Magie et Héritage ( trilogie terminée ): Tome 3 : Prophétie sacrée (French Edition)

Chapitre 28

 

 

L ou se précipita vers le corps d’Ava. Elle se jeta à genoux et soutint la

tête aux cheveux bouclés et ébouriffés.

— Baba Yaga ? s’alarma-t-elle.

La Déesse avait les yeux fermés, mais elle les ouvrit la seconde

suivante.

— Je dois partir, ma petite. Tu as été courageuse.

De la bouche de la Déesse, c’était bien plus que Lou n’en aurait jamais

attendu. Pourtant, la sorcière le balaya comme si Baba Yaga n’avait rien dit.

— Ava va mourir à cause de vous.

Malgré la faiblesse de la Déesse qui se redressa tant bien que mal,

l’accusation était clairement formulée. Cependant, Baba Yaga ne s’énerva

pas. Elle la fixa plutôt avec une once de pitié dans le regard.

— La Druidesse se sent prête.

— Il doit y avoir un autre moyen. Il faut qu’il y ait un autre moyen !

Lou se sentait incapable de perdre une personne de plus aujourd’hui.

Son cerveau tentait d’occulter l’endroit où Jeanne gisait morte. Elle se

rendit compte qu’il en faisait de même en ce qui concernait Alastair.

La jeune femme avait vécu la perte d’êtres chers à un niveau qu’elle

aurait voulu ne jamais connaître. Une griffe de colère, voire de rage

profonde, vint érafler son cœur d’une marque indélébile. Elle s’empressa de

redresser les barrières autour de son organe vital. Elle ne pouvait pas

devenir hors de contrôle. Pas maintenant.

Elle se rendit compte que la Déesse était restée muette pendant qu’elle

avait repris la maîtrise de ses émotions. Mais ce silence résonna tel un gong

annonçant l’issue fatale du combat d’Ava pour la vie.

Lou se releva et hurla de tous ses poumons. Tout autour d’elle se

suspendit. Les gens la regardaient sans comprendre.

Essoufflée, Lou se retourna tout à coup vers la divinité russe.

— Vous me laisseriez tenter quelque chose ?

— Oui, mais dépêche-toi, je me sens déjà partir. Les Zorya me

rappellent auprès d’Elles.

Lou se précipita jusqu’au cadavre calciné du vieux Conti et lui fit sans

vergogne les poches. Elle ragea de ne rien trouver. Elle se releva et braqua

le ragard en direction de la sorcière désormais maudite. Elisabeth Newton.

Ou plutôt l’endroit où elle s’était tenue avant que Baba Yaga ne l’immole.

Sans hésitation, ou presque à cause de la nausée et de l’odeur, elle bougea

du pied les restes et fouilla à tâtons les cendres, le feu déjà éteint. Quand

elle sentit un élément dur sous sa chaussure, elle plongea la main. Son

cerveau envoya trop tard l’information à sa conscience qu’elle aurait pu se

brûler, mais heureusement pour elle, aucune sensation désagréable à

l’horizon. À moins qu’elle ne ressentît rien à cause de l’adrénaline.

Eurêka, pensa-t-elle.

Elle se dépêcha de rejoindre celle qu’elle voulait sauver.

Le regard furieux de la Déesse l’accueillit.

— Tu en as mis du temps.

Lou ne tint pas compte de sa remarque acerbe.

— Tenez, prenez ça avec moi.

Sans attendre son accord, elle lui colla le fragment de la pierre de feu

qui avait été si lâchement subtilisé des mois auparavant.

— Tu l’as retrouvé, s’émerveilla Baba Yaga. Merci.

Était-ce de la reconnaissance qui brillait dans ses iris presque noirs ?

— Je comprends ce que tu veux faire, mais ça ne fonctionnera pas, la

prévint-elle.

— Vous savez ce qu’on dit, rétorqua Lou. Qui ne tente rien n’a rien.

— Elle n’a pas été plongée dans le feu, en plus.

— On parie ? C’est même vous qui l’avez allumé.

L’air interloqué faillit faire rire la sorcière malgré elle. La Déesse

prononça alors quelques mots dans un langage qu’elle seule devait

comprendre à base de notes très gutturales.

— Allons-y.

Aussitôt son ordre prononcé et leurs deux mains reliées, les yeux d’Ava

devinrent vitreux comme lors du premier processus où les Zorya avaient

quitté leur hôte.

Lou, qu’une dernière question taraudait, choisit ce moment pour la

poser.

— Vous avez fait exprès de rester ? Vous vouliez assister aux

premières loges à cette bataille, avouez-le.

Baba Yaga émit un ricanement peu digne de son rang et de la douce

Ava.

— Ça, mon petit, ça fera partie des choses que tu ne sauras jamais,

affirma-t-elle avec un petit sourire suffisant destiné à la Française, bien

qu’elle ne la scrutât pas. Si la druidesse survit, qu’elle soit nommée Mère

druidesse. Elle est la plus forte de sa Guilde, tous siècles confondus.

La sorcière ne sachant que dire se contenta de hocher la tête, pas

certaine que son interlocutrice l’ait vue.

Quand un chant aussi sinistre que magnifique résonna en elle, Lou sut

que le processus était en marche. Une fois de plus, elle allait concéder une

offrande. Cette cérémonie-ci n’en était pas vraiment une, mais elle

pressentait qu’un don de son pouvoir allait être nécessaire.

Lou espérait juste, au bout du compte, que tout cela servirait à quelque

chose, qu’Ava vivrait.

À genoux, elle se mit à haleter les yeux fermés. Quand elle sentit une

main se poser sur son épaule, suivie d’une autre, elle ouvrit brusquement les

yeux.

Un sanglot solitaire s’échappa de sa poitrine.

Toutes ses sœurs encore debout s’étaient réunies près d’elle. Elles

formaient à nouveau un arbre de vie, dont les racines et les ramifications se

joignaient les unes aux autres.

Rassérénée, elle ferma à nouveau les yeux et attendit la fin du

processus.

Lorsque la main d’Ava quitta la sienne et que son corps se ramollit, Lou

eut tout juste le réflexe d’attraper ses bras pour accompagner son dos au sol

sans heurt.

Elle s’empressa de prendre son pouls, mais elle tremblait tellement que

la sorcière dut s’y reprendre à plusieurs fois.

Il était bien là. Il battait faiblement, mais régulièrement.

Soulagée, elle se laissa tomber sur les fesses et contempla son amie

encore inconsciente.

— Tu n’en avais pas assez de mettre fin à une guerre, tu as donc décidé

de te remettre en danger, histoire de rendre cette journée légendaire et

inoubliable, l’interpella une voix plus que familière.

Lou se tourna vers son mari.

Ce fut comme si une digue qui se rompait. Ses larmes coulaient

silencieusement.

L’amour de sa vie et le père de ses enfants était en vie. Ses bébés

pourraient le connaître. Et elle aussi. C’était tout ce qui comptait. Elle

formula une prière silencieuse pour Mère Nature.

Elle entendit soudainement Ava reprendre son souffle avant qu’elle ne

crachote puis tousse à s’en décoller les poumons, comme si elle avait été

noyée et non possédée.

La druidesse, devenue Mère druidesse sur la volonté de Baba Yaga, fut

immédiatement prise en charge par ses consœurs.

— Notre Déesse l’a désignée pour prendre la tête de votre Guilde.

Les druidesses se figèrent et la dévisagèrent avant de faire pareil avec

celle qu’elle venait de mettre sur l’un de leurs brancards. Elles s’inclinèrent

enfin avant de transporter Ava ailleurs.

Lou sentit son esprit partir loin.

— Lou ? Lou ?

Son champ de vision tressauta. Elle comprit enfin que Samuel la

secouait comme un prunier. Mais son esprit était comme intouchable. Il

semblait s’être barricadé d’un mécanisme de défense qui la rendait plus

démunie qu’un bébé. L’indifférence. À tout… à elle… aux autres…

— Je t’emmène à Dean Castle. Nous allons tous nous réunir là-bas.

La nouvelle glissa sur elle comme la pluie sur un carreau. Seules des

gouttes résiduelles lui firent comprendre l’information sans qu’elle se sente

toutefois concernée.

 

Lou s’était recroquevillée sur elle-même dans la voiture jusqu’au

château de la famille Craig. À côté d’elle, Samuel lui lançait régulièrement

des coups d’œil inquiets, la main posée sur son genou pour qu’elle garde

pied dans la réalité. Isla faisait pareil depuis le siège passager. Magnus, lui,

conduisait sans quitter la route des yeux. Enfin, c’était ce qu’il semblait à

Lou…

La jeune femme était perdue dans un océan envahi par les brumes de la

tristesse et les souvenirs d’une nostalgie grinçante.

Quand Jeanne apparut dans son esprit, la sorcière se l’imagina avec le

panache qu’elle avait affiché lorsqu’elle l’avait vue arriver sur la butte, si

flamboyante et forte. Une larme coula sur sa joue. Jeanne était partie

rejoindre sa fille. En l’espace de quelques mois, Lou avait perdu sa mère et

sa grand-mère sous ses yeux. Comment était-on censé survivre

émotionnellement à ce genre de traumatisme ?

Distraite, la Française se rendit compte qu’un frôlement discret

caressait son ventre où deux petits êtres grandissaient et prenaient chaque

jour un peu de force.

Comme ça…

Oui, c’était comme ça qu’elle allait pouvoir se relever et avancer. Grâce

à cette main dont le pouce ne cessait de tenter de la rassurer. Grâce à la vie

qu’elle était en train de créer. Grâce à ses yeux et cette lueur d’inquiétude

pour elle qui lui apparaissaient fugitivement entre les sièges.

Jeanne et Marion ne l’avaient pas laissée sans rien. Sa mère l’avait

armée d’un amour et d’une bienveillance infinis pour tout ce qui l’entourait.

Sa grand-mère l’avait rendue plus indépendante et solide, prête à affronter

ce monde et ce destin qui l’attendaient.

Elle se redressa tout à coup, déclenchant des expressions tour à tour

surprises, puis rassurées. Lou saisit ensuite la main de son époux avant de

lui jeter un regard confiant, mais aussi empli de défis silencieux.

Sam plissa les yeux avant de resserrer sa prise sur ses doigts. Il hocha la

tête, semblant comprendre le cheminement de ses pensées.

Ils arrivèrent une dizaine de minutes plus tard. Samuel la retint à

l’écart, tandis que tous les magiciens et les sorcières arrivaient au fur et à

mesure. Ces dernières tentaient de ne faire transparaître aucune émotion,

mais la Grande Vénérable voyait bien qu’elles n’étaient pas du tout à l’aise,

toujours sur le qui-vive afin de prévenir toute attaque.

Et puis Dean Castle restait l’une des bases des magiciens. Leurs alliés

d’aujourd’hui, mais aussi leurs ennemis d’hier.

La confiance entre les deux clans s’installerait petit à petit. Lou en était

certaine, même si elle restait aussi pleinement consciente qu’on ne pouvait

pas balayer des siècles de méfiance d’un simple revers de main.

— Lou ?

La rouquine reporta son attention vers Samuel.

Celui-ci la serra dans ses bras presque à l’en étouffer. Elle sentit sa

poitrine se secouer, mais quand il s’écarta d’elle, aucune larme ne striait son

visage.

— Je suis là. Nos bébés vont bien.

— S’il te plaît, ne remets plus jamais mon omamori autour de ton cou.

Tu as eu de la chance cette fois-ci.

— Notre fille m’a protégée, Sam. Un jour, elle aussi aura le sien. Sans

eux, je ne sais pas quel aurait été le dénouement de cette journée.

Le magicien la dévisagea.

— Ils vont changer beaucoup de choses.

— Ils l’ont déjà fait. Nous les accompagnerons à chaque pas. C’est

notre devoir pour ce cadeau exceptionnel que Mère Nature et mes Déesses

nous ont accordé.

Celui qui avait décidé de s’unir à elle hocha la tête avec détermination.

— Allons voir nos clans.

Il lui tendit une main qu’elle accepta. Ils entrèrent ensemble à

l’intérieur du château et de son tourbillon de personnes qui patientaient dans

le hall.

Erin, revenue elle aussi, désignait l’endroit où se rendre pour chaque

clan. Samuel et Lou désiraient parler aux leurs en privé, avant de se

rejoindre.

Les sorcières descendaient dans la base de surveillance des magiciens

tandis que ceux-ci restaient dans la bibliothèque.

À l’autre bout de la pièce, la sorcière aperçut celle avec qui elle voulait

s’entretenir.

— Je reviens, dit-elle à l’attention de Samuel. Je dois parler à

quelqu’un. On se retrouve en bas.

Lou partit vers la personne qu’elle avait pensé être une traîtresse.

— Grande Vénérable, la salua-t-elle en inclinant la tête.

— Vous me devez des explications, Asmodée, lâcha Lou soudainement

d’un ton plus sec qu’elle ne l’avait désiré.

La sorcière aux beaux cheveux noirs haussa gracieusement les épaules.

— Il n’y en a qu’une et elle est très simple. J’aime mon clan. J’avais

malheureusement anticipé là où tout ceci nous aurait amenés. Alors, quand

notre ancienne Grande Vénérable m’a contactée, j’ai répondu à son appel

afin de vous protéger vous. Nous nous sommes entraînées, nous avons

surveillé et mené quelques attaques stratégiques pour tester la vigilance et

les défenses de nos ennemis, puis nous vous avons rejoints au moment

crucial. Jeanne Lacroix a lutté pour son clan, mais surtout pour vous,

jusqu’au bout. Elle savait que vous étiez exceptionnelle. Et le moins que

l’on puisse dire, c’est qu’elle avait raison, sourit-elle, en la scrutant dans les

yeux avant de faire descendre son regard jusqu’à l’abdomen de Lou.

Puis Asmodée se pencha sur son ventre.

— Puis-je ?

Lou, peu encline, acquiesça néanmoins. Il lui semblait que c’était la

juste chose à faire, même si elle ignorait pourquoi. L’expression de la

sorcière, face à elle, paraissait sereine sans afficher de curiosité excessive.

C’était peut-être cette raison qui l’avait poussée à donner son accord à la

femme à la peau d’ébène. Celle-ci sourit en réponse à l’autorisation qu’elle

venait d’avoir.

À peine eut-elle posé la main sur son ventre, que les bébés

commencèrent à remuer comme jamais auparavant.

Lou ouvrit de grands yeux.

Elle sentait l’amour exsuder par chaque pore de sa peau. La sensation

était étrange, comme si elle ne provenait pas d’elle ou du moins une partie,

mais surtout qu’elle était double.

— Je… ne… Vous êtes spéciale, n’est-ce pas ?

Les yeux de la femme qui enleva doucement ses doigts du ventre de

Lou, comme une caresse d’au revoir, s’allumèrent de l’intérieur.

— Vous êtes une sorte de mystère pour moi.

La Grande Vénérable laissa échapper ces mots avant même de s’en

rendre compte.

De lumineuse, l’expression d’Asmodée passa à indulgente.

— Je pense que parfois un mystère doit rester… mystérieux. N’êtes-

vous pas d’accord ?

Lou devait admettre qu’elle était intriguée par la femme face à elle et

par ce qu’il venait de se passer. Avait-elle déclenché quelque chose ?

— Ce que vous venez de faire, quoi que ce soit, n’est pas dangereux

pour eux ? voulut-elle se rassurer.

— Pas le moins du monde.

Et sur ces seuls mots de réconfort, elle descendit pour rejoindre

l’assemblée de leurs sœurs qui patientaient déjà dans la batcave des

magiciens. La jeune femme la suivit de près. Elle resta néanmoins sur

l’avant-dernière marche des escaliers de façon à pouvoir toutes les

embrasser du regard. Elle faillit rire devant l’expression de Wolfgang. Ce

dernier affichait une sidération joyeuse et admirative du repère informatique

de super espions de leurs alliés.

Elle se calma très vite en voyant ses sœurs bien trop peu nombreuses

autour d’elle. Ils avaient essuyé de lourdes pertes. Les blessés étaient

certainement arrivés à Beltane, auprès des druidesses, afin d’être soignés.

La sorcière inspira puis expira doucement.

— Cette journée restera comme l’une des pires de l’histoire de notre

Communauté, mais à l’image d’un grand tout, rien n’est jamais totalement

noir. Voir aujourd’hui la solidarité dont vous avez fait preuve me donne la

conviction que nous allons nous en sortir. En prenant du recul, nous nous

rendrons compte qu’il ne s’agit que d’une épreuve supplémentaire qui vient

ajouter sa pierre à l’édifice de nos mémoires, à l’instar du procès de Salem.

Le silence religieux qui l’entourait l’encouragea à poursuivre.

— J’aimerais qu’il soit inscrit dans nos souvenirs que dans toutes les

guerres auxquelles nous avons participé, nous avons eu recours à une

ressource récurrente. Des alliés. Peu importe ce qu’il s’est passé à travers

les siècles, les magiciens sont nos alliés.

— Vous oubliez la guerre qui nous oppose à eux depuis la Grande

Éclipse…

— Qui nous a opposés. Je pense que ce conflit devrait être considéré

pour ce qu’il est. Du passé. Reléguez tout ça dans un coin de votre esprit car

l’oubli nous empêcherait de ne pas reconnaître des erreurs que nous

commettrions à nouveau. La paix est la seule voie à emprunter. C’est

pourquoi, j’ai invité les magiciens à se joindre à notre réunion.

Des murmures se firent entendre. Ils ne semblaient ni enjoués ni

hostiles, juste las et neutres quand Sam, accompagné des membres

rescapés de l’Ordre et de l’Élite, apparut dans l’escalier. Lou les laissa

passer puis se plaça aux côtés de son mari. Il ne restait plus un centimètre

carré de libre. Chaque espace entre les bureaux et ordinateurs était comblé.

Certains regards en biais étaient lancés. Des gestes d’impatience se

manifestaient, mais somme toute une harmonie paisible restait de mise.

— Je suis fière d’être votre Grande Vénérable, même depuis si peu de

temps. C’est pourquoi je vais être aussi sage que l’a été ma grand-mère

avant moi. La famille Lacroix a longtemps dirigé la Communauté. Je pense

qu’il est temps pour nous et surtout pour moi de passer le relais. Vous

l’aurez donc tous compris. Je me destitue de mon poste de Grande

Vénérable.

Les murmures, qui s’étaient poursuivis, firent place à une stupeur

générale chez les deux clans. Seul Sam la regardait droit dans les yeux avec

cet air rempli de défi, mais aussi d’amour, qu’elle adorait chez lui. Ce fut ce

regard en particulier qui l’aida à continuer son discours.

— Je nomme ma seconde, Neila au poste temporaire de Grande

Vénérable. Il sera ensuite de votre ressort de décider de la suite.

La fin de sa phrase se noya dans le brouhaha provoqué par son

annonce.

— Grande Vénérable, Neila n’appartient à aucune des grandes

familles. Êtes-vous sûre de votre choix ?

Lou renvoya à celle qui venait de lui poser la question un sourire doux

et apaisant. Elle fixa ensuite Neila dont l’expression restait interdite.

— C’est pour cette raison en partie qu’elle est le meilleur choix

possible. Mes sœurs, soupira-t-elle, notre monde change. Je peux le sentir

jusque dans les racines de ma magie. Certaines d’entre vous retrouvent leur

ancien pouvoir majeur petit à petit. Il se peut que la prochaine génération de sorcières ou celle d’après soit à nouveau en pleine possession de ses

pouvoirs comme avant la Grande Éclipse.

Une fois de plus, cet étonnement intense, ces visages choqués.

Ses iris tombèrent dans ceux d’Asmodée qui brillaient d’émotion. Le

sourire en coin qu’elle affichait valait tous les aveux du monde pour Lou.

Elle s’en doutait.

— Les Déesses ont voulu nous tester à travers des siècles de punition.

Il semblerait aujourd’hui que nous soyons arrivées au terme de celle-ci.

Nous avons réussi notre mise à l’épreuve, mais ne vous leurrez pas. Ce que

Baya Yaga, les Zorya et Mère Nature nous donnent, elles peuvent

également nous le reprendre. Nous devons évoluer et poursuivre nos efforts.

Nos us et coutumes vont être soumis à modifications. Alors, commençons

dès aujourd’hui.

Samuel s’avança à sa hauteur et se tourna à son tour vers l’assemblée.

— Ma femme et mes enfants sont à ce jour ce qui compte le plus à mes

yeux. Le premier de mes devoirs restera toujours de les protéger et de les

aimer de mon mieux. L’Ordre passe en second sur ma liste.

Il soupira bruyamment. Lou glissa sa main dans la sienne, en signe de

soutien et de réconfort.

— J’ai un pincement au cœur en pensant à mon père, Ewan Craig, qui

a voué sa vie à notre clan, mais je sais aussi qu’il comprendrait ma décision

de quitter mon poste de Grand Maître de l’Ordre. Je pense qu’il s’agira du

plus court mandat de l’histoire des magiciens.

Un rire timide gagna quelques magiciens.

— Nos traditions ne sont pas les mêmes que pour les sorcières,

néanmoins comme pour elles, je pense que l’heure du changement est

arrivée. Je ne laisse pas de choix dans ma décision. Elle sera effective dès

aujourd’hui. Il n’y aura pas un Grand Maître, mais deux.

Une rumeur consternée traversa la foule, sans que toutefois les

sorcières réagissent.

— Magnus et Isla se partageront la charge qui a, jusqu’à moi, reposé

sur les épaules d’un seul homme. Aye, aye, je sais, calmez-vous, demanda

Sam en levant une main pour apaiser les esprits. Nos femmes ne méritent

pas d’être traitées comme elles l’ont été. Il est hautement probable que notre

conflit avec les sorcières ait fait pencher la balance en nous renvoyant nos

propres insuffisances.

Le sourire hautain des sorcières qui jaugèrent les magiciens renfrogna

ces derniers.

— L’Élite nous a prouvé ce fait. Elles sont non seulement fortes, mais

aussi capables que nous, voire plus. Il est temps de les considérer comme

nos égales et nos alliées. Ce sont nos femmes, nos mères, nos sœurs,

messieurs. Rendons-leur une juste place au sein de notre Ordre. Elles le

méritent pour les siècles qu’elles ont passés à rester à nos côtés sans

condition.

Pendant tout le discours de Sam, Lou avait fixé une seule et unique

personne. Isla.

Celle-ci avait dans les yeux une lueur incandescente. Elle ne regardait

personne en particulier. Son feu intérieur semblait rugir. Quand elle leva la

tête vers Lou, le sentiment de trahison qu’elle lui renvoya heurta l’ancienne

Grande Vénérable de plein fouet.

La magnifique rousse lui en voulait de ne pas l’avoir prévenue des

projets de Samuel pour elle, mais Lou n’en savait rien. Et pourtant… Isla

serait parfaite dans le rôle qui l’attendait.

— Samuel et moi, nous allons nous retirer de la vie de nos clans. Nous

allons élever nos bébés en paix et avec tout l’amour que nous avons à leur

donner. Cependant, je préviens d’ores et déjà toute tentative néfaste contre

eux. Tous ceux qui leur voudront du mal nous trouveront sur leur passage et

nous les tuerons. Aucune concession ne sera faite.

— Nous entendons vivre comme bon nous semble, mais surtout en

sécurité, reprit Sam. Quoi qu’il en coûte.

Leur ton était tranchant et sans équivoque.

— Nous resterons néanmoins membres de nos clans, et à ce titre, nous

restons à leur service. Nos enfants vont être amenés à changer l’histoire…

— C’est donc vrai ? osa demander une personne dans la foule.

— La première magicienne et le premier sorcier ? Oui, répondit Lou

sans hésiter. Ils seront peut-être uniques, ou pas, mais plus rien ne sera

comme avant. Tout ceci est la volonté de nos Déesses.

Le silence qui suivit ces mots sonna la fin de leur déclaration.

Main dans la main, ils remontèrent l’escalier pour s’éloigner vers un

endroit plus calme.

Cependant, après quelques pas, ils ralentirent en sentant une présence

juste derrière eux.

— Je n’aurais jamais pensé être trahie à ce point par ma famille…

Lou et Sam firent volteface.

— Pourquoi avoir choisi à ma place ? Pourquoi ne pas m’avoir laissée

décider de mon futur ? T’ai-je tellement déçue en tant que protectrice pour

que tu me renvoies de cette façon alors même que vous aurez besoin d’une

surveillance et d’une défense encore plus rapprochées après la naissance

des jumeaux ?

— Lou n’était au courant de rien, Isla. Il s’agit d’une décision de

l’Ordre. Elle n’a pas été consultée.

— Et alors ? Qui te donne le droit de disposer ainsi de ma vie ? hurla

sa sœur, hors d’elle.

Lou s’avança vers elle et tendit une main apaisante vers celle de la

rouquine, en vain. Celle-ci avait dérobé ses doigts comme si elle craignait

de se brûler à son contact.

— Tu as le droit de refuser, intervint Samuel avant que la jeune femme

n’explose une fois encore. Mais je pense que tu devrais attendre de voir et

de travailler avec Magnus.

— Avec ce misogyne de seconde zone ? Plutôt être ensevelie par Mère

Nature dans les entrailles de la Terre !

— Isla, écoute-moi, lui souffla Lou avec toute la bienveillance dont

elle était capable. Tu es une femme de changement. C’est là qu’est ton rôle.

Première protectrice, puis maintenant première Grande Maîtresse de

l’Ordre. Je suis certaine que ton père savait qu’un avenir incroyable

t’attendait.

— Je suis d’accord avec Lou, surenchérit Sam. Tu as toutes les clés en

main pour devenir une cheffe incroyable. Et celles qui te manquent, tu les

apprendras sur le tas.

Isla se détourna d’eux, la main dans les cheveux. Un cri sourd sortit de

sa bouche.

Lou se mordit la lèvre. Sa belle-sœur était bien jeune pour supporter

tout ça. Pourtant, ceci était, à n’en pas douter, son destin. Comme le leur, à

Sam et elle, était de mettre fin à la guerre et de donner vie aux enfants issus

de la prophétie.

— Et pour nous, c’est la même chose ?

La voix tranchante de Neila cingla l’air, alors qu’elle se tenait aux côtés

de Magnus.

— Je n’ai rien de plus à ajouter, si ce n’est que ce sera à toi de prendre

les bonnes décisions pour la Communauté. Tu sauras mettre en œuvre les

changements à apporter.

La voix de Lou était calme et confiante. Elle comprenait leurs réactions

à tous, mais elle savait avec une conviction totale que c’était la bonne chose

à faire.

— Tu ne dis rien, Magnus ? demanda soudain Isla. Tu dois être

content, te connaissant.

— Pourquoi devrais-je dire quoi que ce soit ? Je ne suis pas content ni

mécontent. Je pense que Craig n’est plus assez neutre pour nous diriger. Je

connais les codes de notre société par cœur, avec tout ce que cela implique.

Je suis un choix rationnel et logique. En revanche, pour ce qui te

concerne…

Isla lui lança un couteau qu’elle devait avoir gardé après la bataille.

Choquée, Lou n’eut même pas le réflexe de le dévier. Cependant, le

magicien n’eut aucun problème à esquiver la lame en riant.

— Pas mal. Pour ce qui est de l’entraînement physique, je n’ai rien à

t’apprendre. Pour le reste… c’est autre chose. Mais ne t’inquiète pas, je te

laisserai t’occuper de la paperasse pendant que je me réserverai les trucs les

plus cools.

— Va te faire voir, Bawbag ! Je donnerai les ordres et toi tu n’auras

qu’à obéir !

Samuel et Lou se jetèrent un coup d’œil puis éclatèrent de rire. Deux

personnes déraisonnables comme la femme et l’homme écossais face à eux

pouvaient relever à première vue d’un choix peu judicieux. Pourtant la

sorcière ne doutait pas qu’ils réussiraient, après beaucoup de disputes,

certes, à créer un équilibre.

Pendant que les remarques acerbes fusaient de chaque côté, les époux

choisirent d’opérer une retraite stratégique.

Ils remontèrent l’escalier l’un après l’autre. Ils traversèrent la

bibliothèque puis les couloirs de pierre. Erin les attendait devant la porte

d’entrée.

Avec émotion, elle leur prit chacun une main.

— Cette maison est la vôtre. Une chambre sera toujours prête à vous

attendre.

— Nous n’allons pas loin, maman.

— Je sais, mais un petit rappel de bienvenue ne fait jamais de mal.

Sans compter qu’il n’y a rien que je ne ferai pas pour les deux merveilles en

préparation, fit-elle malicieusement, en couvant d’un regard attendri le

ventre à peine arrondi de Lou.

Cette dernière resserra sa prise sur ses doigts.

— Nous restons dans le coin. Vous les verrez régulièrement, la rassura

sa belle-fille.

— Et moi ?

Lou se tourna pour faire face à Lily. Elle continuait à se sentir gênée, ou

plutôt maladroite dans sa relation avec elle, mais les derniers évènements

avaient remis en perspective beaucoup de choses. Il était temps de laisser

place à la vie.

— Tu es une chasseuse. Tu nous retrouveras où que nous soyons.

Cette invitation implicite parut convenir à la belle femme aux cheveux

blond vénitien qui hocha la tête avec un sourire à la fois triste et heureux.

Lou s’approcha de Garance, toujours si accablée, presque éteinte. Elle

n’osait même pas imaginer son sentiment de perte. Son mari… sa sœur tout

juste retrouvée…

Une peine infinie emplit de nouveau son cœur.

— Nous ne sommes qu’à quelques heures de Londres. Je vous

amènerai vos arrière-petits-enfants, je vous le promets.

— Garance et Lily vont rester quelque temps ici, intervint Erin. Elles

logeront avec moi afin de s’habituer à cette vie loin de la routine de l’Ordre.

Ou plutôt pour écarter la solitude qui avait envahi leur vie, devina la

sorcière.

Lou haussa les sourcils, surprise, mais finalement ravie.

— Ça fera du monde pour les garder quand ils feront leurs dents. Un

bon point pour nous et notre quota de sommeil, argua Samuel en ce sens.

— Ils ne sont pas encore nés que tu penses déjà à dormir, le taquina

Lou. Profite plutôt de faire des réserves avant.

— Je pense qu’à nous trois, nous serons capables de nous occuper de

vos enfants le temps d’une nuit quand vous le voudrez ou en ressentirez le

besoin.

— Toujours être d’accord avec l’une de ses belles-mères. Toujours !

confirma le seul homme présent.

Lou ouvrit des yeux ronds à ces mots avant d’éclater de rire. Elle ne

savait pas d’où il venait exactement, mais il secoua sa poitrine avec force. Il

fut libérateur comme une parenthèse bienfaitrice.

Interdite, Lily ne semblait pas savoir comment elle devait réagir. Une

lueur d’espoir avait néanmoins envahi ses iris verts.

Quand Lou vit entrer Ava, elle eut un temps de réaction avant de lui

faire signe de la rejoindre. La druidesse était déjà sur pied. La sorcière

embrassa Garance puis Lily sur la joue avant de sortir en entraînant Ava,

bien qu’encore un peu faible, dans son sillage. La paix devait être leur

priorité à tous et elle devait commencer par l’apaisement avec sa famille

biologique.

— Merci pour tout ce que tu as fait pour moi, Ava. Je ne remercierai

jamais assez les Déesses de t’avoir laissée en vie. J’aurais tellement aimé

pouvoir te rendre plus.

La druidesse comprit avant même que Lou n’explicite sa pensée.

— Nos chemins étaient destinés à se croiser, mais pas à fusionner pour

être en osmose. Mon cœur est apaisé depuis que les Déesses m’ont fait

l’immense honneur de se montrer à moi.

— Elles ont pris possession de toi, Ava. On ne peut pas dire qu’elle

t’ait laissé le choix.

— Je leur voue ma vie. De plus, je suis contente qu’elle l’ait fait. Mon

existence ne vaut rien si je ne suis pas leur intermédiaire.

Lou scruta intensément Ava. Elle avait encore ce regard un peu lointain

et hagard. La sorcière s’interrogeait. Est-ce que…

Le regard ahuri et perdu de la druidesse fit regretter à Lou son geste.

— Excuse-moi de t’avoir pincée. Je voulais juste m’assurer que Baba

Yaga avait bien quitté ton corps. Tes dernières paroles lui ressemblaient un

peu trop à mon goût…

À sa grande surprise, Ava éclata d’un rire spontané et cristallin. Son

sourire éclatant et la joie irradiante de ses beaux yeux sombres la faisaient

rayonner. Lou ne l’avait jamais vue si belle et heureuse.

Avec spontanéité, elle prit la nouvelle Mère Druidesse dans ses bras.

Ava eut d’abord un mouvement de recul avant de lui rendre son étreinte.

Elles soupirèrent de concert, profitant de cet instant de bonheur.

Quand elles se détachèrent l’une de l’autre, Lou aperçut Sam, devant sa

voiture, qui arborait un sourire en coin.

— J’aimerais que tu t’occupes personnellement de mon accouchement.

Je sais que tu vas particulièrement être occupée et que ce sont des jumeaux,

mais je veux me sentir…

— Oui. Ce sera un honneur.

Lou papillonna des paupières pour retenir les trop nombreuses larmes

qui s’y accumulaient.

— Tu m’avais convaincue au septième mot, fit malicieusement Ava.

Au moindre problème, appelle-moi dès que tu en as besoin. À bientôt, la

salua-t-elle avant de s’éloigner.

Lou soupira avant de mener ses pas vers le véhicule, non sans avoir fait

un signe à Erin, Garance et Lily, Isla incluse puisqu’elle les avait rejointes à

la fenêtre du premier étage pour un dernier au revoir. Ils retrouveraient

toutes les femmes de leur famille très rapidement.

En avisant la bonne vieille et fidèle Vauxhall Victor vert anglais qui les

attendait, Lou ne put s’empêcher de faire une remarque.

— Tu sais que nous allons devoir quand même changer de voiture ?

La grimace de Samuel répondit pour lui.

— Alors justement, j’y ai pensé. Tu ne crois pas que si on mettait les

sièges auto de biais, ils…

L’éclat de rire de sa femme coupa net le magicien qui fronça les

sourcils avant de se joindre à elle devant l’absurdité de ce qu’il allait dire.

Ils quittèrent ensuite Dean Castle avec un pincement au cœur, mais

également un sentiment de liberté inégalable.

Lou et Samuel laissaient derrière eux leurs charges ainsi qu’une partie

de leur passé. S’ils n’oubliaient rien, les deux époux ne pouvaient

néanmoins oublier que leurs enfants devenaient une priorité absolue. Leur

sécurité passerait toujours avant tout le reste.

Lou passa amoureusement une main sur son ventre quand elle sentit

tambouriner. Elle saisit la main libre de Sam et la posa au bon endroit.

Malgré la position peu confortable, le magicien lui renvoya un sourire où le

bonheur à l’état pur se lisait.

— Nous avons survécu à des attentats, des combats et une guerre… tu

crois que nous sommes prêts pour des jumeaux ?

Lou rit tandis que les paysages des Highlands défilaient autour d’eux.

— Je ne suis déjà pas certaine de survivre au choix des prénoms et

l’enjeu des noms de famille au vu de leurs futurs pouvoirs, alors le reste… eh bien, on fera petit à petit.

— Je te propose Alba, Marion, Lily et Ewan, Alastair, Claude.

— Ou Marion, Jeanne, Erin ?

— Aye, ou bien ça, acquiesça Samuel avec un petit sourire craquant.

Pour le nom de famille, les jumeaux s’appelleront officiellement Craig

comme nous deux. Pour nos clans, notre fille sera une Craig Lacroix et

Ewan un Lacroix Craig.

Une sensation étrange, mais bienfaitrice réchauffa la poitrine de Lou.

— On en reparlera, mais ça me plaît bien…

Le sourire qu’ils échangèrent valait toutes les déclarations du monde.

 

Pour la première fois depuis longtemps, la sorcière se sentit en paix.

Elle se rendit compte que son cœur malheureux, mais soulagé leur avait, à

tous, pardonné. À Lily aussi…

Elle regrettait seulement de ne pas mieux la connaître ainsi que

Garance et de ne plus jamais pouvoir passer de temps avec Alastair…

Quant à sa mère et sa grand-mère…

Au moins, Claude avait été sauvé, et même s’il s’était enfui du

dispensaire, Lou ne doutait pas qu’il finirait par lui donner des nouvelles. Il

devait lui aussi faire son deuil…

La rousse retint des larmes emplies de nostalgie. Les deux femmes

auraient voulu qu’elle garde en mémoire les bons moments.

Perdue dans ses pensées peuplées des souvenirs de Jeanne et Marion,

elle dut paraître absente à Samuel car ce dernier brisa le silence.

— J’ai un cadeau pour toi.

Lou, étonnée, se tourna vers Sam et le scruta avec un demi-sourire.

Celui-ci lui tendait un petit paquet dont elle se saisit. Elle écarta le petit

cordon qui serrait les bords de la pochette qu’elle retourna. Un collier en

argent ou or blanc tomba dans la paume de sa main gauche.

— Merci, il est superbe.

— Il représente le symbole celtique de la maternité. Et comme nos

bébés sont le cœur de notre destin, je voulais te l’offrir.

— Et tu me le donnes après la bataille parce que tu espérais un

remboursement en cas de décès ?

Il la regarda avec un sourcil haussé avant d’éclater de rire.

— Heureusement que l’amour rend aveugle car sinon ta santé mentale

me ferait fuir.

Elle lui lança à la figure un coussin pour toute réponse.

Quand le rire de l’Écossais s’apaisa, il conserva un sourire sur ses

lèvres.

— Tu te rends compte ? Nous avons fait de super bébés avant même

qu’ils ne soient nés. Ils ont accompli une prophétie du ventre de leur mère.

Si ça, ce n’est pas du costaud, je ne sais pas ce que c’est.

— Des fœtus, non ? le contra Lou, un peu taquine.

— Super fœtus, ça sonne beaucoup moins bien…

La moue faussement ronchonne de Sam amena un sourire suivi d’un

petit rire cristallin spontané.

— Va pour super bébés, alors.

Satisfait, Sam se rencogna dans son fauteuil.

Un silence empli de tristesse, mais étrangement aussi de sérénité, se

prolongea dans leur contemplation du paysage sous leurs yeux.

Après quelques minutes ou peut-être une heure, le magicien prit la main

de sa femme et la fit se lever pour profiter d’un coucher de soleil

absolument magnifique.

— C’est…

La sorcière n’avait pas de mots pour décrire le spectacle sous ses yeux.

La beauté de la nature était comme une petite couche de baume sur ses

blessures à vif.

Dans les premières lueurs du soir, le magicien se tourna vers elle.

— Un magicien, une sorcière. Tout ce qu’il y a de plus normal.

Lou, dans les bras de Samuel, le contemplait sous un nouveau jour.

— Plus de responsabilités, beaucoup moins de problèmes…

— Attends, nos bébés ne sont pas encore nés, l’interrompit Lou, avec

un sourire ironique.

— … d’ordre politique, compléta Sam. Juste toi, moi et eux.

Il passa une main très douce sur son ventre qui s’était soudainement

épanoui depuis quelques jours.

— Allons-nous être heureux ? demanda Lou, avec une peur mi-

enfantine, mi-naïve et pourtant bien légitime.

— Qu’en penses-tu ?

— Je pense que nous allons être heureux. Et toi ?

— Je crois que si nous le décidons, alors nous le serons.

— Alors va pour le bonheur !

 

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