le plus apaisant qu’elle puisse.

— C’est le magicien qui vous a poussée à quitter la propriété ?

demanda la sorcière allemande d’un ton suspicieux.

La Grande Vénérable sentit Sam remuer à côté d’elle et préféra

intervenir avant qu’il ne le fasse lui-même.

— Ce qui se passe entre Samuel Craig et moi ne vous regarde pas,

avec tout le respect que je vous dois. Dites à Neila que nous devons

organiser une réunion d’urgence. Toutes les sorcières pouvant se déplacer

doivent venir ici. Rassurez-les en leur précisant que le niveau de sécurité a

été augmenté.

— Je ne suis pas sûre que…

— C’est un ordre, Lucia. Il y a parfois des situations qui requièrent

qu’on soit plus ferme que d’autres !

— Très bien, Grande Vénérable.

Ce mot dans la bouche des anciennes Vénérables la mettait à coup sûr

mal à l’aise.

— Merci. Et activez les recherches que je vous ai confiées. Il nous faut

absolument ces éléments de réponse.

Hilde la transperça du regard avant de hocher brièvement la tête.

— Tu ne devrais pas les ménager un peu ? se hasarda Isla.

— Pourquoi ? Parce que je suis trop dure selon toi ?

— Non, parce qu’elles ne sont plus toutes jeunes et…

Lou serra la mâchoire en l’enjoignant à poursuivre son plaidoyer.

— Et ?

— Et je les ai vues travailler inlassablement sur la mission que tu leur

as donnée. Elles étaient juste inquiètes pour toi, tu sais…

La Grande Vénérable soupira en fermant les yeux. Bon sang, comment

Jeanne avait-elle pu être aussi longtemps à la tête de la Communauté sans

devenir complètement folle et exploser en vol sous la pression ?

Une main sur son épaule la reconnecta à la réalité. Elle se tourna avec

lassitude vers un Samuel muni d’un sourire aussi désarmant que serein.

— Tu vas y arriver, Lou.

— Si j’avais le choix…

— Je sais… Mais tu ne l’as pas. Si ta grand-mère a jugé bon de te

mettre à sa place, je suis persuadé que c’est parce qu’elle était consciente

que là était la tienne. Ne la sous-estime pas. Alastair a toujours été vigilant

aux réactions et décisions de la Grande Vénérable. Fais-lui confiance sur ce

point.

Lou acquiesça avant de le prendre dans ses bras.

— Tu dois partir, n’est-ce pas ?

Sam la serra un peu plus fort contre lui.

— Pas par envie, mais aye. Si tu as besoin…

— Tu ne seras qu’à une heure ou deux de moi. Ça va aller, Sam. Tout

ira bien pour nous.

Après un sourire en coin et un baiser déposé avec douceur, il s’éloigna

vers la sortie.

— Samuel Craig ? l’interpella-t-elle.

Il lança un regard interrogatif par-dessus son épaule.

— Sois prudent. Tu n’es pas encore au courant, mais après tout ça, tu

me devras de très très longues vacances loin de ce vaste champ de mines.

La mèche de cheveux roux qui revenait sans cesse devant ses yeux

tressauta au même rythme que sa poitrine quand l’Écossais rit.

Lou ferma la porte d’entrée lentement une fois qu’il fut hors de vue. Le

front contre le battant glacial, elle compta jusqu’à trente avant de reprendre courage. Les sorcières comptaient sur elle. Elle se retint de porter une main

à son ventre. Elle devait de plus en plus souvent s’empêcher d’avoir ce

réflexe. Il le fallait pourtant et à tout prix. Beaucoup de gens pourraient leur

vouloir du mal. Et si elle devait en juger par l’expérience de Lili, ses bébés

ne devraient pas s’inquiéter que de leurs ennemis, mais de leurs alliés

aussi…

 

— Entrez !

Neila, ses longs cheveux violets virevoltant dans son sillage, pénétra

dans son bureau le visage tendu.

— Que se passe-t-il ?

— Les sorcières n’ont pas aimé la façon cavalière avec laquelle tu les

as convoquées. Et moi non plus, à vrai dire.

Lou la scruta du regard calmement.

— Quoi ?

La sorcière rousse haussa les épaules.

— Rien. Je me disais juste que la vie pouvait vraiment réserver des

surprises au goût doux-amer parfois.

Neila l’observa à son tour quelques minutes avant de se laisser

littéralement tomber dans un fauteuil derrière le bureau.

— Tu parles de ton poste ?

Lou se contenta de ne pas répondre.

— Je ressens dans mes tripes que tu es la bonne personne, que tu es là

où tu devrais être, mais… c’est difficile d’avoir une confiance aveugle

quand on n’adhère pas à la façon de faire.

— Et comment aimerais-tu que je fasse, Neila ? Certes, j’ai réclamé

leur présence au plus vite. Mais tu sais aussi bien que moi que celles qui ne

voudront pas ne viendront pas. Et je n’ai aucun moyen pour aller les

chercher !

— Tu devrais abdiquer. Les Lacroix sont au pouvoir depuis bien trop

longtemps. Avec ce régime qui passe de mère en fille, vous faussez la

donne.

Pas de réaction violente ni de colère. La Française ne trouva juste rien à

répliquer de savant et préféra répondre par une question.

— Tu penses que tout ce qui est en train d’arriver est notre faute ?

L’Allemande grimaça.

— Selon moi, oui. Pas consciemment, c’est vrai, mais vous êtes un des

points d’origine. C’est indiscutable. C’est là où la situation est complexe.

Tout n’est pas noir ou blanc.

— C’est-à-dire ?

— Vous représentez aussi bien le problème que la solution.

Lou n’était pas certaine de comprendre un mot de ce charabia, même si

elle ne pouvait se cacher que certaines paroles de la jeune femme faisaient

écho en elle.

Comme les conversations délirantes de Neila lui manquaient à cet

instant. Elle était là, face à elle, si sérieuse…

— Merci pour ton point de vue franc de la situation.

— Je ne te mentirai jamais, répliqua Neila. Nous sommes dans un

merdier qui ne se résoudra pas par des flatteries et des courbettes.

— J’en suis bien consciente et je ne t’ai jamais rien demandé de tel ! se

défendit Lou.

— C’est pour ça que je suis ici.

Lou plissa les yeux. Si elle aimait beaucoup la jeune femme, elle

commençait sérieusement à lui courir sur le haricot.

— Écoute-moi bien, Neila. Je veux et te demande de toujours me dire

la vérité sur ce que tu penses. Mais, je n’accepte pas ce ton sans cesse

condescendant que tu utilises avec moi. Ni maintenant ni jamais ! Si je suis

une Lacroix et que je me dois d’assumer les erreurs de ma famille et leurs

conséquences, je ne suis pas à l’origine de leurs décisions. Tu as peut-être

raison, les Lacroix sont peut-être une plaie pour le monde magique, mais je

te rappelle qu’il y a encore quelques mois, je n’étais au courant de rien. Et

justement, rien ne te donne le droit de me parler comme tu le fais. Qu’as-tu

accompli de si grand et de si honorable dont je doive être digne ? Tu me

juges dès que je fais un pas ou une action qui n’est selon toi pas la bonne. Si

comme tu le dis, tu ressens dans tes tripes que je suis à ma place, alors

laisse-moi la tenir ! Et encore une fois, je ne te demande pas de me faire une

confiance aveugle, mais évite de remettre chacune de mes décisions en

question. Nous perdons un temps précieux.

Neila la regarda de façon si insistante et prolongée que Lou dut lutter

pour conserver le peu de calme qui lui restait et son impassibilité toute

relative.

— Très bien, Grande Vénérable. Ainsi soit-il.

Lou répondit par un hochement de tête et l’accompagna des yeux

lorsqu’elle sortit.

Dès que la porte se referma, elle soupira et sa poitrine se dégonfla tel

un ballon de baudruche.

La fatigue de la journée, de la grossesse, du manque de Samuel qui se

faisait déjà ressentir, de la gestion de la Communauté, sans parler de celle

de tous les problèmes que cette guerre causait, commençait à se faire sentir

et à peser sur son moral.

Elle jeta un regard pensif vers le cabinet de potions et se projeta

quelques mois en arrière, la toute première fois où elle était venue dans

cette pièce.

— Jeanne, pourquoi m’as-tu fait ça… ?

 

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