Miroir

Alick · Chapitre 20 sur 39

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Miroir

Chapitre 19

 

Alexandre 4/8

 

J’étais là et je ne pouvais plus sortir. J’étais le seul blanc au milieu d’un groupe polyethnique d’une cinquantaine de participants, hommes et femmes mélangés. En grande majorité composée d’Africains, la foule rassemblait également des Mexicains, des Indiens ainsi qu’une minorité dont l’origine restait incertaine.

L’endroit où nous étions était vaste, et plutôt sombre en raison de la faible lumière ambiante. Au plafond courait un câblage apparent vers l’unique éclairage, une ampoule au bricolage douteux. Il faisait vraiment très chaud, notamment à cause de notre nombre, beaucoup plus important que la capacité réelle de la pièce. Les murs, recouverts de chaux, suintaient de la chaleur dégagée par nos masses corporelles entassées.

Au centre de notre cercle presque parfait se tenait une jeune fille allongée sur une natte tressée. En y regardant de plus près, je m’aperçus alors que la natte était posée sur un pentacle. À l’intérieur des branches, de drôles de motifs, dont je ne comprenais pas la signification, étaient représentés.

Agenouillé au-dessus d’elle, un vieillard africain psalmodiait des phrases incompréhensibles. Une main posée sur le front, l’autre sur le torse de la fille, et des chapelets agrémentés de plumes à chaque poignet, il récitait ses incantations à voix basse.

De part et d’autre du corps, des bougies rouges et noires semblaient avoir été enduites de sang, tout comme le pentagramme, hypothèse fortement créditée par le poulet égorgé dont la carcasse gisait sur le sol. Un bol artisanal contenait l’essence de l’animal. Par moment, le vieillard s’en servait pour badigeonner le torse et le visage de la jeune fille en poursuivant son rituel.

Au contact du sang, la fille hurlait et se débattait. Elle proférait un flot continu et impressionnant de jurons et d’obscénités avec une voix trop rauque pour être la sienne. Son attitude soulevait diverses exclamations et les craintes les plus refoulées en nous. À chaque incantation, la poitrine de la possédée se soulevait si violemment que les cinq hommes avaient du mal à la plaquer au sol.

Le rituel arrivait à son terme.

Je voyais par moments le visage de la fille se déformer pour laisser place à celui de son hôte infernal, un démon de la foudre ou une entité du même ordre.

Tout à coup, le corps de la fille fut pris de convulsions incontrôlables puis elle se mit à cracher et à vomir du sang. L’odeur était suffocante et insupportable. Son corps sembla pourrir à une vitesse incroyable. Alors l’exorciste récita une ultime incantation qui expulsa le démon. Délivrée de son envoûtement, la jeune fille retrouva une apparence normale.

Il n’y avait eu ni illusion, ni supercherie d’aucun genre. Progressivement, je sentais ma peur me quitter pour laisser place à une satisfaction, une jouissance et un plaisir inqualifiables.

J’étais plongé dans mon état extatique lorsque la voix retentit.

— Attention !

J’ignorais qui avait donné l’alerte, mais ce que je vis ensuite me plongea dans une stupeur qui me pétrifia. Nous pensions la jeune fille sauvée, mais elle fut à nouveau prise de convulsions. Elle avait beaucoup de mal à rester debout. Elle semblait sujette au vertige et ses jambes se dérobaient en dessous d’elle.

Elle tomba soudainement à genoux et hurla en portant la main à son ventre. Son débardeur se souleva, comme tiré par une main invisible. Ses viscères se vidèrent sur le sol. L’immonde tas visqueux provoqua une nouvelle vague de nausée et détourna notre attention.

Un bris de glace retentit au-dessus de nos têtes. La salle fut plongée dans l’obscurité et un serpent blanc jaillit de l’ampoule brisée en zigzaguant. L’onde de choc partit du centre de la pièce vers l’extérieur. Excité et s’agitant comme un tuyau d’arrosage rendu fou par la pression, le reptile électrique se déchaîna avant de se disloquer et de libérer ses tentacules de lumière à travers l’assemblée. Au milieu des éclairs, la créature avait réussi à rejoindre notre dimension.

Presque tous furent tués et je regardais l’appendice argenté fondre sur moi sans sourciller. J’étais sur le point de mourir électrocuté et je m’étonnais de mon absence de réaction. Lorsque l’éclair me frappa, la douleur m’arracha un cri rauque, et c’est à ce moment que je m’éveillai dans mon lit en hurlant.

5 heures.

Réveillé. Commentaire. Un cauchemar de plus. C’est pénible. C’est le prix à payer. Pour le rituel. Déjà la moitié. Presque fini. Encore six. Rien que six cauchemars. Un petit sacrifice. Ensuite, la récompense. L’immortalité. Dieu. Je serai un Dieu. Elle me l’a promis. La démarche est simple. J’ai fait le plus gros. Le plus important.

Je m’essuie le front. Je me tâte. Je n’ai rien. Tout était onirique. Le rituel. Pas très dangereux. Plutôt agréable. J’y repense. Je souris. Planter un arbre. C’est fait. Écrire un livre. C’est fait. Coucher avec une personne du même sexe. C’est fait. Tuer douze personnes. C’est presque fait. Plus que six. Un compte à rebours. J’ai bientôt fini.

« Bonjour, Alexandre. »

La Voix !

« Tu as l’air de bonne humeur ce matin, c’est agréable. »

— Oui, bonjour. Je suis content.

« Et pourquoi ? »

— Je repense à nous. J’ai presque terminé mon œuvre. Bientôt, je serai à tes côtés.

« Il me tarde de connaître ces instants de bonheur avec toi mon amour. Je suis si fière de toi, Alexandre. Tu es sur le point d’accomplir ce que personne n’avait fait avant toi. Félicitations ! Tu seras mon héros pour l’éternité. »

Je souris.

La Veuve Noire est amoureuse de moi. Petit à petit. Je me suis habitué à elle. Je l’aime. Je crois. C’est troublant. Je serai immortel. Le Panthéon. J’y serai. Bientôt. Douze sacrifices. C’est un nombre magique.

Elle me l’a dit.

Il est partout. Les douze mois calendaires. Les douze travaux d’Hercule. Les douze signes du zodiaque. Les douze disciples de Jésus. Les douze tribus d’Israël. Les douze imams musulmans. Les douze animaux venus voir Bouddha. Les douze maisons solaires. Les douze branches de l’étoile de la perle de rosetta. Les douze cases du jeu d’awalé. Les douze coups de minuit. Douze raisons de finir.

Le plan est simple. Je l’applique. La numérologie. J’aime bien. J’apprends. Je teste sur moi. Exemple. J’ai trente-six ans. La Sainte Trinité. Le chiffre trois. Trente-six divisés par trois. Douze. Magique !

Autre exemple. Mon âge. Toujours trente-six. Trois et six. On additionne. Neuf. Trois fois trois. Je suis trois fois Saint. Magique !

Autre exemple. Mon mois de naissance. Décembre. Douze. Magique !

Dernier exemple.

Mon nom et mon prénom. Alexandre Kan. Douze lettres. Une par victime. Je suis fait pour ce rituel. Je suis né pour ça. Mon destin. Je l’accomplis.

Je resterai dans l’Histoire !

« Finis ce que tu as commencé, chéri. Ce n’est pas professionnel, et tu salis l’appartement. »

La voix !

Elle a raison. L’odeur est forte. Je la sens.

5 heures 12.

Commentaire. Je me lève. Je me dirige vers la salle de bains. J’ouvre la porte. L’odeur est suffocante. Elle pique un peu les yeux. Elle gratte la gorge aussi. Je crache. Dans le lavabo. Je rince. Je m’essuie la bouche. Je regarde dans la baignoire. C’est la fille du rêve. Elle baigne dans son sang. Il y en a partout. Mince ! Il a séché. Un peu. Ce sera dur à nettoyer. Mais avec mon mélange. Pas trop.

Inutile de se plaindre. J’ai l’habitude. J’ai envie de faire pipi. Direction les toilettes. Je réfléchis. Elle devra être aussi belle que les autres. J’ai fini. Je tire la chasse. Je me lave les mains. Je m’essuie les mains.

J’ai faim. Le programme est décidé. Je mange. Ensuite je m’occupe de la fille. Je me lave. Je l’expose. Je vais travailler. Comme d’habitude. Incognito. Et j’attends les avis. C’est un excellent programme ! Il me faut de la musique.

Je prends mon lecteur mp3. C’est important. Pour mon conditionnement. La musique adoucit les meurtres. Je reconnais. Oraison funèbre de Gérard Manset. Le morceau est de circonstance. C’est parfait.

Allons-y, Alexandre ! Nous avons du pain sur la planche.

 

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