Magie et Héritage ( trilogie terminée ): Tome 3 : Prophétie sacrée (French Edition)

Chapitre 24

 

I ls se tenaient l’un en face de l’autre dans des habits quelconques. Et pourtant, leurs mains jointes et l’expression intense qui se lisait dans leurs

yeux témoignaient de l’amour qu’ils se portaient tous les deux. L’amour, et

avant tout la compréhension, les sacrifices concédés, toutes les épreuves

qu’ils avaient déjà traversées ensemble, le deuil aussi, mais également le

bonheur d’être là ensemble, d’attendre deux enfants et, en cet instant, de

concrétiser tout cela en même temps.

Le ruban bleu qui reliait leurs mains unies d’un poignet à l’autre,

semblait émettre sa propre lumière en cette journée de ciel gris.

Erin était arrivée avec Isla très tôt le matin. Sa future belle-mère l’avait

longuement serrée dans ses bras en lui murmurant des paroles de réconfort,

mais aussi de joie. La mère de Sam était si heureuse de devenir grand-mère.

Lou lança des petits coups d’œil à Lily qui, elle, n’était toujours pas au

courant, mais la sorcière parlait avec Isabelle.

Puis, ils s’étaient tous installés en demi-cercle autour des deux futurs

mariés.

Ava, entre eux, menait la danse avec un beau sourire.

— Rien ne rend plus heureuses nos Déesses que l’amour des Hommes.

L’amour, quand il est consenti et consensuel, reste la plus grande des forces

en notre possession durant notre courte existence, car il perdure bien au-

delà de la mort. Le lien, représenté par la couleur bleue, signe d’amour et

d’attache très solide, ne peut se rompre. Il peut se tordre, s’étirer, mais

jamais se briser. Êtes-vous prêts, Sam et Lou, à vous unir devant Baba

Yaga, les Zorya et Mère Nature ?

Les deux mariés échangèrent un sourire avant de hocher la tête.

— Oui, Aye, répondirent-ils d’une même voix.

— Grande Vénérable, à vous de commencer.

Il était d’usage, chez les sorcières, de se faire un présent conséquent

entre époux afin de prouver leur détermination à épouser l’autre. Au fil des

années, la tradition s’était assouplie et généralement une pièce d’argent

suffisait à la perpétuer.

Lou se tourna vers Isabelle qui lui tendit une clé. Quand l’intendante lui

avait dit qu’il s’agissait de celle de sa réserve à la Malassise, Lou avait

éclaté de rire avant de l’embrasser sur les deux joues.

Si la jeune femme avait pu éprouver de la gêne au début de leur

rencontre, en ce jour, elle appréciait particulièrement la façon bienveillante

dont Lily l’observait.

Le manque de Marion se faisait cruellement ressentir. La fissure de son

cœur était à nouveau à vif, mais avoir Lily et Isabelle auprès d’elle lui

donnait l’impression d’être un peu plus près d’elle et de Jeanne.

Samuel accepta le présent, avant de saisir un couteau, puis le doigt de

Lou. Elle grimaça quand il incisa son majeur avant de faire perler deux

gouttes dans un verre d’eau, tenu par Ava. Le magicien le vida d’un trait.

Les disciples de Mère Nature étaient du genre plus terre à terre…

Lou était néanmoins ravie de voir que les deux coutumes de leurs clans

avaient pu être respectées.

— J’ai donc l’honneur de déclarer votre union…

Tout à coup, Ava se stoppa. Elle se mit à trembler et ses yeux se

révulsèrent, juste avant qu’elle ne s’effondre.

Lou et Sam se précipitèrent vers elle, mais la druidesse se redressait

déjà.

Son regard déconcerta toutefois la mariée qui se sentait transpercée par

des rayons X.

— Bonjour, Lou Lacroix.

Lou ouvrit des yeux ronds.

— Baba Yaga ?

— Bonjour, Lou.

Samuel dut soutenir sa femme qui était prise d’un vertige.

Baba Yaga et les Zorya… dans le corps d’Ava…

Elles s’exprimaient par sa bouche, voyaient par ses yeux.

Bon sang, c’était impossible…

— Bordel, mais pincez-moi.

Isla se fit un devoir de lui obéir.

— Aïe ! s’exclama-t-elle avec un regard létal destiné à l’Écossaise.

Bon sang, mais pourquoi débarquez-vous en pleine cérémonie de mariage ?

Mon mariage, soit dit en passant !

— Cette petite a porté l’irrespect à un tout autre niveau. Ses Déesses

lui font l’honneur de leur présence et elle trouve le moyen d’être

insatisfaite.

Isla ricana derrière eux. Erin la fit taire bien vite.

— Comprenez-moi, vous êtes arrivées au plus mauvais moment.

— Je bénis votre union. Vous êtes maintenant mari et femme dans cette

vie et dans l’autre.

Lou ne reconnut pas la divinité qui venait de s’exprimer.

— C’est Mère Nature, chuchota avec espièglerie celle qui devait être la

Zorya représentée par une enfant.

— Mère Nature ? s’étonna Lou, interdite.

La Déesse, a priori très timide, s’était toujours cachée lors de ses

précédentes rencontres avec Baba Yaga et les trois Étoiles.

Samuel, à ses côtés, venait de s’agenouiller devant sa Déesse.

Lou remarqua qu’en fait tous, mis à part Ava et elle, s’étaient inclinés

en signe de profond respect.

— Tu vois, eux, sont bien élevés, ronchonna toujours la même.

— Lou, nous sommes venues pour te parler. Il faut mettre fin à la

guerre. Elle n’a que trop duré et elle est en train de déséquilibrer bien trop

de choses qui sont hors de votre portée ou conception.

Qui avait parlé ?

Lou trancha pour la Zorya entre deux âges, ou encore l’Étoile de midi.

Samuel restait étrangement muet. Était-il impressionné par l’apparition

des Déesses ou n’avait-il rien à ajouter à ce que l’une d’Elles venait de

dire ?

— Nous sommes donc venues t’ordonner de rassembler ton armée et

de prendre les armes !

— Oui, mais une bataille ne se planifie pas en place en quelques

heures, Baba Yaga. Il nous faut de la réflexion et de l’organisation.

— Nous devons partir.

— Pourquoi posséder le corps d’Ava pour me parler ? Pourquoi ne pas

le faire dans une vision ?

Ava soupira, ou plutôt l’une des Déesses à travers elle.

— Sans sanctuaire ou cérémonie, il nous est plus difficile d’entrer en

contact avec toi. C’est pourquoi la possession d’un hôte est un bon

substitut. Fais ce que nous t’avons demandé, Lou Lacroix. Mène tes troupes

à la victoire. Bonne chance.

La Grande Vénérable ne put ajouter quoi que ce soit, car le corps d’Ava

s’effondra à nouveau. Encore une fois, elle se releva presque aussi vite.

— Bon, il y a un problème… Je suis toujours là !

Baba Yaga était reconnaissable à son ton caractéristique. D’ailleurs,

comme si elle était chez elle, la Déesse partit s’installer dans le fauteuil à

bascule près de la cheminée.

— Êtes-vous seule ?

— Oui. Je suis sûre que c’est encore un coup de cette gamine

insupportable !

— Vous parlez de l’Étoile du matin ?

Ava hocha la tête.

— Quand allez-vous repartir, alors ?

— Je ne sais pas. Quand les Zorya et Mère Nature auront trouvé une

solution, je suppose. J’essaie depuis tout à l’heure de quitter cette hôte, mais

sans succès.

Lou soupira et regarda autour d’elle. Tout le monde avait quitté la

cabane, même Isabelle, sans qu’elle s’en aperçoive.

— Où sont-ils tous passés ?

La vieille femme dans le corps de la plus jeune lui jeta un coup d’œil

avant de reporter son regard vers le feu.

— Notre présence est déstabilisante pour le commun des Mortels.

La Française tiqua, pas tout à fait d’accord avec Elle.

— Ça ne me fait rien à moi. Enfin, je suis honorée, évidemment,

ajouta-t-elle avant de se prendre une remarque acerbe, mais rien de plus.

— Nous te sommes apparues plusieurs fois. Et c’est au niveau

biologique, que ça se passe. Nos énergies sont trop puissantes. Nausées,

maux de tête, etc. Mais ça va aller mieux après.

Toujours un peu dubitative, Lou attrapa néanmoins une chaise qu’elle

installa juste en face de son interlocutrice.

— Pourquoi entrez-vous autant en contact avec moi ? De mémoire de

sorcières, cela ne s’est jamais produit.

— C’est vrai. Mais aucune d’entre elles ne portait, comme tu es en

train de le faire, le poids de notre survie. C’est toi que nous aurions dû

posséder. Mais au cours de nos longs siècles d’existence, tous nos hôtes

sont décédés à l’instant où nous avons quitté leur corps. Sans compter sur le

fait que nous n’avions jamais tenté l’expérience d’être présentes toutes les

quatre dans le même organisme.

Lou tiqua avant de l’interrompre dans son monologue.

— Mais attendez… Cela signifie qu’Ava va mourir ? s’horrifia-t-elle.

Le corps d’Ava lui répondit en hochant la tête.

— Rassure-toi, elle m’envoie la pensée que c’est un honneur pour elle

de servir de réceptacle pour ses Déesses.

— Un honneur pour lequel elle va y laisser la vie. Comment avez-vous

pu faire cela ?

— Aurais-tu préféré que nous te choisissions et que nous tuions au

passage tes enfants ?

Lou joua des mâchoires, pour calmer la colère qui montait en elle. Baba

Yaga frisait dangereusement l’insensibilité.

Comme il était déstabilisant de voir la douce Ava parler ainsi.

Elle avala la boule douloureuse dans sa gorge.

— Je ne suis pas sûre de pouvoir accepter ni de pouvoir vous

pardonner un jour pour cet acte.

— Malheureusement, tu ne seras pas la seule terrestre à avoir des

griefs contre nous. Nous sommes omniscientes. Nous savons. Nous devons

donc décider pour le bien commun afin de prendre les meilleures décisions

possibles. Et ce, même si elles engendrent des dommages collatéraux.

Les larmes montèrent aux yeux de Lou. Ava, soumise à leurs volontés,

parlait d’elle-même comme de la chair à canon. La sorcière ne parvenait pas

à digérer cet état de fait.

Elle sentit une main lui presser l’épaule.

Lou leva les yeux pour voir qu’elle appartenait à Ava elle-même.

— Druidesse, arrête ça tout de suite ! cracha Baba Yaga.

— Qu’est-ce qu’il se passe ?

— Ce n’est pas moi qui viens de faire ce geste, mais… c’est étrange…

elle semble bien plus forte que les Zorya et moi ne le pensions… L’amour

de cette femme irradie de son corps jusqu’au tien, Lou Lacroix, à tel point

que c’est non seulement dérangeant, mais très inconfortable aussi !

— Je sais, souffla Lou peinée.

— Non, je ne pense pas. Elle vient d’agir à l’insu d’une Déesse, alors

que c’est, à ma connaissance, impossible.

Lou ne savait pas quoi répondre à cela. Pour une fois, elle restait sans

mot.

Elle fit la seule chose qui lui vint à l’esprit. Elle serra le corps de la

druidesse dans ses bras.

— Mais… Pourquoi fais-tu cela ?

Il s’agissait plus d’une réprimande que d’une réelle question.

— Baba Yaga, je ne le fais pas pour vous. Je rassure Ava.

La Déesse n’ajouta pas un mot. Bon gré mal gré, la divinité russe se

laissa faire. Elle sentit même les bras de la jeune femme aux cheveux bruns

frisés se refermer sur elle. Était-ce encore Ava qui avait pris le dessus ?

Quand elles relâchèrent leur étreinte, Lou baissa les yeux vers le sol.

— Elle est reconnaissante.

Lou hocha la tête avant de se détourner pour cacher les larmes sur ses

joues. L’idée de perdre bientôt l’amie, qui l’avait accompagnée pendant les

heures les plus noires de son existence et qui avait pris soin de sa grossesse,

lui déchirait le cœur.

 

La fête de mariage ne s’était pas exactement déroulée comme prévu.

Lily était sur le départ. Elle venait de la rejoindre pour lui dire au

revoir.

Lou l’avait accompagnée dehors.

— Je ne sais pas si dire merci pour ce que tu t’apprêtes à faire est

redevable, mais je t’en suis reconnaissante.

Sa mère biologique esquissa un sourire.

— J’espère que cette guerre va rapidement se terminer. Je vous

souhaite à tous les deux de pouvoir enfin profiter de votre bonheur

ensemble.

— Tous les quatre, murmura Lou, en surveillant sa réaction.

Réaction qui ne se fit pas attendre.

— Quatre ? demanda-t-elle doucement.

— Je suis enceinte. Samuel et moi attendons des jumeaux.

Lou se mordit les lèvres pour ne pas fondre en pleurs quand elle vit ses

yeux se clore, puis les larmes couler sur les joues de son interlocutrice.

Celle-ci se détourna, le visage braqué vers les montagnes.

— Tu connais leur sexe ?

Sa voix tremblotait à peine.

— Il y a une fille et un garçon.

Lily se tint à la rambarde de bois. Elle baissa les yeux avant de les

relever pour fixer Lou.

— À défaut d’exister, j’ai beaucoup rêvé dans ma vie, et cet instant en

faisait partie…

Les barrières et les défenses de Lou s’abaissèrent d’un coup, peut-être

aidée par son chamboulement hormonal intérieur. Ou peut-être pas.

Elle se jeta dans les bras de Lily, qui eut un temps de réaction, avant de

lui rendre une étreinte légère et mesurée, comme si elle craignait de lui faire

mal ou que Lou ne s’envole si elle y allait trop fort. Elle posa une main

douce sur ses cheveux.

Quand Lou se calma, elle se recula prestement.

— Je suis désolée.

— Ne le sois pas, s’il te plaît.

La demande n’était pas celle habituelle pour rassurer la personne en

face et lui dire que ce n’était pas grave, mais plutôt une volonté de ne pas

briser l’instant qu’elle venait de vivre.

Lou allait peut-être regretter la spontanéité dont elle avait fait preuve,

mais elle hocha néanmoins la tête.

Lily caressa sa joue, puis s’éloigna sans se retourner.

L’air contenu dans les poumons de Lou s’expulsa soudain. La sorcière

ne s’était pas rendu compte qu’elle avait retenu sa respiration.

Quand Lou rentra, Baba Yaga dans le corps d’Ava se balançait en

rythme sur le fauteuil à bascule. Lou en fut attendrie. La Déesse répétait les

mêmes gestes depuis des millénaires…

— Ma petite, vous n’auriez pas amené du Boursin dans vos valises, par

hasard ? C’est peut-être ce qui me manque le plus depuis qu’on ne vient

plus sur Terre.

— Euh… non, désolée…

Lou n’avait qu’un sac de vêtements fait en quatrième vitesse par Isla

avant son kidnapping.

— Je me contenterais d’une bonne soupe d’orties, alors.

— Je peux vous en faire une aux chardons si vous voulez, intervint

impertinemment Isla.

L’expression qu’arborait Ava était peu coutumière à sa personnalité.

Comme il était décidément étrange de voir Baba Yaga s’exprimer à travers

ce corps qu’elle avait emprunté.

Lou dut se mordre presque au sang pour ne pas rire à la réplique de

l’Écossaise ni à l’air bougon de la Déesse.

Elle préféra se détourner des deux femmes qui poursuivaient leur

conversation.

— Jeune fille, si vous étiez aussi vieille que je le suis et que vous

viviez dans les mêmes conditions que moi, croyez bien que vous saisiriez

toutes les chances de bénéficier des plaisirs simples de la vie !

— Mais je vous crois sur parole, ô grande Déesse !

Lou jeta un regard par-dessus son épaule pour observer la réaction de

Baba Yaga dans le corps d’Ava.

Les sourcils figés entre la suspicion et un début de colère faillirent

perdre Lou dans un fou rire incontrôlable. Fichues hormones. La sorcière

rousse ne parvenait même plus à contrôler ses réactions.

— Sam ?

Celui-ci, assis à table, lisait une feuille sortie d’elle ne savait où. Il

releva la tête avec une expression interrogative. Elle le rejoignit et s’installa

sur ses genoux. La sorcière passa ses bras autour du cou de l’homme qu’elle

venait d’épouser.

— Quel mariage, n’est-ce pas ?

Le magicien rit de bon cœur.

— Tu l’as dit. On pourra raconter cette anecdote à nos enfants, puis à

nos petits-enfants. Elle restera dans la famille pendant des siècles.

Lou rit à son tour de la blague qui sonnait bien à ses oreilles. Ses

enfants, ses petits-enfants.

Un jour, elle aurait peut-être la chance d’être grand-mère. Si cette

guerre ne la tuait pas, bien sûr. Et en parlant de grand-mère… Lou scanna le

salon et la cuisine, avant de plisser l’un des coins de sa bouche.

— Où est ta mère ?

— Partie prendre l’air. Ah, regarde, la voilà.

Une sonnerie interrompit tout mouvement dans la pièce.

— Vous avez emmené le téléphone satellite ? demanda Lou.

— Aye, pour poursuivre la communication avec nos deux clans.

Isla avait répondu. Au fur et à mesure de la conversation, elle braqua un

regard inquiet et alarmé vers Lou.

Cette dernière se leva. Isla lui tendit le combiné sans dire un mot.

Une tension s’empara de tout son corps.

La main crispée sur le morceau de plastique, Lou commença à parler.

— Allô ?

— Lou, c’est Wolfgang.

Sa voix fébrile et le fait qu’il l’appelle par son prénom finirent de

l’angoisser.

— Qu’y a-t-il ? l’interrogea-t-elle, pas certaine de vouloir connaître la

réponse.

— Ils ont brûlé le manoir, Lou. Heureusement que tu ne t’y trouvais

pas. C’était une opération de grande envergure. Ils allaient t…

La jeune femme lâcha le téléphone et dut s’asseoir. Des vertiges la

tourmentaient ainsi qu’une nausée abominable.

Elle vit Sam ramasser le portable alors qu’elle se levait en trombe pour

aller dehors. La sorcière dévala les marches du perron avant de s’accrocher

à la rambarde et de vomir tout le contenu de son estomac. Avec les

contractions douloureuses de ce dernier vinrent les larmes. Les gouttes

d’eau dévalèrent ses joues alors qu’elle s’asseyait.

Ils avaient détruit la maison de ses ancêtres… le symbole des Grandes

Vénérables depuis des siècles…

Elle n’allait pas les laisser faire en toute impunité. Tout cela devait

s’arrêter. Et maintenant !

Mais avant, une question lui étreignait le cœur. Elle se releva pour

rentrer et arracha presque le téléphone des mains de son mari.

— Hilde ? demanda-t-elle d’une voix chevrotante qu’elle éclaircit en

se raclant la gorge. Comment va ta tante ?

— Elle a été blessée, mais ce n’est pas trop grave. Elle ne voulait pas

quitter la maison sans avoir trouvé un papier ou un livre. Je n’ai pas très

bien compris de quoi elle parlait. Elle n’était pas très cohérente.

— Un journal, souffla Lou, même si Wolfgang ne sembla pas l’avoir

entendu.

— Nous l’avons rapatriée en Allemagne auprès de Asha.

Lou se secoua pour sortir de sa torpeur. Son amour pour sa famille ne

s’était pas éteint avec un stupide incendie. Elles se relèveraient toujours

plus fortes. Les Lacroix avaient traversé les âges à la tête de leur clan. Un

évènement, aussi dramatique soit-il, n’avait pas le pouvoir de leur faire

baisser les bras.

— Je suis désolé…

Lou soupira et ressortit dehors pour se soustraire à toutes les oreilles

qui l’écoutaient sans en perdre une miette. Elle leva alors les yeux vers le

ciel gris. Elle fut soulagée. Son cœur n’aurait pas supporté de voir le soleil,

il s’assombrissait un peu plus chaque jour avec tout ce qui arrivait au fur et

à mesure de cette guerre de pouvoir incessante et peu sensée qui faisait

tellement de ravages.

Elle devait en revanche rendre la monnaie de sa pièce au clan Conti et à

tous leurs acolytes.

— Tu n’y es pour rien, Wolfgang.

Rosita avait donc eu raison. Son présage s’était réalisé. Sam et Isla

avaient réellement bien fait de l’avoir emmenée, car elle se devait de

l’admettre, jamais elle ne serait partie d’elle-même.

Et dire que l’attentat consistait à la faire brûler ou toutes autres

souffrances aussi atroces.

— Écoute-moi attentivement. Voilà ce que tu vas faire : un mail va être

envoyé à toutes nos sœurs et dans celui-ci, tu vas leur dire qu’un

rassemblement va avoir lieu à Glencoe demain à trois heures de l’après-

midi.

— Oui, mais les traîtresses ?

— Justement, c’est le but. Elles diffuseront pour nous l’information.

Fais semblant de fuiter ma position pour qu’elles n’y voient que du feu. Le

terrain là-bas est plus ou moins dégagé et à l’écart des non-initiés. Préparez-

vous, Neila et toi. Cette guerre s’arrête demain et je compte bien la gagner !

— Il va être compliqué de rassembler beaucoup de sorcières en si peu

de temps, tu en es consciente ? lui murmura doucement le protecteur et

geek.

— Affrète des jets privés, s’il le faut. Faites votre maximum avec

Neila. Je compte sur vous.

— À l’impossible nul n’est tenu, mais nous ferons de notre mieux,

devisa une voix féminine.

Ainsi donc, sa seconde écoutait depuis le début sans se manifester.

Neila pouvait décidément être horripilante quand elle le voulait.

— Bien, conclut la Grande Vénérable.

Après avoir raccroché, Lou resta un moment où elle était.

Isla dut trouver le temps long car elle la rejoignit.

— Ça va ?

— J’ai connu mieux. Et pour un mariage, ce n’est pas vraiment l’idéal.

Lou entra alors dans les détails de sa conversation avec l’Allemand.

— Ce fichu journal, je l’avais presque oublié, mais pas Hilde

apparemment…

— Ce n’est pas ta faute, Lou.

— Alors celle de qui ? Répliqua-t-elle avec hargne.

Isla passa sa main dans le dos de Lou.

— Viens. Nous devons nous organiser pour demain.

 

Le fait que toutes les femmes présentes leur aient laissé le reste de

l’après-midi en guise de nuit de noces toucha profondément Lou. Baba

Yaga avait bien ronchonné, mais elle avait fini par s’échapper, Elle-même

savait où. Quand Lou avait posé la question à Isla juste avant de s’éclipser,

l’Écossaise avait fait preuve de sa bonne volonté naturelle dans un :

« Aucune idée et ce n’est pas moi qui irai la chercher !». Lou avait ri de la

gouaille de sa belle-sœur.

Belle-sœur, ce mot sonnait bizarrement aux oreilles de la sorcière.

— J’ai dû mal à y croire, murmura-t-elle alors que Samuel la menait

d’une main vers leur chambre au rez-de-chaussée.

— Quoi donc ?

— Mari et femme… C’est tellement étrange de prononcer ces mots.

— Tu es ma femme depuis notre premier baiser, c’est juste que c’est

maintenant officiel. Tu es une Craig.

Le regard de fierté et de défi mêlés fit bien entendu réagir la sorcière.

— Je suis avant tout une Lacroix, rétorqua-t-elle.

Un sourire railleur vint fleurir sur les lèvres de son époux.

— Je n’en attendais pas moins de toi.

Il l’embrassa passionnément. Un vêtement après l’autre, ils finirent

dans le lit qui leur était réservé.

Leurs gestes furent doux et lents. Les nouvelles de la journée avaient

pesé sur leurs épaules. Ils voulaient en cet instant juste profiter d’un

moment à deux et d’un plaisir commun qu’ils ne furent pas avares à se

donner.

Épuisés, après ce partage charnel, Lou s’était étendue, la tête sur le

torse de Samuel, une jambe passée par-dessus les siennes.

Elle traçait des cercles sur la peau de son mari, perdue dans ses

pensées.

— Dis-moi quel est le sort le plus puissant pour vous ?

Samuel bougea paresseusement sous elle.

— Pourquoi veux-tu savoir ça ?

Lou haussa une épaule en poursuivant ses gestes.

— Mon mari est un magicien, non ? Je suis censée m’intéresser à ton

clan et c’est la première question qui me soit venue à l’esprit.

— Aye, pas faux. Très bien. Bon, il faut déjà que tu différencies le sort

le plus puissant et celui qui fait le plus de dégâts.

— Ce n’est pas la même chose ?

— Non. Celui qui fera le plus de dégâts permet d’arrêter le cœur en

arrachant les artères avant que la personne ne brûle de l’intérieur. Il est

moins difficile à mettre en œuvre que l’autre, mais pas à la portée de tous

pour autant.

Lou n’était pas sûre de comprendre l’ensemble de ses explications,

pourtant elle poursuivit les questions.

— Et le second ?

— Tu m’as déjà vu le faire.

— Ah bon ? s’exclama-t-elle sincèrement surprise.

— Il s’agit de Hakai-tekina iki, le « souffle destructeur ».

Lou se souvint alors de Samuel posant sa main sur le sol et balayant

tout autour de lui lors de la bataille d’Oban.

Le sortilège l’avait pas mal vidé de ses forces. Elle en comprenait

maintenant la raison.

— Hakai machin-truc c’est la formule ?

— Hakai-tekina iki. Aye, mais Lou ne t’avise surtout pas de l’utiliser.

Quiconque met à son cou l’omamori d’un magicien meurt sur le coup,

l’avertit-il avec réticence.

Lou hocha la tête sagement.

— C’était juste pour ma culture personnelle. J’ai du retard à rattraper

dans mon apprentissage.

Son attention fut alors attirée par une petite boîte bleu foncé dans son

champ de vision.

— Qu’est-ce que c’est ?

Samuel tendit le bras vers la table de chevet pour saisir l’écrin.

— Tiens. Ouvre-le.

Lou obéit et découvrit une magnifique bague à l’intérieur. Un saphir et

un diamant côte à côte sur un anneau d’or blanc sculpté et travaillé.

— C’est celle que mon père a offerte à ma mère le jour de leur

mariage. Elle tenait à ce que je te l’offre à mon tour.

Sincèrement touchée et émue, la sorcière se tourna et embrassa Samuel

pour le remercier. Elle ne trouvait pas les mots. Ça avait dû être un grand

sacrifice pour Erin de lui donner ce souvenir cher à son cœur. Un souvenir

qu’elle préférait, sans doute, faire vivre à travers eux.

Lou l’essaya avant de l’enlever.

— Que fais-tu ?

— Elle est superbe, mais… je préfère la laisser ici. C’est un cadeau

inestimable. Je ne veux pas la perdre demain dans les grandes étendues de

Glencoe.

Samuel se rembrunit soudainement.

— J’aimerais que tu ne combattes pas demain.

Lou se redressa sur un coude pour voir s’il était sérieux. La sorcière

afficha une mine contrariée, car l’espoir brillait un peu trop à son goût dans

les yeux de son mari.

— N’oublie pas une chose, Sam, c’est que je suis une Lacroix. Notre

devise c’est « Pugna aut in perditione », « Se battre ou périr », et c’est

exactement ce que je compte faire ! Pour ma mère, ma famille et mon clan !

— Lou… soupira Sam, désemparé. Tu attends nos enfants.

— Et ?

— Tu ne trouves pas qu’il est un peu, non plutôt, totalement

inconscient de partir en première ligne sur le front de tous les possibles ?

— Ah ! parce que selon toi, quelqu’un qui se bat pour ses convictions

est automatiquement quelqu’un d’inconscient ?

La colère trahissait Sam de bien des façons… Un battement nerveux

agitait une des veines saillantes de ses tempes, sa ride du lion était

particulièrement prononcée, sans parler de la teinte de ses yeux dont la

pupille avait quasiment envahi l’ensemble de l’iris.

Lou faillit sourire, même si ce n’était absolument pas le bon moment.

Devoir se défendre pour obtenir le droit de combattre… Tout ça lui semblait

d’un autre temps et complètement loufoque.

Sam dut voir la lueur amusée dans son regard, car son sang-froid

s’effrita soudainement.

— Je te l’ai déjà dit, si je devais te perdre et nos enfants avec, j’en

crèverais, Lou. Putain…

Il se leva et se détourna d’elle pour aller jusqu’à la fenêtre de leur

chambre pour s’enfuir un instant loin du chaos dans lequel ils naviguaient.

Elle-même se remémora qu’à son arrivée au manoir de la Malassise, elle

avait eu ce besoin de s’évader en pensée pour retrouver un semblant de

sérénité. C’était aussi là que pour la première fois, elle avait aperçu les

fleurs d’aconit. À ce souvenir, et au sort de sa mère à cause de cette plante

et de la potion qui en découlait, elle serra les dents et s’astreint à respirer,

car peu à peu sa vision se teintait de rouge.

Elle le rejoignit, le drap enroulé autour d’elle.

— Je t’aime, Sam, de tout mon cœur meurtri et triste, mais je ne peux

pas accéder à ta requête. Je dois mener cette bataille. Et si tu ne me crois

pas, crois en nos prophéties. Rosita est l’Oracle. J’ai une confiance totale en

elle, argua-t-elle en songeant que sa meilleure amie avait eu raison pour le

message des Déesses comme elle le lui avait dit dans sa lettre. Nos bébés

sont la clé. Je ne sais pas encore où ni comment, mais j’ai foi en le dessein

de mes Déesses et de Mère Nature. Sans compter que je suis la Grande

Vénérable. Qui me suivra, si je n’ai pas moi-même le courage d’aller me

battre ?

Son mari soupira, ses épaules s’affaissant d’un seul coup.

— Je sais… c’est juste que je voudrais vous protéger tous les trois,

mais…

Lou vint l’étreindre par-derrière. Elle déposa un baiser sur son épaule et

colla sa joue contre son dos.

Tout à coup, elle ouvrit grand les yeux.

— Tu l’as senti ?

— Senti quoi ? demanda le magicien, l’esprit ailleurs.

Lou s’était figée et maintenait Sam fermement pour qu’il ne bouge pas.

Quand elle le perçut à nouveau, elle éclata de rire.

— Nos bébés… je les sens bouger !

Son mari se retourna et la scrutait d’un air hébété.

La jeune femme prit la main du futur père qu’elle posa délicatement sur

son ventre. Ils attendirent tous les deux. Le temps semblait s’être suspendu

dans une parenthèse de douceur créée rien que pour eux.

Quand Sam vécut à son tour cette expérience incroyable, ses yeux

s’arrondirent et il se mit à genoux pour embrasser l’arrondi encore assez

discret où ses enfants grandissaient.

Lou passa ses doigts dans les cheveux de Sam, attendrie par cette

vision.

Elle espérait que l’issue du lendemain leur permettrait de profiter de

tout ce que l’avenir promettait d’offrir à chacun d’entre eux.

 

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