Magie et Héritage ( trilogie terminée ): Tome 3 : Prophétie sacrée (French Edition)

Chapitre 5

 

– T iens. Lou venait de poser une tasse de thé ainsi qu’une assiette avec

une pâtisserie sur le bureau encombré de Jeanne.

Elle s’assit ostensiblement juste en face d’elle. Elle désigna avec

instance la collation sous le regard noir de la vieille femme.

— Tu comptes me regarder manger ?

— Tout à fait, répondit la sorcière calmement.

— Comme une enfant qui ne finirait pas toute son assiette et qu’on

punirait ?

— Exactement.

Lou ne se laissait pas atteindre par le ton virulent et la critique acerbe.

— Si tu perds encore quelques kilos, tu t’affaibliras et tes jambes ne te

porteront plus.

Lou sentit l’attaque arriver et la contra avec une étonnante facilité. La

télékinésie de la Grande Vénérable l’effleura avant d’aller s’échouer avec

fracas sur un tableau derrière elle.

La vieille femme fronça les sourcils, mais Lou fit comme s’il ne s’était

rien passé.

— Excuse-moi de te le dire, mais tu n’es plus toute jeune. Tu ne peux

pas te permettre de faire n’importe quoi avec ta santé. Et s’il le faut, je

t’amènerai à l’hôpital des non-initiés pour qu’ils te remettent sur pied. Pas

sûr que tu apprécies leur boisson au goût ignoble pour te faire prendre du

poids.

— Il en est hors de question ! Tu n’as aucun droit sur moi, jeune fille !

— Maman n’aurait pas voulu que tu dépérisses comme tu le fais et moi

non plus ! Je t’aime bien trop pour ça. Alors maintenant, bois et mange. Et

oui, c’est un ordre !

Jeanne resta figée un long moment. Il était visible qu’elle ne savait pas

comment réagir et qu’une lutte interne faisait rage en elle.

La Grande Vénérable finit par croquer de manière hautaine et soudaine

dans le morceau de gâteau.

— Tu es contente ? Allez, va-t’en !

Lou lui offrit un petit sourire.

— Merci. Et maintenant, les choses sérieuses. Où se trouve Rosita ?

La Grande Vénérable lui jeta un regard digne de ceux de pré-deuil.

Celui qui vous fait vous sentir insignifiant et pas plus utile qu’un

moustique… Bref du pur Jeanne. Lou se surprit à être attendrie de le revoir.

Bon sang, la folie commençait à la guetter.

— Elle m’a envoyé un SOS. Je ne peux pas ne pas savoir où elle est, et

surtout si elle risque quoi que ce soit.

Le ton sans réplique utilisé par Lou ne sembla pas avoir de prise sur

Jeanne.

— Il n’en est pas question. Je suis persuadée qu’elle va très bien ! Elle

est en sécurité là où elle est.

— Et si tu te trompais ? Et si elle était en danger imminent ?

Un pli soucieux et agacé s’inscrivit profondément au coin de la bouche

de Jeanne.

— Sais-tu les répercussions qu’une prise d’otage de l’Oracle pourrait

avoir si elle tombait entre de mauvaises mains ? Un Troisième œil n’est ni

bon ni méchant. Il est par essence neutre. Mais avec l’ennemi, il pourrait

leur prédire beaucoup de choses que des âmes malveillantes

s’empresseraient de retourner à leur avantage, la mit en garde la Grande

Vénérable.

— Rosita est peut-être l’Oracle, mais c’est aussi et avant tout un être

humain. Et quelqu’un qui, de plus, est ma meilleure amie. Je ferai tout ce

qui est en mon pouvoir pour que personne ne lui fasse de mal.

La vieille femme lissa ses cheveux blancs ramenés en un chignon

moins strict qu’à l’habitude. Elle tergiversa un moment avant de poser une

question qui redonna de l’espoir à sa petite-fille.

— As-tu prévu une escorte digne de ce nom ?

— Bien entendu.

— J’aurai besoin de sa composition. Il va me falloir rendre des

comptes et…

— Facile. Il s’agit d’Isla.

Jeanne écarquilla brièvement les yeux, avant de se lancer dans une

envolée lyrique pour faire une morale hautaine. Lou ne la laissa même pas

commencer sa diatribe.

— Tu peux me dire ce que tu veux, mais Isla Craig sera à jamais un de

nos meilleurs éléments chez les protecteurs. Elle est rapide, a une précision

quasi chirurgicale pour ses frappes contre l’ennemi. C’est une jeune femme

dotée d’une intelligence au-dessus de la moyenne. Elle a une capacité de

réflexion qui l’aide à se tirer de n’importe quelle situation. Et puis réfléchis

deux minutes, Jeanne. Si nous envoyons l’artillerie lourde, ne crois-tu pas

que nos rivaux vont s’alerter ? Alors qu’une personne seule…

Lou voyait les rouages du cerveau de son interlocutrice turbiner à toute

allure. Elle finit par pousser un grand soupir.

— Très bien. Inutile de disserter sur le fait qu’elle doit se montrer

d’une extrême prudence. Quand part-elle ?

— Elle est déjà à l’aéroport ou en approche.

— La jeune Craig devra faire attention à l’enregistrement du vol

international.

— Elle utilise un jet privé. Très mauvais pour la planète, mais

primordial pour cette mission de sécurité en particulier.

Jeanne semblait contrariée que sa petite-fille ait réponse à tout.

— Comment comptes-tu lui communiquer l’emplacement ?

— Téléphone satellite intraçable.

Lou, bien posée sur ses appuis, restait concentrée pour pouvoir contrer

du tac au tac les arguments et ne pas se laisser déstabiliser par une

championne dans la catégorie. Elle remercia mentalement Isla du cadeau

laissé. Le téléphone satellite était un argument imparable.

— Très bien, concéda la Grande Vénérable de mauvaise foi.

Elle prit un papier, parmi les dizaines éparpillées sur son bureau ainsi

qu’un stylo et griffonna quelques mots.

Quand Lou l’attrapa, elle sourit. Elle avait raison. Rosita se trouvait en

Acadie.

La sorcière se leva prestement pour communiquer l’information à Isla,

avant d’opérer un demi-tour. Elle s’approcha de Jeanne et avant que celle-ci

n’ait compris ce qui lui arrivait, elle déposa un baiser sur sa joue.

— Merci. Et n’oublie pas de boire et de manger !

Lou jeta un coup d’œil furtif par-dessus son épaule et vit Jeanne porter

brièvement la main sur sa joue, l’air un peu ailleurs.

 

Lou descendit le soir manger après s’être reposée quelques heures.

Mais inquiète pour Rosita et Isla, en manque de sa mère et de Sam et

vaguement vaseuse, la sorcière se sentait encore terriblement lasse et

fatiguée.

Elle fut heureuse de voir que Jeanne était déjà présente dans la salle à

manger et semblait l’attendre.

Lou s’assit en silence. Il lui semblait que sa grand-mère, à la façon

qu’elle avait de la scruter de manière insistante, avait quelque chose à lui

dire.

Comme rien ne venait, elle s’impatienta.

— Je t’écoute.

Isabelle surgit et posa les plateaux sur la table avec énergie.

— J’ai convoqué les représentantes de chaque pays pour une réunion

exceptionnelle. Hilde et Lucia sont déjà en chemin. Elles devraient toutes

arriver dans les deux jours.

Surprise, Lou l’interrogea silencieusement, mais futée, la vieille dame

se déroba à son regard en faisant mine de se servir dans le plat de bœuf-

carottes, préparé par la cuisinière. Cette dernière épiait sans aucune

discrétion Jeanne en suivant chacun de ses gestes. Lou, qui pourtant n’en

avait pas initialement le cœur, pouffa derrière sa main plus ou moins

discrètement. La Grande Vénérable lui jeta un regard intrigué avant de

comprendre et d’apercevoir l’objet de son amusement.

Isabelle, comme prise en faute, fit rapidement volte-face et partit dans

une envolée de jupes.

Même Jeanne dut se pincer les lèvres pour ne pas sourire.

— Tu sais qu’elle est très inquiète pour toi ?

Jeanne se contenta de hocher la tête.

— Je me fais du soucis pour elle, reprit Lou. Isabelle doit avoir perdu

pas mal de kilos.

Le haussement d’épaules de sa grand-mère la frustra.

— Elle a toujours été une amie fidèle et loyale, Jeanne. Tu devrais lui

montrer un peu plus d’empathie, de respect et d’attention. Elle s’est

toujours occupée de toi de la meilleure des façons.

— J’y veillerai.

Lou ne savait plus à quelles Déesses se vouer. Qu’arrivait-il à Jeanne

Lacroix ? Elle consentait à chaque demande et parole de sa petite-fille. La

sorcière était déjà consciente que le monde ne tournait plus rond depuis un

moment, mais là il déraillait complètement !

Elles commencèrent à manger en silence. Elles se forcèrent toutes les

deux, petites bouchées par petites bouchées. Lou pour son enfant… Jeanne

pour Lou et son clan…

— Je n’ai pas toujours été la grand-mère idéale pour toi, intervint

Jeanne en posant sa fourchette près de son assiette. Je n’ai jamais pris le

temps de venir vous voir, ni toi et encore moins ta mère. Il y a ces émotions

en moi qui disparaissent dès que j’ouvre la bouche. Je suis comme ça… Du

fait de ma fonction, il m’a fallu très tôt une sévérité et une froideur qui sont

devenues au fil du temps naturelles.

Interdite et figée, Lou regardait sa grand-mère s’ouvrir à elle.

— Tu es malade ?

L’angoisse venait de saisir le cœur de la sorcière. Ce qui était en train

de se passer n’était pas normal. Elle le pressentait.

— Ne dis pas de sottises, cingla Jeanne, les sourcils froncés.

Ah ! ça, c’était une réaction bien plus habituelle.

— Je te connais, avoua finalement Lou. J’ai beau ne pas t’avoir

rencontrée depuis longtemps, je te connais. Tout simplement, parce que je

me reconnais en toi. Tu es la femme que j’aurais pu devenir si j’avais vécu

toutes les épreuves de ta vie. Nous nous ressemblons bien plus que toi et

moi ne voudrons jamais bien nous l’avouer. Ta fille m’a élevée dans

l’amour, la patience et l’attention. Elle m’a inculqué les valeurs qu’elle-

même a reçues. Je te connais… Je sais ce que tu caches sous tes silences et

ta carapace. Je ne t’aime pas juste parce que tu es ma grand-mère, Jeanne.

Je t’aime aussi parce que je t’admire en tant que femme forte et

indépendante. Tu fais vivre un enfer à ce pauvre Claude, mais tu n’as

besoin de personne. Je t’imagine, pardon pour nos Déesses, telle une Diane

vengeresse des femmes et de tout ce que notre clan a subi à travers les

siècles. Je suis tellement, tellement fière de toi, Jeanne. Peu importe que tu ne me laisses pas t’appeler « mamie » et que tu ne me fasses pas de gâteaux.

J’aime ton authenticité et je ne veux pas qu’elle change. Maman t’aimait

plus que tout et elle ne l’aurait pas voulu, non plus.

La Grande Vénérable avait fermé ses mains en deux poings serrés à

s’en casser les phalanges. Une larme, unique, quitta ses yeux pour se fondre

dans une ride le long de sa joue. Doucement. Lentement. Elle atterrit au

coin de sa bouche. Jeanne ferma brièvement les yeux avant de les lever vers

sa petite-fille.

Elles échangèrent alors ce regard de compréhension totale. Cette

osmose rare, mais précieuse.

Lou décida de débarrasser la table pour ramener les assiettes et les

couverts à Isabelle, une fois le repas fini. Il était temps d’enterrer la hache

de guerre.

Quand elle rentra dans la cuisine, avec sa pile dans les mains, la

cuisinière s’empressa de la décharger pour poser le tout sur la table.

Lou allait commencer son plaidoyer lorsqu’elle fut prise totalement de

court. En effet, l’intendante venait de l’attraper à la taille pour la serrer

contre elle.

— Tu as réussi… Elle a mangé. Quand tu es partie, elle s’est laissé

complètement dépérir. Je suis désolée, Lou. Je suis désolée…

Lou referma ses bras sur la vieille femme qui pleurait de soulagement.

Émue, la sorcière déglutit pour faire partir la boule douloureuse de sa gorge

qui s’était installée pendant le repas et qui ne l’avait plus quittée depuis.

— Je ne t’en veux pas, Isabelle. Tu es l’amie fidèle que tout le monde

aimerait avoir en cas de coups durs. Je suis désolée d’avoir mis tant de

temps à retrouver assez de force pour me relever.

Isabelle lui prit la joue en coupe dans sa main.

— Ma pauvre petite.

L’émotion menaçait de dévaster Lou, ou bien étaient-ce les hormones ?

Trop de sensations en peu de temps… Son cœur et sa tête ne parvenaient

pas à prendre le recul nécessaire.

Elle tenta donc de détourner l’attention en ironisant :

— Mais bon, j’avoue que je préfère quand ton double maléfique ne

prend pas le dessus. Il fait vraiment peur, la taquina-t-elle.

Isabelle, qui avait pris son tablier pour essuyer ses larmes, rit en

chassant ses paroles d’un revers de main.

— As-tu mangé ?

Évasive, la vieille femme montra les reliefs d’un repas à peine entamé.

— Je vais te le réchauffer. Viens.

La cuisinière n’avait apparemment pas l’habitude qu’on s’occupe

d’elle. Elle se tordait les mains sans savoir où se mettre dans son propre

espace.

Une fois l’assiette prête, Lou s’installa en face d’elle avec un sourire

doux, mais déterminé. Elle laissa la vieille femme se restaurer un peu avant

d’entamer la discussion.

— Es-tu prête pour l’arrivée des Vénérables et représentantes des

sorcières ? As-tu besoin d’aide ?

Isabelle secoua la tête.

— Non, tout va bien. J’ai fait mes commandes. D’autres cuisinières

vont venir m’épauler, ainsi que des femmes de chambre. Les protecteurs

s’occuperont du hall et de la sécurité sur tout le périmètre du manoir.

Elles entendirent grincer la porte et tournèrent la tête dans un bel

ensemble.

Jeanne se tenait là, plus longiligne que jamais. Elle se dirigea vers la

chaise à bascule près du poêle, un journal à la main et s’installa en silence.

Le temps était comme suspendu, à l’instar d’un évènement rarissime.

Les yeux d’Isabelle étincelaient.

— Le repas était très bon. Merci, Isabelle.

Cette dernière, dont les yeux n’étaient pas encore totalement secs, eut

du mal à retenir le flot de larmes qui se bousculèrent au bord de ses yeux.

Lou lui serra brièvement la main.

— Ça va aller, lui murmura-t-elle, de façon à ce qu’elle seule

l’entende.

L’atmosphère devint de plus en plus paisible. La tristesse étreignait

encore leur cœur, mais la détresse les avait quittées.

Lou se leva, prête à mener une autre bataille.

— Jeanne, je tenais à te prévenir. Je vais aller serrer Claude dans mes

bras. Je me fiche des conséquences et des règles selon lesquelles un

protecteur n’a pas le droit de toucher une sorcière. On pourra me brûler en

place publique, mais j’irai réconforter mon grand-père quoi qu’il m’en

coûte. Il a, lui aussi, perdu sa fille.

Le blanc qui suivit fit grimacer Lou.

Avait-elle brisé la paix nouvellement acquise ?

 

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