Magie et Héritage ( trilogie terminée ): Tome 3 : Prophétie sacrée (French Edition)

Chapitre 6

 

– V a lui apporter le réconfort que je suis incapable de lui donner. La Grande Vénérable avait abaissé son journal et regardait

calmement sa petite-fille. Même sa phrase contenait une acceptation teintée

de lassitude qui fit grimacer Lou.

La sorcière hocha la tête avant de quitter la pièce, laissant les deux

femmes seules.

Elle remonta pour enfiler un gilet de laine bien chaud.

Pendant sa traversée du bois menant à la chaumière de Claude, Lou

resta sur le qui-vive. On ne savait jamais ce qui pouvait surgir des

bosquets…

Elle arriva néanmoins saine et sauve jusqu’à la porte de bois marquant

l’entrée du territoire du protecteur.

Indécise, la rouquine se mordit la lèvre avant de finalement taper deux

petits coups de ses doigts repliés.

Elle entendit comme une sorte de crissement. La jeune femme se

hasarda au bruit d’une chaise qu’on reculait et qui résonnait sur la pierre,

comme hypothèse.

Quand Claude ouvrit, il plissa les paupières comme si la lumière du

jour lui irritait les yeux. En effet, à l’intérieur de chez lui régnait une

obscurité prononcée.

— Qu’est-ce qui t’amène par ici ?

— Je peux entrer ? lui demanda Lou sans répondre à sa question.

L’homme ronchonna un instant avant de lui céder le passage et de

rebrousser chemin vers la chaise qu’il venait apparemment de quitter.

Lou prit place sur celle juste à côté de la sienne et décida de ne pas

tourner autour du pot.

— Comment te sens-tu ?

A priori, c’était clairement une mauvaise entrée en matière car

l’homme la regarda, l’œil vide.

— Je suis désolée pour ta fille. Je ne comprends pas pourquoi on

persiste à te laisser seul dans cet endroit isolé…

— C’est ma maison, se défendit le vieil homme. Et j’aime bien être

seul. Personne pour me dire quoi faire à longueur de journée.

Ainsi donc, Claude n’appréciait pas le contrôle ni les ordres. Il avait dû

être servi tout au long de sa vie avec Jeanne Lacroix…

— On a besoin d’être soutenu dans un deuil. Même de loin.

L’argument ne sembla pas faire mouche.

— Elle ne reviendra de toute façon pas. Mon unique enfant…

Lou tendit la main vers la sienne, bien plus imposante. Elle avait un

toucher rugueux ainsi que des cals. Il était inscrit dans ses paumes qu’il

travaillait la terre, ou plus précisément qu’il effectuait un travail manuel.

La sorcière fut contente qu’à son contact, il ne se retire pas. Au

contraire, un son naquit au creux de sa poitrine. Lou eut un temps de

réaction avant de comprendre qu’un sanglot l’agitait.

Elle se leva alors et le prit dans ses bras. Le protecteur en lui ne

rechigna pas. C’était dire à quel point il était malheureux. Il sembla à Lou

que ne pas respecter les règles pour son grand-père était quelque chose

d’inhabituel. La raideur de son échine en était un bon indice.

Ils restèrent un long moment ainsi, jusqu’à ce que la jeune femme soit

obligée de se redresser. Son dos, courbaturé à cause de la position, menaçait

de ne plus la soutenir.

Elle reprit sa place initiale.

— Je vais te répéter exactement ce que j’ai dit à Jeanne. Ma mère reste

ma mère, peu importe le sang. Je reste une Lacroix quoi qu’il en soit. Tu

restes donc mon grand-père, au même titre que Jeanne, ma grand-mère.

— De savoir qui t’a enfantée est sans importance. Ma fille t’a élevée.

Point.

Lou lui adressa un doux sourire ému.

Elle regretta alors de ne pas avoir passé plus de temps avec lui, même si

dernièrement les conditions ne s’y prêtaient guère.

Claude ne parlait pas beaucoup, mais Lou le soupçonnait de mettre les

points sur les i et les barres sur les t quand il le fallait. Elle l’aimait bien.

Son souffle se coupa quand le vieil homme fit un petit geste de tête en

arrière suivi d’un froncement de sourcils. Marion avait donc hérité ce tic

d’anxiété de son père.

La revoir en lui provoquait une sensation qui fit rompre la digue de ses

larmes.

— Saleté d’hormones, pesta-t-elle entre ses dents.

— Tu es enceinte, petiote ?

Lou se figea. Bon sang, que venait-elle de faire ? Avouer sa grossesse

n’était pas dans ses plans…

Elle avait un peu trop abaissé les barrières de sa vigilance pour son bien

et celui de son bébé.

— Je t’en prie, n’en souffle mot à personne.

Claude, les yeux vifs, la scrutait.

— Il est du jeune Craig ?

La jeune femme le lui confirma silencieusement. Que faire d’autre, de

toute façon ?

Claude ne manquait pas de jugeote, loin de là. Elle avait cette image de

lui, celle d’un homme qui ne s’étalait pas, mais qui était profondément un

vieux sage.

— Je suppose que la pomme ne tombe jamais bien loin de l’arbre,

ronchonna-t-il malgré tout.

La pique saisit le cœur de Lou. Jeanne et lui avaient des mœurs bien

ancrées. Elle ne parvenait que difficilement à leur en vouloir. Les préjugés

avaient la vie dure. Elle prenait comme un bel effort de sa part de ne pas

l’avoir mise dehors. Enfin, sa grand-mère elle-même n’avait pas pris cette

initiative, il ne le ferait donc pas non plus.

— Je ne dirai rien, à moins que cela ne soit nécessaire pour des raisons

x ou y.

Lou hocha la tête. Elle savait qu’elle n’obtiendrait pas mieux de sa part.

— Et tu n’es pas une Astings, Lou. Tu es une Lacroix-Serdat jusqu’au

plus profond de toi-même.

Lou se mordit sévèrement la lèvre pour ne pas se remettre à pleurer.

— Serdat, c’est ton nom de famille, je suppose ?

— Évidemment. Et toi, tu as bien plus de tripes que ces Astings. Tu

nous ressembles à nous, pas à eux.

Un rire cueillit Lou sans qu’elle s’y attende.

— Tu sais que tu n’as pas à te battre pour ma… grand-parentalité ?

J’aurais pu dire filiation, mais je sens que c’est une attaque personnelle

envers Alastair Astings.

— Celui-là, si je l’avais devant moi, je lui…

— Tu lui ferais quoi ? le railla-t-elle. Il est en fauteuil roulant.

— Et alors ? s’insurgea-t-il. Il a des pouvoirs, non ?

Lou se contenta de secouer la tête, amusée non pas à cause de ce qu’il

venait de dire, mais parce qu’elle avait l’impression qu’il cherchait à la

convaincre de le préférer au Grand Maître de l’Ordre.

Ils devisèrent encore un peu, puis il fut temps pour Lou de quitter la

masure.

— Je vais essayer de revenir te voir.

Elle s’avança pour l’enlacer en guise d’au revoir, mais celui-ci se

recula.

— Je n’ai rien dit tout à l’heure, pourtant… tu sais aussi bien que moi

à quel point cet énoncé de notre règlement nous l’interdit.

— C’est ridicule, si tu veux mon avis. Tu es mon grand-père, Claude.

De toute façon, je ne suis plus à ça près.

Elle utilisa juste une pointe de pouvoir et l’enlaça, malgré une vague

naissante de protestations.

— On ne sait jamais quand la vie peut s’éteindre en nous. C’est peut-

être l’une des dernières fois, surtout en temps de guerre. Laisse-moi profiter

de cet instant… s’il te plaît…

Il finit par se laisser convaincre et rendre les armes, puisqu’elle sentit

des mains timides posées à la surface de son vêtement.

Il venait sûrement d’être plus tactile en une fois qu’il l’avait été dans

toute sa vie. À part avec Jeanne et Marion, du moins elle l’espérait. Enfin,

elle doutait du dernier point, car il n’aurait pas été étonnant qu’il ait été

écarté de l’éducation de sa fille, comme beaucoup de protecteurs,

malheureusement.

Claude insista pour la raccompagner jusqu’à l’escalier du manoir. Ils

marchèrent donc silencieusement dans les bois. Son grand-père s’aidait

d’un long bâton de bois. Lou n’était pas sûre qu’il lui servait à se déplacer.

— Tu vas devoir te montrer bien plus prudente qu’avant, petiote. Les

temps sont dangereux. La perfidie et la malice peuvent venir de toutes parts.

Sois vigilante et reste toujours sur tes gardes. Peu importe les circonstances.

Et si tu devais être amenée à te montrer vulnérable, assure-toi de te trouver

en lieux sûrs.

Lou fronça les sourcils, perplexe.

— Pourquoi me dis-tu tout ça ? Ça sonne comme un mantra.

— Cela fait partie du serment des protecteurs. Disons que j’ai enlevé la

mention « sorcières » pour l’appliquer à toi seule, marmonna-t-il,

grincheux.

Lou rit. Totalement différent de Jeanne, il était pourtant lui aussi un

sacré personnage.

— Merci.

— Pourquoi merci ? On dit merci à quelqu’un quand il est mort. Alors

pas de ça avec moi, jeune fille.

Ils arrivèrent bientôt au perron du manoir.

— Ah ! Au fait, j’ai oublié de te donner ça tout à l’heure.

Lou sortit de sa poche une bougie chauffe-plat.

— Je suis désolée… c’est tout ce que j’ai trouvé. Allume-la quand tu

penses à maman.

Claude, figé, ne fit pas mine d’esquisser le moindre geste pour la saisir.

Lou décida donc de prendre l’initiative et de la lui coller dans la main.

L’homme face à elle finit par se secouer et gesticula, mal à l’aise.

Enfin, elle le supposa car il se détournait déjà en direction de la forêt.

— Pas sûr que ça suffira, mais merci.

Et il partit sans rien ajouter.

Qu’est-ce qui n’était pas suffisant ? La bougie ? Ou bien le rituel de

deuil ?

À peine rentrée, elle fut prise dans une tornade d’allemand et

d’espagnol. Les deux Vénérables finirent par se calmer en voyant son

manque de réaction.

— Bonjour, Hilde. Bonjour, Lucia, les salua-t-elle, une fois le calme

revenu.

— Lou, nous sommes inquiètes. Jeanne n’a mis en place aucune

sécurité pendant notre absence alors qu’elle nous l’avait promis. La Grande

Vénérable nous a ordonné de rentrer chez nous. J’ai été si soucieuse ! Je n’ai cessé de la surveiller de loin. Et quand j’ai appris votre retour, j’ai été

soulagée.

Le débit de Lucia semblait digne d’une mitraillette Gatling 23 mm 3.

Lou sentit une migraine poindre.

— Je sais. Nous en avons discuté toutes les deux. Jeanne va remédier à

ce problème avec l’arrivée de l’assemblée des sorcières.

— L’assemblée des sorcières ?

Le regard que s’échangèrent les deux femmes en face d’elle était criant

de vérité. Elles n’étaient pas au courant.

— Elle ne vous a rien dit, affirma la jeune femme.

Elles secouèrent la tête de concert.

— La Grande Vénérable s’est enfermée dans son bureau et refuse de

nous recevoir.

Lou haussa les sourcils d’étonnement avant de les froncer.

Que se passait-il ?

Elle marcha à grandes enjambées jusqu’à la porte de bois et toqua

énergiquement contre le battant.

Sans réponse, elle réitéra son geste avant d’actionner la poignée sans

attendre. Néanmoins, elle se retrouva face à un mur. Sa grand-mère avait

fermé la porte.

— Jeanne, ouvre-moi s’il te plaît ! lui demanda-t-elle avec une

patience toute relative.

Après un moment qui lui parut long, la Grande Vénérable déverrouilla

et entrouvrit la porte.

Elle jaugeait sa petite-fille, interdite.

— Que fabriques-tu ? Pourquoi refuses-tu de voir tes amies ?

— Je te recevrai plus tard, Lou. Des affaires m’attendent.

La sorcière rousse allait protester quand la porte se referma sans lui

laisser le temps de répliquer.

Lou se retourna vers les deux Vénérables qui semblaient tout aussi

perdues et impuissantes qu’elle.

Sa visite à Isabelle ne donna rien non plus. La cuisinière fut

accueillante et leur proposa à toutes du thé.

Lou déclina et laissa les trois femmes entre elles.

Elle préféra aller se reposer. Son mal de tête prenait de plus en plus

d’intensité.

 

Les nouvelles arrivantes continuèrent d’affluer au manoir.

Isabelle courait partout, tel un petit criquet en plein mois d’été.

Heureusement, comme elle l’avait annoncé, les représentantes à

l’assemblée des sorcières avaient amené avec elles leur escorte, mais aussi

de l’aide pour l’intendante.

Et on peut dire que le rôle de majordome lui seyait parfaitement. Elle

mena à la baguette et d’une main de maître tout ce beau monde. Le tout,

sans l’aide de Jeanne qu’on ne vit nulle part.

Avait-elle seulement quitté son bureau ?

Jeanne n’avait toujours pas accepté de la recevoir. La Grande

Vénérable mijotait quelque chose. Lou le pressentait… Et elle n’aimait pas

la sensation que cela lui procurait.

Hum… cela n’inspirait rien qui vaille à la Française.

La maison continuait à grouiller de vie. Des sorcières jaillissaient, dans

un flot continu, des portes de chaque pièce. La bâtisse semblait revivre ses

instants de gloire.

Le manoir était fait pour accueillir du monde et non pas juste deux ou

trois personnes. Ce qu’elle voyait sous ses yeux le lui confirmait.

Les dernières arrivantes venaient de faire leur entrée et étaient parties

dans leur chambre se reposer.

Lou soupira. Elle sentait son énergie au plus bas. Il lui restait une heure

avant la réunion interclanique. Elle décida, comme la jeune femme faisait

depuis la veille, de s’isoler pour aller s’allonger. Son mal de tête ne l’avait

pas quittée, si bien qu’elle avait dû réclamer une potion à Isabelle qui s’était

inquiétée et depuis lui montait ses repas.

Lou ne voulait pas éveiller les soupçons, mais elle ne souhaitait pas non

plus mettre son bébé en danger. Il grandissait dans son ventre, un peu plus

chaque jour. Son amour pour ce petit être aussi. Cela avait beau lui paraître

illogique, étant donné qu’elle ne le connaissait pas encore, mais c’était

pourtant ce qu’elle ressentait au plus profond d’elle.

Des coups répétitifs à la porte vinrent la sortir de sa sieste improvisée. 

Isabelle passa sa tête par l’entrebâillement de la porte.

— Je suis désolée de te déranger, mais l’assemblée est prête. La

réunion va commencer.

Lou se dégagea la gorge en se redressant sur son séant.

— J’arrive tout de suite. Merci, Isabelle.

La jeune femme prit cinq petites secondes pour reprendre ses esprits.

Elle n’était finalement pas convaincue que ce somme lui fût bénéfique.

Lorsqu’elle descendit, le hall était bondé. Les conversations allaient

bon train tandis que la porte de bois ouvragé était ouverte.

Perdue, elle chercha des têtes connues au milieu de la foule de plusieurs

dizaines de sorcières.

Jeanne s’approcha d’elle, tandis que les dernières retardataires

finissaient de s’engouffrer par la porte sculptée du sanctuaire.

La Grande Vénérable ne prononça pas un mot, mais ses yeux parlaient

pour elle. Cependant, trop d’informations semblaient se bousculer. Lou ne

parvenait pas à les décrypter. Ses iris semblaient devenus fous, car avides

d’explications. Elle alternait son regard d’une pupille à l’autre. Pas de

réponse, mais… un geste.

Une main, venant brièvement caresser sa joue.

Et finalement, une parole, comme un souffle à peine plus fort, qu’une

plume qui se pose avec douceur sur le sol.

— Je ferai mon possible pour toi, chère enfant.

Et alors une vérité la percuta…

Jeanne, qui commençait sa descente dans l’escalier de pierre, la laissa

là. Seule avec sa révélation.

La Grande Vénérable avait rassemblé ses ouailles pour prononcer son

bannissement. Elle avait néanmoins tenté de la rassurer sur le fait qu’elle

allait prendre sa défense.

L’évanouissement par hyperventilation la menaçait.

Nombre de protecteurs semblaient la surveiller du coin de l’œil depuis

le hall.

Elle s’obligea à respirer lentement, malgré la douleur physique et

psychique, puis à se soustraire à leur regard.

La sorcière avait une impression de plomb dans les pieds. Ses pas

s’alourdissaient un peu plus à chaque marche. Elle avait la sensation de s’en aller à l’échafaud.

Elle s’arrêta une minute. Il était temps pour elle de faire face aux

conséquences de ses actes. Ni plus ni moins. Quelque chose se libéra dans

sa tête. Elle inspira profondément, avant d’expirer tout l’air négatif que

contenaient ses poumons.

Elle redressa la tête et les épaules.

Chères sœurs et cher bannissement, à nous trois !

Quand Lou atteignit le sol de pierre, elle fut happée par le bruit

environnant. Elle se dépêcha de passer les lourdes portes de bois et de

rejoindre la dernière place libre… à côté de sa grand-mère. Son petit doigt

lui dit qu’elle aurait préféré être une petite souris tout au fond de la salle.

Jeanne fit retentir un coup de tambour et obtint le silence sur l’instant.

— Bonjour à toutes, merci à vous d’être rassemblées ici aujourd’hui.

Lou, ma petite-fille, est également présente.

Lou, qui écoutait le discours de Jeanne de loin, fut surprise. L’émotion

et le soulagement la gagnèrent. Jeanne avait montré une telle distance

depuis son retour et le moment où elle s’était livrée à elle… La sorcière

était sûre que, consciemment ou inconsciemment, la Grande Vénérable lui

en voulait pour toutes sortes de choses. La mort de Marion… le fait que

Lou n’ait pas tenu le choc face à sa perte et toutes les révélations qui

avaient pu être faites à Rome… Tout cela semblait, confirmé par ces deux

derniers jours de mutisme, avoir malgré tout creusé un fossé irrémédiable

entre elles.

— Beaucoup de choses se sont passées ces derniers temps.

Aujourd’hui plus que jamais, il est important que nous restions unies face à

l’adversité. Il nous faut oublier nos rancœurs d’hier pour avancer vers un

futur plus serein, une fois que le conflit présent sera réglé. 

Une sorcière aux cheveux bruns très frisés leva le bras pour attirer

l’attention.

Jeanne hocha la tête, d’un air toutefois contrarié, pour la laisser parler.

— Pourquoi sommes-nous réunies exactement ? Établir un plan de

défense contre nos ennemis, d’accord. Mais je suppose que tout le monde

pense aussi à une chose, sans oser le dire.

— Ce qui ne semble pas votre cas, de toute évidence ! assena une

Jeanne contrôlée, mais avec une tension sous-jacente. Eh bien, parlez !

Nous vous écoutons.

La sorcière, pointée du doigt, semblait avoir du mal à cacher sa gêne.

— Le bannissement de Lou Lacroix, déclara-t-elle simplement.

La nommée avait beau savoir que c’était une possibilité, entendre parler

de son exclusion de la Communauté la touchait bien plus qu’elle ne l’aurait

voulu ou admis devant témoins.

Elle se contenta alors d’afficher un air détaché, comme si elle n’était

pas la personne visée par l’attaque, malgré tous les visages tournés vers

elle. Quant à son cœur, et le trou béant qui s’agrandissait toujours plus,

c’était une autre histoire…

À la suite de cette intervention, un brouhaha commença à s’installer.

Le gong puissant qui retentit fit vibrer les poitrines de toutes les

personnes dans la salle.

— La donne a changé, déclara durement la Grande Vénérable.

Un murmure de mécontentement se propagea parmi les sorcières.

— Et pourquoi ça ? Parce qu’elle est une Lacroix, elle devrait être plus

protégée qu’un autre quidam ? persista la femme qui avait déjà pris la

parole au préalable.

— Parce que la situation a changé, Mirabella !

Ainsi donc s’appelait-elle ainsi. Cette Mirabella devait être bien

courageuse pour parler et s’attirer les foudres d’une Jeanne qui en avait vu

de toutes les couleurs dernièrement.

— Ma fille, votre future Vénérable est morte. Lou, sa fille, est donc

son héritière. Sans elle, plus d’avenir et donc plus de Communauté. À

moins que cela soit ce que vous vouliez ?

Lou trouvait à redire aux paroles de sa grand-mère, avec lesquelles elle

n’était pas entièrement d’accord. Mais d’un autre point de vue, elle trouvait

la manœuvre habile. Mettre les sorcières devant un choix cornélien. C’était

donc cela que Jeanne désirait.

Le silence stupéfait qui régnait dans la salle démontrait que toutes ne

s’étaient pas attendues à une défense aussi frontale de leur Vénérable.

— Je vais donc prendre ce silence pour un consentement de votre part

à poursuivre. 

Jeanne fit une pause. Voulue ou non, l’atmosphère devint encore plus

pesante, et même… triste.

— Les temps vont être durs. Notre alliance avec les magiciens, bien

que je sois la première étonnée de ce que je vais dire, est primordiale. La préservation de la paix avec Londres doit être une de nos priorités. Il va

falloir être fortes, solides et unies dans la bataille. Je pense ne plus être la

mieux placée dans ce nouveau contexte pour vous diriger. C’est pourquoi je

me destitue moi-même de mon titre et je nomme Lou Lacroix, Grande

Vénérable de la Communauté des sorcières !

 

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