Magie et Héritage ( trilogie terminée ): Tome 3 : Prophétie sacrée (French Edition)
Chapitre 21
L a bouche pâteuse, Lou s’éveilla avec un mal de crâne et une nausée abominable. Elle était allongée sur un lit si elle devait en juger par le
matelas qu’elle sentait sous son dos.
La jeune femme ouvrit un œil puis deux et avisa la couverture en
patchwork sous sa joue. Des souvenirs commencèrent à se distiller peu à
peu dans son esprit. Elle se releva d’un coup sur l’assise, mais gémit en
portant la main à son front. Une douleur venait de le transpercer de part en
part.
Que faisait-elle là ?
La cuisine… Isabelle…
Elle haleta avant de se mettre à tout observer autour d’elle. Elle se
trouvait dans une petite chambre avec le strict minimum, un lit, une chaise,
une armoire et deux tables de chevet. Tout était en bois du sol au plafond.
Les couleurs vives des draps et des rideaux venaient toutefois égayer la
pièce. Elle entendit des voix et se leva le plus discrètement possible avant
de marcher à petits pas vers la porte entrouverte.
La sorcière jeta un œil par l’interstice, les yeux agrandis de surprise.
Elle poussa la porte d’un mouvement excédé et sortit en trombe.
— Isla… Sam… Isabelle… souffla-t-elle, croyant à une hallucination.
J’exige des explications. Maintenant !
Une rage froide se diffusait dans son corps. Ils se trouvaient tous dans
ce qui semblait être une cabane en bois.
— Nous t’avons exfiltrée pour ta sécurité, expliqua Samuel d’un calme
olympien.
La tension dans sa belle mâchoire carrée indiquait tout de même un
certain degré de nervosité. L’incompréhension imprégna les traits de Lou.
— Pourquoi ?
— Tu étais en danger. Je savais parfaitement que tu n’accepterais pas
de quitter Paris même si c’était pour ton bien.
— Mais tu es complètement taré ou quoi ? hurla-t-elle, hors d’elle.
— Aurais-tu laissé ta maison et ton poste de façon volontaire ?
— Bien sûr que non ! s’offusqua-t-elle.
— Lou… soupira Isla.
— Reste en dehors de ça ! la somma son frère.
— Non, Sam ! Tu n’as fait ça que pour son bien et celui de vos enfants.
— Mais en quoi était-ce pour mon bien ? Bon sang, vous vous rendez
compte de l’impact psychologique sur les bébés et moi ?
Sa fureur incandescente créait comme des vagues qui ondulaient autour
d’elle.
— Alors, c’est vrai, Lou ? Tu es enceinte ? murmura Isabelle, les yeux
remplis d’espoir.
L’émotion de cette personne chère à son cœur, malgré les circonstances,
diminua quelque peu sa colère.
Elle hocha la tête de façon raide.
— Alors, en quoi est-ce pour mon bien ? s’obstina-t-elle.
— Neila t’a prévenue d’une rébellion interne, non ? lui suggéra Isla.
— Donc, Neila est dans la combine ?
— Avec elle, toujours difficile de savoir, ronchonna l’Écossaise.
— Nous avions de très bonnes raisons de croire qu’un attentat se
préparait contre toi, argumenta son frère. On ne sait juste pas s’il s’agissait
des Conti ou des sorcières de la communauté.
— Encore une fois contre le manoir ? questionna Lou, à cran.
La colère de Lou se mua en énervement.
— Non. A priori, ça allait être plus ciblé cette fois-ci, se renfrogna
Samuel. Mais, cela reste hypothétique à ce stade, nous n’en savons pas
vraiment plus.
— Nous pensons que certaines sorcières soupçonnent ta grossesse,
mais pas forcément celles qui sont de notre côté.
Le désaroi la saisit. Lou rejoignit la seule assise disponible et s’y vautra
sans aucune grâce. C’était un fauteuil à bascule juste devant l’âtre. Elle eut subrepticement la vision de Baba Yaga. Il ne lui manquait que le tricot entre
les mains et la reproduction de sa vision d’Elle aurait été complète.
— Bon sang…
— Comme tu dis, approuva Isla en soupirant.
— Au fait, où sommes-nous ?
Samuel plissa le coin de sa bouche avant de lui répondre.
— Dans une petite maison au fin fond de l’île de Skye10.
— Donc nous sommes en Écosse ? explicita Lou.
Tous les trois hochèrent la tête de concert.
— Ces deux jeunes gens ont réussi à me convaincre que tu étais en
danger. Au début, j’ai hésité car je ne voulais pas agir à ton insu, mais tu es
une Lacroix… Alors quand ils m’ont avoué que tu étais enceinte, je n’ai
plus douté. Nous ne pouvions pas te laisser courir de risques inutiles,
expliqua Isabelle, avec une expression déterminée.
— On vous a surtout amenée pour nous faire des cercles aux raisins,
intervint Isla en se regardant les ongles des mains, l’air de rien.
— Des ronds aux raisins ! la reprirent Isabelle et Lou d’un même
ensemble.
— Oui, mais Isabelle, pourquoi venir également ? J’aurais aimé que tu
restes au manoir pour le protéger. Rien que d’imaginer nos ennemis mettre
leurs sales pattes sur les affaires de mes ancêtres et surtout de Jeanne…
Isabelle fronça les sourcils et lui renvoya un regard peu amène.
— Non, Lou ! Partout où ma Grande Vénérable va, je vais ! Je suis au
service de la famille Lacroix depuis mon enfance. Ma mère l’a été avant
moi et sa mère avant elle. Comprends bien une chose, je ne suis pas au
service des Lacroix seulement par devoir, mais parce que vous êtes ma
famille. Je n’ai pas eu de mari ni d’enfants. Alors, écoute-moi bien ! Je ne
resterai pas les bras croisés quand l’enfant d’une de mes amies les plus
chères est en danger !
La férocité de son discours tint Lou en respect, et la laissa coite. Quant
au frère et à la sœur Craig, ils arboraient tous deux une mine stupéfaite.
L’intendante parlait-elle de Jeanne ou de Garance ? Lou soupçonnait
qu’il s’agissait de la première, même si elle pouvait tout aussi bien parler
des deux à la fois.
La Grande Vénérable hocha la tête.
Le sentiment d’étouffement qui la saisit la poussa à se diriger vers la
porte d’entrée. Elle s’avança jusqu’au bord du porche.
La jeune femme eut un rire ironique face à la vue époustouflante des
reliefs incurvés et des étendues vertes. C’était tout simplement une vue de
rêve, un cocon de bien-être, peut-être même l’endroit où elle aurait rêvé
être, mais… pas comme ça, pas dans ces circonstances…
La sorcière rejeta la tête en arrière dans un cri d’exaspération
silencieux, avant de ramener son attention sur le paysage, sa main caressant
son ventre qui s’arrondissait doucement.
Elle s’assit sur les marches du perron. Son esprit s’évada au-dessus des
plaines écossaises.
Le battant claqua quelques minutes après.
Elle ne daigna pas se retourner vers la personne qui l’avait rejointe. Elle
savait parfaitement de qui il s’agissait.
— Comment as-tu pu me faire ça ? Comment avez-vous tous pu ?
Vous n’avez pas le droit et tu le sais parfaitement !
Le père de ses enfants se posta à côté d’elle, regardant à son tour le
magnifique panorama que leur offrait cet écrin de verdure.
— Je sais… soupira-t-il. J’ai dû agir vite et au mieux. Après les
avertissements de Rosita, je devais pr…
— Attends, attends, attends ! Qu’est-ce que Rosita vient faire dans
cette histoire ?
Une alarme avait retenti dans sa tête.
Sam se frotta le visage dans les mains avant de passer ces dernières
dans ses cheveux pour les repousser en arrière.
— Tu te souviens de la dernière fois où tu m’as appelé ?
Oui, c’était quand elle était allée chercher le téléphone dans la chambre
de Marion et que sa meilleure amie lui avait appris qu’elle ne se reverrait
plus. Ensuite, Sam l’avait prise pour la Mexicaine.
Lou étouffa un sanglot. Elle n’avait même pas pu dire adieu à l’une des
personnes les plus importantes de sa vie. Encore une fois…
Dans l’incapacité de parler, elle confirma muettement.
— Son Troisième œil t’a vue morte. Morte, Lou ! Qu’est-ce que
j’aurais dû faire selon toi ? Rester les bras croisés et attendre que la femme
de ma vie et mes enfants meurent ?
Le magicien s’était relevé et faisait les cent pas devant elle. Ses boots
piétinaient l’herbe d’un vert unique et si profond, propre à l’Écosse.
— Tu n’aurais jamais accepté de partir du manoir. Pas pour ta propre
protection. Tu aurais voulu rester à ton poste malgré le danger.
La fureur de Lou descendit de quelques degrés.
— Tu m’as fait abandonner ma Communauté. Comment veux-tu que je
réagisse ? À ma place, tu n’aurais jamais quitté ton Ordre.
Il ne répondit rien. Le jeune homme savait qu’elle disait vrai.
— Je le fais pour toi, aujourd’hui, finit-il par lâcher. Magnus me
remplace temporairement.
— Tu sais parfaitement que ce n’est pas la même chose. Si le danger
était dirigé contre toi, tu serais resté. Là, tu viens nous protéger. C’est
complètement différent.
Samuel la transperça d’un regard pénétrant.
— S’il devait vous arriver quelque chose à toi et aux jumeaux, je ne
m’en remettrais jamais.
— Parce que s’il t’arrivait quelque chose, je m’en remettrais, moi ?
répliqua amèrement Lou.
— Tu vivrais pour nos enfants, affirma-t-il, sans l’ombre d’un doute.
Il avait raison…
Quand il vit sa mine défaite, le magicien lui ouvrit les bras. Lou fondit
dans son étreinte. Sa colère l’avait quittée. Elle avait à présent besoin de son
réconfort.
— Je suis désolé de la façon dont on a fait les choses, mais pas de
l’avoir fait, lui avoua-t-il, les lèvres sur son front, sa main gauche lui
mcaressant doucement ses cheveux.
— Et c’est quoi, la suite ? demanda Lou en se redressant. Nous avons
une guerre à mener. Ce n’est pas en restant cloîtrés au fin fond de l’Écosse
que nous allons la mener.
Une immense lassitude étreignit à nouveau le cœur de la Française.
Quand tout cela s’arrêterait-il ? Elle ne parvenait même pas à entrevoir une
issue à toute cette histoire.
— Tiens.
Une enveloppe était soudainement apparue devant elle.
— Qu’est-ce que c’est ?
Samuel se contenta de se lever en lui étreignant l’épaule avant de
rentrer de nouveau dans la tiny house.
Lou tenait entre ses mains une enveloppe
de papier. Elle reconnaissait celles du manoir, à cause de leur texture
épaisse et légèrement satinée. La Grande Vénérable les avait dernièrement
beaucoup utilisées. Intriguée, elle l’ouvrit sans attendre.
Lou pleura longtemps sur les marches du perron, la lettre froissée entre
ses doigts. Personne ne vint la déranger. Ils lui faisaient don de ce moment
d’intimité. Une part d’elle leur en était reconnaissante, mais… elle n’aurait
plus jamais l’occasion de revoir Rosita.
Une petite voix intérieure lui rappela qu’il s’agissait du souhait de sa
meilleure amie. Elle devait reconnaître que leurs vrais adieux avaient eu
lieu le jour où elles étaient dans cette chambre. La sorcière n’avait juste pas
su le voir…
Elle s’essuya les yeux. Rosita devait suivre son destin, et elle aussi.
Elles n’avaient pas le choix.
Lou plissa tout à coup les paupières. Un point lointain semblait bouger
comme s’il avançait.
Elle se leva promptement et déboula dans le petit salon où Sam et Isla
étaient installés. L’un travaillait sur son ordinateur, tandis que l’autre
somnolait sur le sofa à côté de lui.
— Quelque chose ne va pas ? s’inquiéta Sam en refermant l’écran.
— Je pense que nous avons un visiteur, annonça Lou, du ton le moins
alarmant possible.
Samuel et Isla, parfaitement réveillée, se dévisagèrent. Ils sautèrent
d’un même élan sur leurs pieds et se précipitèrent dehors. Avant de les suivre, Lou jeta un coup d’œil vers Isabelle. Celle-ci semblait inquiète, mais
continua de préparer ce qui semblait être le déjeuner.
Quand elle rejoignit les deux Craig, le petit point s’était rapproché.
Cependant, la sorcière ne parvenait toujours pas à identifier l’intrus. Isla
scrutait l’horizon avec une attention constante. Lou pouvait presque voir à
l’œil nu la tension qui habitait les épaules de Samuel.
— Ami ou ennemi ? demanda-t-elle, sur le qui-vive.
Personne ne parut l’entendre ou daigner lui répondre.
Puis, le frère et la sœur parlèrent en gaélique sans que Lou en
comprenne un mot. Isla rentra dans la maison sous les yeux ébahis de la
sorcière, et avant qu’elle n’ait eu le temps de les questionner, elle vit
l’Écossaise repartir à toute allure dans la lande.
— Tu as une idée de qui ça peut être ?
Samuel se contenta de hocher la tête, les bras croisés sur sa poitrine
dont les muscles paraissaient tout à coup plus proéminents.
Lou se reconcentra sur leur invitée.
Bientôt, une touffe de cheveux bruns frisés attira son attention.
— Ava ?
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