Miroir
Chapitre 11
Axiandre 4/11
Deux mois après la découverte du cadavre d’Édith Constantine, c’est celui de Marion Dumell que nous offrait le « tueur de mariées » avec la lettre X tatouée derrière le lobe de l’oreille gauche. Contrairement à ce que nous pensions, le rapport d’enquête ne nous avait guère plus avancé que l’enquête préliminaire. Mais mon intuition de départ semblait être la bonne et l’on aurait juré que ce malade tentait d’écrire l’un des prénoms de ma liste.
Cette affaire se présentait vraiment très mal et pour couronner le tout, je m’étais mise à boire comme une cloche. S’il ne s’agissait que d’un verre de temps en temps au début, ma bouteille me tint très vite compagnie chaque soir. J’avais bien évidemment omis de dévoiler ce détail à mes collègues, et aujourd’hui, un événement imprévu vint se rajouter à ma liste noire.
Cortès relisait les détails de l’album du « tueur de mariées » lorsque deux hommes se présentèrent dans mon bureau. Celui de gauche était trapu, mais avait une corpulence allongée. C’en était presque irréel, un peu comme une caricature vivante. De ce fait, il se dégageait de lui un air involontairement comique.
Vêtu d’un costume sombre, le sérieux de ses traits et son air taciturne indiquaient qu’il ne devait pas souvent rire. La cinquantaine, son regard perçant me fit penser à celui d’une fouine. Il tenait un dossier sous son bras, dossier apparemment précieux, vu la fermeté avec laquelle il le serrait contre lui.
Son collègue de droite était plus grand et semblait plus âgé. J’aurais même parié qu’il s’agissait de son supérieur. Sombrement vêtu, son air était plus calme et ses traits détendus. Son visage triangulaire était barré d’une moustache et son regard m’inspirait confiance. Comme la porte était ouverte, le plus grand se contenta de frapper en avançant légèrement la tête afin d’annoncer leur présence.
— Qu’est-ce que c’est ? demandai-je d’une voix forte et d’un ton agacé.
— Commandant Martin ? dit-il.
— Oui, c’est pourquoi ?
— Commissaire Tenary, I.G.S, et voici mon collègue, le Commissaire Déosev. Nous aimerions vous parler.
— À quel sujet ?
— En privé, s’il vous plaît.
— Je n’ai rien à cacher, allez-y.
— Ce que nous avons à vous dire est strictement confidentiel et personnel, ajouta le Commissaire Déosev.
— C’est bon, je m’en vais, dit Cortès. À plus tard.
En sortant, il ferma la porte, nous laissant ainsi tous les trois dans l’intimité impersonnelle de mon bureau.
Je savais qu’une enquête interne avait eu lieu suite à la garde à vue durant l’affaire Chestier. Mes collègues avaient tous été interrogés et l’I.G.S n’avait rien trouvé à redire quant à mon comportement. Leur rapport était plutôt positif et aucune sanction n’avait été retenue contre moi. La présence de ces deux Commissaires m’intriguait donc fortement et je me demandais ce qui motivait leur présence aujourd’hui.
Excédée, je leur dis.
— Écoutez messieurs, mon équipe est sur une lourde affaire en ce moment et je n’ai pas que ça à faire, alors soyez brefs !
— Merci de votre accueil, Commandant, mais je crains fort qu’il ne vous faille renoncer à vos activités matinales, me dit calmement Tenary.
— Et pourquoi ?
— À cause de ceci, me précisa Déosev en me remettant une feuille qu’il sortit de son dossier.
J’avais entre les mains un extrait de mon relevé de banque du mois en cours. Parmi mes dépenses habituelles, factures, loyer, etc., je vis un premier versement en liquide de mille euros, puis un second de six mille euros. Ne sachant d’où pouvait provenir une telle somme, je fus la première surprise.
— C’est une plaisanterie ? demandai-je en les regardant alternativement.
— Je crains fort que non, me répondit Tenary.
— Mais d’où sort cet argent ?
— C’est à vous de nous le dire, Commandant Martin, ajouta Déosev.
— Je n’en ai aucune idée et il n’est pas à moi. Trouvez qui a fait ça, c’est votre enquête et prévenez-moi quand vous l’avez coincé, d’accord ? Sur ce, au revoir ! ajoutai-je en lui rendant le papier.
— Ce n’est pas aussi simple, dit Tenary. Il vous faudra justifier la provenance de ces sept mille euros en numéraires. Est-ce du recel ? Du racket d’indics ou de suspects ? Une caisse noire peut-être ? Votre réponse nous intéresse tout autant que la brigade financière qui nous a fourni ces éléments.
— Non, mais vous me prenez vraiment pour une conne ? Commissaire, pensez-vous sincèrement que si je m’adonnais à de telles pratiques, je mettrais le fruit de mes larcins sur mon compte courant ? En sachant de plus qu’une enquête cherchant à me sanctionner était en cours ! Vous vous foutez de moi ou quoi ?
— Commandant, nous avons vérifié les enregistrements de surveillance de votre banque et l’on vous distingue nettement en train d’effectuer les deux dépôts, me précisa Déosev en me montrant les captures vidéo prises au cours du visionnement.
Ne sachant s’il s’agissait d’un cauchemar, d’une blague ou d’autre chose, je fus frappée de stupeur.
Il me fallait un verre de toute urgence.
Aucun doute, c’était bien moi sur ces clichés. Pourtant, je n’avais aucun souvenir de ces événements. Et puis j’étais franchement sapée comme une cruche – ce qui n’est vraiment pas mon genre.
Mais ce genre d’argument ne pouvait me disculper.
Comment était-ce possible ? Il est vrai que, depuis peu, je souffrais d’amnésies passagères – un peu comme ce matin, où il m’avait fallu un quart d’heure pour me souvenir de l’endroit où j’avais posé mes clés la veille –, mais je n’étais pas atteinte au point d’oublier le versement de sept mille euros en liquide sur mon compte.
Prises de vue entre les mains, j’étais plongée dans la confusion la plus totale lorsque l’évidence me frappa. Entre les horaires des clichés et des relevés, il y avait vingt-sept minutes d’écart. À première vue, cela pourrait passer pour le temps de traitement de la transaction, mais le délai était trop court.
Celui qui avait piraté mon compte en banque n’avait certainement pas pris ce détail en considération. Aucun agent de saisie ne pouvait travailler aussi vite après chaque dépôt. C’était leur première erreur et j’étais déterminée à coincer les responsables de ce traquenard.
— Quelque chose ne va pas, Commandant ? demanda Tenary.
— Qui a fait ça, Commissaire ? demandai-je alors dans un éclair de bon sens.
— Je ne comprends pas.
— Laissez-moi vous expliquer alors. Il y a des gens ici qui veulent me faire tomber. Je vais régulièrement à ma banque en effet, mais je n’ai jamais déposé cet argent, croyez-moi. Quelqu’un a sans doute étudié mes habitudes, m’a filée, m’a pistée à mon insu, dans le but de me piéger. Tout le monde ici savait que j’avais l’I.G.S sur le dos. Je ne vois là que l’œuvre d’un enfoiré de première qui a attendu cette opportunité pour me coincer. Alors un conseil, trouvez-le avant moi ou ça va très mal finir.
— Des menaces ? me demanda Déosev.
— Non, des promesses. Je n’aime pas que l’on me salisse quand je n’ai rien fait.
— Dans ce cas, auriez-vous des noms à nous fournir ? ajouta Tenary.
— J’ai bien des doutes sur l’identité du responsable de ce canular, mais je ne suis pas une trompette et je ne bave pas sur les collègues, même si ce sont des connards. Maintenant, j’ai vraiment du travail. Si vous le permettez, dis-je en me levant pour leur indiquer la porte d’un geste de la main.
Le Commissaire Tenary sembla croire en mon innocence, mais Déosev, le pitbull, m’avait jugée coupable et je savais qu’il ne me lâcherait pas si facilement. J’eus cette certitude lorsqu’il quitta mon bureau en disant :
— Nous nous reverrons prochainement, Commandant Martin. Soyez-en assurée.
J’étais dans la merde.
Moi qui me croyais définitivement débarrassée de ces fouineurs de l’I.G.S, je les avais maintenant à mes trousses comme une meute de chiens enragés, acoquinés aux gars de la brigade financière. Je soupçonnais Vélasquez d’être derrière tout ça, mais je n’avais aucune preuve. Comment ce fumier avait-il eu accès à mon compte ? Qui avait-il chargé de me filer pour effectuer les dépôts à ma place ?
Je devais rapidement trouver les réponses à ces questions, car je savais pertinemment que la commission de discipline ne me ferait aucun cadeau à ce sujet. Mon univers tout entier bascula dans l’horreur d’un certain 23 juin 1991. J’imaginai alors sans peine le sentiment éprouvé par Omar Raddad lors de son inculpation pour le meurtre de Ghislaine Marchal.
J’étais innocente, et pourtant une orgie de preuves comme je n’en avais jamais vue me désignait coupable. Pour couronner le tout, j’ignorais l’identité du responsable de ce traquenard ! Je devais me montrer vigilante.
Le téléphone sonna.
Le patron voulait me voir. Une fois dans son bureau, il me dit :
— Que se passe-t-il ?
— Je n’en sais rien.
— Vous n’en savez rien ? Axiandre, je vous aime bien, mais vous avez chié dans la colle. Je suis de votre côté, et vous le savez. Si vous me mentez, je ne pourrai pas vous aider, alors jouons franc jeu tous les deux d’accord ?
— Puisque je vous dis que je n’en sais rien ! Avant la visite de ces deux officiers, j’ignorais que mon compte était aussi bien garni. C’est la vérité, je vous le jure. Je sais bien que toutes les preuves sont contre moi, mais je n’ai jamais eu une telle somme en ma possession. Je soupçonne Vélasquez d’être derrière tout ça, mais je n’ai aucune preuve solide pour le moment. Vous connaissez comme moi nos différends. C’est pire depuis que je suis préposée au poste de Commissaire pour votre succession. Si mon équipe boucle cette affaire, j’ai la place. Si nous échouons et que Vélasquez tire son épingle du jeu, c’est lui qui gagne. Il m’en veut depuis…
— Ça va, c’est bon ! Je connais vos chicanes…
— Il vise le fauteuil. Franchement, me croyez-vous assez stupide pour faire de si gros versements sur mon compte tout en sachant que l’I.G.S enquête sur moi ? C’est le genre de conneries à vous envoyer au ballon pour dix piges, minimum, et j’ai mieux à faire, croyez-moi !
Le Commissaire Julien se sentit pris entre deux feux.
Les meilleurs éléments de sa brigade se livraient une guerre des services sans pitié et il ne pouvait se résoudre à choisir un camp. Sa place était celle d’un chef d’orchestre. Il dirigeait chaque service comme un pupitre et ne pouvait se résoudre à favoriser l’un plutôt que l’autre. Sa fonction lui imposait l’abnégation de ses sentiments personnels au prix d’une neutralité garantissant le bon fonctionnement de la brigade.
Retirant ses lunettes, il les posa sur son bureau et se frictionna le visage avant de me dire :
— Très bien, écoutez-moi. Je tâcherai de m’arranger avec l’I.G.S pour qu’ils n’obstruent pas la bonne marche de l’enquête en cours.
— Merci, Commissaire. Et pour Vélasquez ?
— Je m’occupe de lui et je vous interdis de tenter quoi que ce soit. C’est compris !? S’attaquer à Vélasquez, c’est s’en prendre à l’Institution et je ne vous crois pas assez stupide pour remettre en cause le système. Je ferai le nécessaire pour savoir s’il est réellement derrière toute cette affaire, mais je vous demande de rester loin de lui. Continuez comme si de rien n’était, et coincez-moi ce fumier de « tueur de mariées » au plus vite !
— Entendu, patron.
Et alors que je partais, il ajouta :
— Axiandre !
— Oui, Commissaire ?
— Tâchez de dormir un peu, vous avez vraiment une tête horrible.
Soulagée par les propos de mon supérieur, je restais tout de même inquiète pour la suite des événements. Nous devions vite progresser sur cette affaire si je voulais obtenir gain de cause. D’un autre côté, je m’en remettais au taulier pour démasquer Vélasquez.
***
Cette histoire d’argent me portait sur les nerfs et, redoutant la solitude de mon appartement, je fis une halte au bistrot où je commandai trois verres de gin. Lentement, les captures vidéos de l’I.G.S se mélangèrent aux photos de l’affaire de « tueur de mariées » ainsi qu’à d’étranges souvenirs personnels – mon père, mon enfance, Jérémy. Sentant la tête me tourner, je réglai avant de quitter le comptoir d’un pas lesté.
En rentrant chez moi, je fus accueillie par ma voisine. Comme à son habitude, elle sortait son chien, de manière tout à fait hasardeuse, et tombait une fois de plus sur moi. Très mauvaise comédienne, elle tirait péniblement la malheureuse bête – un caniche âgé de douze ans et aussi fatigué qu’elle – en faisant mine de ne pas m’avoir remarquée.
— Jasper ! Allez, tu viens ?
La laissant poursuivre sa triste comédie, j’étais déjà sur le pas de ma porte lorsqu’elle entendit le bruit des clés. Voyant que son chien refusait toujours de sortir, et qu’elle n’aurait plus le temps de me croiser – toujours par hasard bien entendu – elle me dit :
— Bonsoir, mademoiselle Martin. Je ne vous avais pas vue. Vous rentrez déjà ?
— Oui, bonsoir madame Arnaud.
— Ça tombe bien, j’ai fait du gâteau. Je vous en ai laissé une part, vous verrez, il est délicieux.
— C’est gentil, mais je n’ai pas très faim, je vais me coucher, je suis très fatiguée en ce moment. Bonne soirée.
Sans lui laisser le temps de répondre, j’ouvris la porte et refermai aussitôt derrière moi. Jetant ma veste, je pris machinalement la direction de la cuisine où, au moyen d’une incroyable succion mécanique, je vidai une bouteille de whisky à peine entamée avant de m’effondrer ivre morte sur mon lit une demi-heure plus tard.
***
Le lendemain, je me réveillais dans un cocon ouaté. La tête lourde, il me fallut un quart d’heure de plus pour retrouver un semblant de conscience ordonnée. Puis tout me revint. J’étais dans de sales draps.
En arrivant à la brigade, je réunis mon équipe afin de leur faire part de la situation. Nous avions l’habitude de tout partager, les bons moments comme les coups durs, et nous avions surtout ordre de tout mettre en œuvre pour boucler l’enquête au plus vite.
— Voilà, si je vous ai réunis, c’est pour vous faire part de deux choses. La première est plutôt d’ordre privé, bien qu’elle soit aussi professionnelle, puisqu’elle est en relation avec l’affaire Chestier. Hier, deux officiers de l’IGS sont venus me trouver dans mon bureau. Ce mois-ci, sept mille euros ont miraculeusement atterri sur mon compte en banque. Ils ne sont pas à moi et ne me demandez pas ce qu’ils foutent là, je n’en sais rien. Seulement, je suis la principale suspecte dans cette affaire et ils vont me harceler jour et nuit.
— Ça, c’est un coup bas, Axiandre. Quelqu’un essaye de te piéger ! dit Christian.
— C’est peut-être un coup de Vélasquez. Il est devenu fou en apprenant que tu allais passer numéro 2, ajouta Xavier.
— J’y ai pensé, mais le taulier nous demande de garder notre calme. Il ne veut pas envenimer la situation et j’ai une totale confiance en lui. La seconde chose dont je voulais vous parler est notre ordre prioritaire. On doit impérativement arrêter ce « tueur de mariées » à n’importe quel prix. Donc, vous mettez de côté cette histoire avec l’I.G.S. Je vous en ai parlé au cas où… Si d’autres preuves leur tombaient soudainement du ciel, je risquerais d’être placée en garde à vue et mise en examen pour non-justification de ressources. Vous seriez obligés de poursuivre sans moi.
— Ne dis pas ça. Tu n’as rien fait et on est tous avec toi, me dit Christian.
Alors je vis tous les membres de mon unité faire bloc pour me soutenir. Cortès fut impressionné et il admira la cohésion de notre groupe. Les ayant remerciés pour leur soutien, je leur demandai des précisions sur la découverte du quatrième corps et ils m’indiquèrent que le médecin légiste avait téléphoné et attendait ma venue.
***
Accompagnée de Cortès, je me rendis donc dans le douzième arrondissement, à l’Institut médico-légal situé place Mazas, près du quai de la Rapée.
En arrivant, tout ce que l’on voyait, c’était une sinistre bâtisse de briques rouges brunies par les années, coincée entre la Seine et la rampe du métro aérien, voie de la ligne 5 s’enroulant vers la droite autour de l'institut médico-légal sur un viaduc hélicoïdal.
Longtemps cet endroit avait pour moi été synonyme de ténèbres et d’horreur. L’humanité y déversait ses plus innommables atrocités et j’y côtoyais la mort avec une violence inouïe. Au fil des enquêtes, l’institut avait perdu de son aura méphitique et, à force de « blindage », je m’y rendais comme dans une simple clinique.
D’ailleurs, une fois à l’intérieur, cette impression d’austérité s’estompait. Dans le hall d'accueil, jalonné de bustes d'éminents médecins légistes disparus, des fauteuils bleus adoucissaient l'ambiance. La froideur immaculée des murs était atténuée par le bois du parquet, et à travers les vitres des portes-fenêtres, on pouvait même apercevoir un petit patio fleuri et sa fontaine.
Plus loin, un groupe d’hôtesses s’occupait d’une famille éplorée. Les sanglots de la femme étaient éloquents et, en dépit du brouhaha de leur conversation, je compris qu’elle venait de perdre son fils unique.
Détournant la tête de leur chagrin, je vis le légiste vêtu d’une blouse laiteuse. Légèrement en retrait, il donnait une dernière information à un magistrat. Refermant le clapet de son téléphone, ce dernier signa un document avant de quitter le médecin sur une poignée de main cordiale.
Jouant du coude sur Cortès, je lui indiquai le légiste d’un signe de tête et nous nous dirigeâmes vers lui.
— Salut, Serge, je te présente le Lieutenant Cortès. Il remplace Titi dans mon équipe. Alors, on a du nouveau ?
— Ah ! Salut, Cyborg ! Je vous attendais tous les deux ! (Puis se tournant vers Cortes :) Lieutenant. Tenez, c’est par ici, suivez-moi.
Dans le long couloir, je fus assaillie par une forte odeur de formol – altérée par ce que j’identifiai être un parfum d’ambiance. Et tandis qu’il nous conduisait au bloc où reposait le corps de la jeune fille, il me dit :
— Ce type est vraiment incroyable. Je ne l’avais pas vu avant, mais c’est un gaucher. Il est doué le lascar.
En arrivant dans la pièce, l’odeur de la Mort s’insuffla en nous. Un courant glacé me lécha les os et son haleine d’outre-tombe nous salua avant de nous quitter. Au milieu du bloc rectangulaire, le corps de la victime reposait dans sa housse blanche.
— Regarde ça, dit-il en découvrant le cadavre.
Marion Dumell était allongée là, sur la table de dissection, et semblait dormir. C’était plutôt une jolie fille et les soins apportés à son visage la rendaient plus séduisante encore. Le drap, replié sur son ventre, laissait apparaître sa poitrine au galbe parfait. Peut-être un peu trop parfait pour être naturel, un peu comme si ses seins étaient siliconés.
Après avoir enfilé une paire de gants en latex, Serge les palpa délicatement. Il me tendit une paire et dit :
— Touche, et dis-moi ce que tu sens.
Je palpai les seins de mes mains gantées.
— Qu’est-ce que c’est ? demandai-je en constatant l’inhabituelle dureté de la masse mammaire.
— C’est un implant. La ligne de coupe est d’une rare précision chirurgicale. Regardez, là, sous le pli, vous la voyez ? Et le corps est tel que nous l’avons retrouvé. On dirait presque que les maquilleurs de l’Institut médico-légal l’ont préparé pour son enterrement !
Soulevant alors délicatement le sein, il me désigna une fine ligne, masquée sous une couche de fond de teint poudré. Pourtant, malgré l’œil exercé du médecin légiste, j’avais déjà remarqué le subterfuge. Plissant les yeux, je dardais ma vision en tunnel sur l’incision quand un étrange sentiment de déjà-vu me traversa brutalement.
— Oui, je la vois.
— Elle a été réalisée entre le repli inférieur du tissu adipeux du sein, et le muscle du grand pectoral. Notre homme doit avoir de sérieuses connaissances en chirurgie, esthétique ou traditionnelle je ne sais pas ; en tout cas, ça expliquerait la minutie de son travail. Je l’avais déjà constaté sur le corps de Josiane Fauchard. La découpe était précise, nette, il n’y avait pas eu d’hésitation. La même précision avait été appliquée sur la dernière victime, Édith Constantine. Le découpage des bras était propre et soigné. Celui que vous recherchez sait très bien ce qu’il fait, Cyborg, crois-moi. C’est un pur génie. Il n’a rien à t’envier !
Cette dernière remarque fit tiquer mon collègue. Elle s’imprima en lui, mais, révulsé par l’attitude de Serge, Cortès n’y fit aucune allusion.
— On dirait que vous l’admirez.
— Non, je ne l’admire pas. Je constate simplement la peine que se donne un homme pour mutiler et ensuite maquiller et préparer ses victimes. Le modus operandi est chaque fois différent, mais il veut tout de même que l’on sache que c’est lui le responsable. C’est signé. Chaque corps est pouponné avec goût et les cosmétiques utilisés sont identiques d’une victime à l’autre, mais ils sont malheureusement trop communs pour que l’on puisse suivre cette piste. Pas de sang, mais je trouve, sur chaque fille, des traces d’héparine mélangée à des anti-inflammatoires non stéroïdiens, de l’aspirine, du dextran, de la ticlopidine et des corticoïdes. Pour l’instant, nous avons quatre cadavres sur les bras et "Alex" comme indice.
— Tu peux me montrer ce qu’il a implanté sous les seins de la jeune fille ?
— Un instant…
Penché sur le corps, il se munit d’un scalpel, d’un écarteur et prit une pince. Ne supportant pas le spectacle, Cortès tourna la tête et dut se retenir afin de ne pas vomir.
— Tout va bien ?
— Ça va, merci.
Je m’approchai de la table afin d’observer la progression de l’extraction de l’implant.
— Je l’ai ! Tenez regardez ! dit Serge en nous montrant la forme ensanglantée.
— De quoi s’agit-il ?
— C’est une pierre de lune, affirma-t-il après l’avoir rincée dans un récipient d’eau posé à proximité. Un bijou rare, précieux et très coûteux. C’est peut-être sa première erreur, car il est difficile d’égarer ce genre d’objet.
Cortès et moi regardions le bijou ruisselant d’un mélange d’eau et de sang. De forme ovale, la gemme était grise. Sa surface lisse et polie me fit penser à un petit galet de plage. Je repensais au commentaire de Serge.
Une pierre de lune par sein, l’opération coûtait très cher.
Nous avions sans doute un nouvel élément pour notre enquête. Enfin, nous avions l’une des miettes balisant le chemin de retour conduisant à notre petit Poucet.
― À quoi servent les produits dont vous nous avez parlé ?
― À fluidifier le sang pour mieux l’évacuer ou le nettoyer, si ce n’est les deux hypothèses. Il provoque une hémophilie accélérée du sujet, puis une hémorragie qui lui facilite le travail.
— Ce type est complètement dingue, dit Cortès.
— Je ne crois pas. Il nous donne des indices. C’est un jeu de pistes dont il se veut le seul maître, dit Serge.
— C’est exact. Il nous faudra vérifier les receleurs, les fourgues et les bijouteries pour savoir si deux pierres de lunes n’ont pas disparu ou fait l’objet de transactions particulières ces temps-ci. Je laisse de côté la piste médicale pour le moment. Même s’ils ne sont délivrés que sur ordonnance, courir après les membres du corps soignant serait une perte de temps. Tiens-moi au courant si tu trouves des traces quelconques ou des preuves d’un rapport sexuel, dis-je à Serge en partant. Je dois y aller, mais fais comme si j’étais là pour l’autopsie. Je repasse plus tard, en fin de journée !
Il opina du chef.
Puis, tandis que nous partions, il alluma sa radio et procéda à l’autopsie complète afin de rédiger le rapport qu’il me transmettrait dans les plus brefs délais, accompagné des diverses analyses biologiques.
***
De retour au bureau, je fis part de notre nouvelle piste au reste de l’équipe.
— Bien, on a découvert deux bijoux appelés « pierres de lune » dans les seins de la victime. Vérifiez qu’il n’y a pas eu de cambriolage dans les
bijouteries de la RIF{13} susceptibles d’avoir ce genre de marchandise. Je veux un binôme sur tous les receleurs et les fourgues des circuits concernés pour savoir si des transactions de ce genre ont eu lieu récemment. Cortès et moi, nous irons interroger la famille de la victime. Des questions ? Des remarques ?
— Oui, dit Christian. Concernant l’enquête de routine, on n’a rien trouvé. Par contre, on est sur une piste intéressante à la mairie. Il se pourrait que ce soit l’un des employés au service des mariages qui soit dans le coup.
— Vous avez un suspect en vue ?
— Non, ce serait juste un indic. On le soupçonne de rencarder notre « tueur de mariées » pour sa mise en scène, et de lui fournir la liste des futures jeunes mariées avec leurs coordonnées complètes.
— Bon travail les gars. Autre chose ?
C’était tout pour le moment, mais c’était déjà pas mal.
Nous avancions lentement, mais nous avancions tout de même. Si Serge disait vrai, ce « tueur de mariées » nous laissait des indices afin de jouer avec nous. C’était ma première affaire de ce genre et j’espérais bien que ce soit la dernière.
Non content de signer ses crimes, ce cinglé nous embarquait dans une mise en scène aussi macabre que théâtrale. Mais, dans peu de temps, nous serions à même d’interroger son principal complice.
En fin de matinée, Serge m’appela pour me détailler le reste de l’autopsie. Il avait trouvé des traces de sperme, mais il doutait fort que ce soit celui du tueur. Par précaution, il me faudrait lui fournir un échantillon ADN du fiancé de la victime afin d’établir la relation entre les deux.
Son hypothèse venait surtout du fait que les parois vaginales étaient naturellement lubrifiées, ce qui indiquait un désir éprouvé au moment de l’acte. Rares étaient les victimes de viol à être consentantes, mais il ne fallait rien négliger depuis l’apparition du G.H.B sur le marché noir.
La mort avait été provoquée par noyade et elle avait été maquillée, coiffée et préparée comme toutes les autres. La forme de la lettre X sur l’oreille lui avait permis de voir que le tueur était gaucher, et, comme pour les précédents corps, il n’y avait aucune empreinte digitale, ni trace d’aucune sorte. En possession de ces derniers détails, je pouvais maintenant me rendre chez les parents de Marion.
Tout en conduisant, j’observais discrètement mon équipier, m’enivrant de son éternelle odeur de propre. Veste de cuir, haut blanc, pantalon noir, Cortès semblait avoir un dressing monochrome qu’il déclinait à l’infini selon les matières. Jean, lin et velours pour le pantalon, coton, laine, cashmere et soie pour ses pulls ou ses chemises.
Apparemment, il était encore sous le choc de la vision du macchabée. Pour les bleus, l’IML était un passage redouté et redoutable. Bien qu’il ait l’air costaud, Cortès semblait avoir été secoué. D’un calme absolu, il était perdu dans ses pensées, essayant sans doute de ne pas craquer.
— Que voulait dire le légiste en ajoutant que ce tueur n’avait rien à t’envier ?
Ainsi donc nous y voilà !
J’étais sûre que ce détail ne lui avait pas échappé. Lui souriant, je lui expliquai mes aptitudes spécifiques et lui fis part de mes incroyables prédispositions à la chirurgie. J’aurais pu devenir chirurgien cardiaque ou légiste, mais un sentiment de justice me poussait dans la rue. Cette soif d’ordre, de paix et de sécurité m’obligeait à capturer ceux qui commettaient l’irréparable.
J’avais alors arrêté mes études de médecine pour une licence de droit, et après avoir passé le concours d’officier, j’avais intégré l’école de Cannes-Écluse, en région parisienne, d’où j’étais sortie major de ma promotion. J’avais donc choisi la BC, histoire de rallier la réalité à mon idéal de justice. Mes connaissances en anatomie m’aidaient donc à supporter les autopsies, réfléchissant parfois avec les légistes aux différentes possibilités de scénarios lors de crimes non résolus, au gré des faits avérés et révélés par les cadavres.
Rasséréné par ma réponse, qu’il sembla consigner mentalement, Cortès se replongea dans sa réflexion profonde.
***
En arrivant au domicile des Dumell, nous fûmes accueillis par la mère de la défunte. D’après le dossier, il s’agissait de Joséphine Caron, épouse de Roger Dumell. Fille unique, Marion était ce qu’ils avaient de plus cher et "quelqu’un" les avait privés de leur petite fille chérie. La tristesse que je lisais dans leurs yeux était semblable à celle maintes fois observée chez les familles de victimes.
Nous ayant ouvert la porte, elle nous accompagna au salon, pièce de l’appartement dans laquelle le temps semblait s’être arrêté. Le salon dans lequel ils nous reçurent s’était transformé en musée du souvenir.
Des photos de toutes tailles, évoquant Marion, étaient accrochées aux murs.
Ses premiers pas. Marion à la crèche. Marion au parc. Marion à l’école primaire. Marion à son premier cours de danse. Marion adolescente. Marion recevant son diplôme. Marion durant un stage de théâtre. Marion en compagnie de son fiancé. Marion demoiselle d’honneur à un mariage. Marion en vacances avec ses parents. Marion à Noël dernier. L’impression dégagée était si étrange que nous pouvions presque sentir sa présence. La lumière, basse en raison des rideaux tirés, invitait au recueillement et chargeait d’émotion l’atmosphère déjà lourde de l’endroit.
La douleur du deuil était comme inscrite dans ses traits fatigués. Emmitouflée dans sa robe de chambre, Joséphine Dumell avançait à pas lents en traînant les pieds. Pourtant, des deux parents, c’est elle qui gardait le plus de dynamisme.
Roger, lui, était assis – vautré aurait été plus approprié – dans son canapé, l’album photo de sa fille posé sur ses genoux et une bouteille de bourbon appuyée contre lui. Anormalement calme et rachitique, ses yeux rougis, humides, bouffis et cernés indiquaient un manque de sommeil flagrant. Sa femme nous apprit plus tard qu’il ne parlait plus depuis trois jours, depuis l’annonce de son décès.
Il avait cessé de s’alimenter, se contentant de sa ration horaire d’alcool. Tous deux retraités, le temps leur semblait très long, trop long même depuis la mort de leur unique enfant.
— Bonjour, madame Dumell, je suis le Commandant Martin de la brigade criminelle, et voici mon coéquipier, le Lieutenant Cortès. Nous aimerions vous poser quelques questions au sujet de votre fille.
— Que voulez-vous savoir, Commandant ?
— Nous ne voulons pas vous déranger, simplement en savoir davantage sur votre fille, ses fréquentations, son travail, ainsi que tous les éléments susceptibles de nous venir en aide pour notre enquête.
— Je veux qu’on me rende mon petit trésor ! cria une voix enraillée et endolorie par un trop grand mutisme que l’effort soudain avait rendue rocailleuse.
Alors que personne ne s’y attendait, Roger Dumell beugla en sortant de sa léthargie, nous faisant tous sursauter. Sa fille lui manquait plus que tout et notre présence avait certainement dû réveiller un sentiment de détresse profondément enfoui. Se levant péniblement, il avança vers nous et me dit.
— Trouvez celui qui a fait ça, mademoiselle ! Ce salaud m’a enlevé ma fille et a brisé ma vie. Avez-vous des enfants ?
Spontanément, je répondis sans réfléchir.
— Non, je n’en ai pas.
— Vous ne pouvez donc pas imaginer ce que l’on éprouve dans un tel moment. Aucun père au monde ne devrait avoir à enterrer son enfant. C’est contraire au cycle naturel de la vie. Ma fille était brillante, merveilleuse, exceptionnelle. Elle ne faisait jamais rien de mal et était toujours prête à aider les autres. Pourquoi me l’a-t-on arrachée ? demanda-t-il en pleurant.
Cortès, qui avait un fils encore en vie, fut davantage touché que moi par les propos de cet homme plongé dans une douleur sans nom. Il découvrait un nouvel aspect de notre quotidien d’enquêteur. Nous étions constamment confrontés à la peine, au désarroi et au chagrin des familles des victimes.
La mort était une constante, le fil rouge de nos investigations. Habituée à la côtoyer au quotidien, j’étais moins désarmée que mon nouveau coéquipier, mais je n’en demeurais pas moins sensible, et voir cet homme dans un état si pitoyable m’affectait tout de même ; un peu trop à mon goût.
Je trouvais inopportun de rester davantage.
— Notre enquête progresse. Nous vous tiendrons informés, je vous le promets. Nous allons vous laisser maintenant.
Et sa femme ajouta.
— Commandant, je suis une femme, tout comme vous. Mais je suis également une mère. Une mère qui vient de perdre le fruit de sa chair, son bien le plus précieux, le plus beau cadeau de sa vie. Nous avions des tas de projets. Elle devait se marier, elle voulait nous gâter et nous parlait déjà de nos petits-enfants. La vie ne nous intéresse plus désormais. Je prie chaque soir pour que le coupable soit arrêté et traduit en justice. C’est ma seule béquille, mon unique raison de tenir encore le coup ici-bas. Pouvez-vous seulement le comprendre ?
Bien sûr que je pouvais les comprendre. Ces pauvres gens venaient de perdre le soleil de leur vie, leur plus grande fierté. Ne pas ressentir leurs émotions ne m’empêchait pas de compatir à leur détresse. Mais mon métier m’interdisait toute implication pouvant compromettre la bonne marche de l’enquête.
D’autre part, je ne voyais aucune utilité à préciser le fait que j’avais perdu un enfant au cours d’une grossesse délicate. L’expérience m’avait enseigné qu’il ne fallait jamais ouvrir de portes sans être sûre de pouvoir les refermer ou d’établir des passerelles entre vie professionnelle et vie privée.
— Je vous comprends parfaitement, madame Dumell. Comme je l’ai dit à votre mari, nous mettons tout en œuvre pour soulager votre peine rapidement. Si vous voulez bien nous excuser.
— Avez-vous déjà interrogé Arnaud ?
— Non, pas encore, mais cela ne saurait tarder. Pourquoi ?
— Parce que le pauvre garçon est dans un drôle d’état depuis la mort de Marion.
***
En effet, les dires de Joséphine Dumell furent vérifiés lors de notre visite à son domicile. Arnaud Perture était le fiancé de Marion. Complètement déboussolé après la mort de sa future épouse, il s’était laissé aller au point de presque tout perdre, à en juger par le mutisme dans lequel il s’était enfermé.
Ses « amis » – si bien sûr le terme était judicieux – l’avaient un peu soutenu au début de sa dépression, mais avaient fini par l’abandonner à sa morbide complaisance. En arrêt de travail depuis la tragique nouvelle, il nous accueillit dans un appartement négligé. L’endroit était sombre, sentait le renfermé et des relents de nourriture rance se mêlaient à une odeur de tabac froid, d’urine et de moisissure.
Fatigué et d’une incroyable mollesse, il nous reçut en tenue minimaliste.
― Vous êtes venus me la rendre ? On devait se marier… Mmm… Mmm… Mmm…
Son effluve corporel nous fit savoir qu’il était ivre et qu’il ne s’était pas lavé depuis plus d’une semaine, chose que la couleur de son slip nous confirma indiscutablement. Ses cheveux, sorte de touffe hirsute, étaient mi-longs, gras, emmêlés et il arborait une barbe sale et épaisse.
Il ressemblait aux sans-abri que nous retrouvions tout au long de l’année tantôt à cause du froid ou de la canicule, et cette vision lugubre du fiancé contrastait avec les clichés exposés dans le salon des Dumell.
Mais comment pouvait-on se laisser mourir à ce point en si peu de temps ?
Son appartement était si désordonné que l’on aurait dit un squat. Il n’y avait nulle part où s’asseoir et Arnaud Perture déambulait à travers la pièce tel un zombie. Par moment, il se grattait le ventre avec ses ongles noirs et crasseux. En fait, je me demandais s’il avait conscience de notre présence dans son appartement.
― On devait se marier… Mmm… Mmm…
Il semblait ne pas nous voir et poussait parfois de faibles gémissements, des sons à peine audibles, comme s’il était atteint de tocs. En réalité, il beuglait le prénom de sa chère disparue dans un marmonnement incompréhensible. En pensant à la mise en garde de sa presque belle-mère, je constatais qu’elle était loin de la vérité.
— Mmm… Mmm… Marion…
Ce type-là était foutu.
― Rendez-la-moi, mademoiselle… reviens… Mmm… Marion.
Notre interrogatoire ne fut pas très long. Ses réponses étaient trop évasives et il s’était mis à pleurer en murmurant le prénom de sa bien-aimée. Nous n’avions aucun nouvel élément pour faire avancer l’enquête et le souvenir de l’entourage de Marion Dumell était destiné à hanter mes nuits jusqu’à la fin de ma vie. Cette jeune femme était vraiment aimée et sa disparition avait, en profondeur, bouleversé la vie de trois personnes.
L’idée de la mort, omniprésente dans ce genre de situation, nous renvoyait alors l’image de notre propre mort. Je n’étais pas croyante, mais lorsque je me retrouvais dans ce genre de situations, je me rendais dans une église afin de me recueillir. Non pour prier ou me soulager, mais pour me recentrer. L’aura mystique de l’endroit y était propice et le mystère du religieux détournait mon attention du morbide permanent.
Pour des raisons très personnelles, je refusais de croire. Pour moi, quel que soit le nom qu’on veuille bien lui donner, Il était mort en nous laissant dans notre merde. À nous de faire la part des choses. Et aujourd’hui, les gens avaient remplacé Dieu par le chat sur internet et les psys. Mon rôle, mon job, se résumait à faire ce qu’il avait toujours refusé de faire au nom de notre soi-disant libre arbitre, attraper les criminels pour les rendre à la justice.
Cortès m’accompagna et m’observa en silence sans poser de question. J’ignorais s’il s’agissait de pudeur, de discrétion ou de timidité, mais il ne dit rien. En sortant de l’église, il me demanda juste de le raccompagner chez lui. Comme j’avais le rapport d’enquête à terminer, je pris la direction de la brigade après l’avoir déposé.
***
Il était plus de dix-huit heures trente lorsque mes yeux se posèrent sur l’horloge murale du bureau. J’avais tapé le compte-rendu de notre journée, relatant ainsi l’autopsie, l’audition des Dumell et celui d’Arnaud Perture, si bien sûr l’on pouvait parler d’audition.
Non loin de mon bureau, je savais que Tenary et Déosev m’observaient, à la recherche de la faille. Mais le Commissaire Julien s’occuperait d’eux très prochainement, je n’avais donc aucun souci à me faire, d’autant plus que j’étais étrangère aux faits qui m’étaient reprochés.
En regardant les colonnes de papiers entassées en désordre sur mon bureau, je sentis une certaine lassitude s’emparer de moi. Affaires en cours, dossiers en retard, procédures à transmettre ou à classer, il était beaucoup trop tard pour y réfléchir sereinement.
J’avais des courbatures et mes yeux commençaient à piquer. Les fermant quelques instants, je me concentrais sur cette histoire de « tueur de mariées ». Je soupirai de lassitude, avec la crainte de ne pouvoir trouver une solution pour sa rapide conclusion.
Il me fallait un soutien, et cette aide précieuse se trouvait à portée de main. Sortant « l’arme fatale » de ma poche intérieure, je pris ma flasque de secours et la vidai lentement afin de clarifier mes pensées, de me détendre.
Puis, quelqu’un frappa à ma porte. Le bruit me tira alors de ma torpeur, et j’ouvris les yeux en sursaut. Je cachai le flacon et vociférai.
— Qui est-ce ? Entrez !
La porte s’ouvrit sur une femme très élégante qui pénétra dans mon bureau. Brune, la quarantaine, plutôt grande, elle était vêtue d’un tailleur d’aspect chic et onéreux. Ses longues jambes fuselées et musclées, à l’instar de ses bras, s’élançaient de l’étoffe avec force comme l’expression corporelle de sa volonté de fer. Son port de tête était impeccable, et sa posture aussi déterminée que son regard.
Son visage m’était totalement inconnu et je me demandais ce qu’elle me voulait.
— Commandant Axiandre Martin, je présume ? dit-elle en me voyant.
La question était si hors de propos que je ne pus résister.
— Non, c’est Monica Bellucci ! Vous ne savez pas lire ?
Concluant mon sarcasme d’un bref mouvement de tête vers la porte, je lui désignai la plaque qui y était accrochée. Mon nom et mon grade y étaient imprimés.
Ne prenant pas la peine de se retourner, elle ajouta d’un sourire :
— En effet, c’est bien vous.
Ses airs supérieurs et son accent américain m’agaçaient déjà et je commençais à fatiguer.
— Que puis-je pour vous ? Il se fait tard !
— Je me présente. Mélissandre Kramer, dit-elle en tendant une main que je ne pris pas la peine de serrer. Je suis profiler et j’ai une requête à vous formuler.
— De quoi s’agit-il ? lui demandai-je de plus en plus intriguée.
— Voilà, j’ai appris que vous étiez chargée de l’enquête concernant le « tueur de mariées » et je voulais vous apporter ma collaboration sur cette affaire. Je crois savoir que c’est une première en France, et…
— Même pas en rêves, au revoir !
Et je repris mon classement dans l’album en cours. Mon rangement achevé, je levai la tête vers elle en disant :
— Vous êtes encore là ? Et d’abord, qui vous a permis d’arriver jusqu’ici ?
— Commandant, je connais votre réputation…
— Très bien, vous m’en voyez ravie ! Et quelle est-elle cette réputation ?
— Vous passez pour une femme froide, dure et franche, mais au fond, vous n’êtes pas mauvaise. Votre arrogance et votre cynisme ne sont que des façades vous permettant de vous protéger des autres. Vous êtes efficace, droite et vous savez écouter l’avis de vos subordonnés, même lorsque vous pensez qu’ils ont tort.
— C’est en cellule psy que l’on vous apprend toutes ces conneries, ou c’est votre méthode de travail ?
— Ni l’une ni l’autre, ce sont tout simplement les déclarations de vos collègues. « Cyborg ». C’est bien ainsi que l’on vous appelle, non ?
À mon tour étonnée par sa réponse, je me détendis un peu, décidant de lui laisser une chance de s’expliquer. Il n’était pas dans nos habitudes de faire appel à des profilers. En France, nos méthodes d’investigation différaient des méthodes américaines.
En général, du peu que j’en avais entendu parler, le profilage criminel n’était utilisé qu’aux États-Unis par le F.B.I. Cette information avait d’ailleurs été corroborée par les quelques fictions proposées par les cinéastes d’outre-Atlantique.
Ici, la réalité était toute autre. Notre quotidien était peuplé de faits divers que le grand public se devait d’ignorer pour son propre bien-être, sa tranquillité et la cohésion sociale. Imaginez une nation vivant dans la crainte permanente de fous, de tueurs, de violeurs et autres psychopathes, ce serait trop chaotique et vraiment malsain.
À ce stade, notre rôle était d’empêcher une telle situation. Nous étions la force invisible, la répression de l’ombre, l’un des fers de lance de la Justice française. Et nos méthodes avaient, jusqu’ici, porté leurs fruits. À la brigade, il était inconcevable pour l’un d’entre nous de faire appel à un consultant extérieur.
L’investigation était un héritage culturel transmis par nos prédécesseurs et nous en étions fiers. Nous tenions à l’historicité et à l’authenticité de nos méthodes. Sachant qu’elle n’ignorait pas ces détails, j’étais curieuse de savoir ce qui pouvait lui faire croire à une potentielle collaboration.
— Je vous accorde cinq minutes.
— Merci. Je sais votre temps précieux, alors je serai brève. En venant vous trouver, je n’espérais pas une collaboration officielle, mais plutôt du genre officieux. Je n’entraverai pas le cours de l’enquête, je viendrai simplement en renfort. Le taux d’affaires résolues par ce biais est de 80% aux États-Unis, et dans la totalité des cas, c’est le profil psychologique du tueur qui a permis son arrestation. Ce qu’il me faut, ce sont les photographies prises sur les scènes de crime, les conclusions de vos rapports d’enquêtes et les résultats d’autopsies.
— Donc, si je comprends bien, vous voulez que je vous donne accès, à vous, une parfaite inconnue et étrangère au service, à des informations strictement confidentielles, un laissez-passer permanent pour circuler dans nos locaux et ma bénédiction pour tout cela ? Autrement dit, que je perde mon emploi quoi ? Un instant, je réfléchis… La réponse est non. Au revoir.
— Je ne vous en demande pas tant. Une consultation externe me suffirait largement. Chaque meurtrier est certes unique, mais le processus criminel reste identifiable. Notre alliance clandestine restera entre nous, inutile d’alerter votre hiérarchie. Le système français est encore fébrile à ce sujet, même s’il est vrai que nous aidons la gendarmerie dans certains cas et…
— Vos cinq minutes sont écoulées. Adieu, mademoiselle Kramer.
Je lui indiquai la porte d’un geste de la main.
— Je vous laisse ma carte. Au cas où vous changeriez d’avis, me dit-elle en partant.
Apparemment pleine d’espoir, elle glissa sa carte – que j’ignorai – sur mon bureau avant de se retirer.
Ce fut vraiment une drôle de journée.
Fatiguée, je quittai la pièce en la fermant soigneusement à clé.
***
Le bistrot était devenu mon second chez moi. Y faisant une halte, je croisais les habitués ainsi que quelques rares nouvelles têtes. Pas plus de dix personnes ce soir, notai-je. En me voyant, le patron hocha la tête pour me saluer.
— Comme d’habitude ?
— Comme d’habitude.
Serviette pendue à l’épaule, il me servit un whisky. Cette histoire de profiler m’avait secoué, il me fallait quelque chose de plus costaud.
— Remets un scotch. Double, sans glace.
— C’est parti.
Il me servit et s’occupa des autres clients. Sans aucune notion de temps, lorsque mon coude bouscula le quatrième verre posé devant moi sur le comptoir, je décidai de rentrer. C’était tout pour ce soir.
***
Sur le pas de ma porte, j’entendis ma voisine se hâter de sortir son chien, comme d’habitude.
— Bonsoir, mademoiselle Martin. Vous comptez vous installer au troisième ? L’autre jour je vous ai vu…
Trop épuisée pour supporter sa mascarade, je claquai violemment la porte afin d’étouffer son salut faussement surpris. Dans l’obscurité du salon, je vis clignoter le témoin lumineux du répondeur.
1 nouveau message.
Arrivée au meuble, j’appuyai sur la touche d’écoute et entendis le message de Magali qui s’inquiétait pour moi. Après mon départ précipité, ces deux derniers mois d’absence et de silence – dans mon « état » – l’avaient alertée. Elle me demandait de la rassurer, chose que je remis à plus tard. Je n’étais pas en forme et je ne voulais pas qu’elle sache pour ma nouvelle lubie.
J’allumai la télé, ma compagne habituelle.
Tout en me déshabillant, je pris machinalement la direction de la cuisine. Une odeur fétide envahissait la pièce. J’avais oublié de descendre les poubelles. Tant pis, malgré la puanteur, ça pouvait attendre le lendemain.
Même si la dizaine de bouteilles vides me rappelait que je buvais un peu trop ces temps-ci, j’en ouvris une nouvelle.
Les souvenirs de la journée ressurgirent brusquement au milieu de ma solitude. Marion, ses parents, son fiancé, tous ces éléments me ramenèrent à ma propre misère affective où je me sentais seule et démunie.
J’avais la vue brouillée.
Rien n’avait de sens et un étau invisible me comprimait les tempes. En dépit de ces alertes, je m’accrochai à la bouteille et la vidai avant d’aller m’affaler dans mon salon, complètement ivre une fois encore.
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