Miroir

Alick · Chapitre 21 sur 39

Pages du PDF

Miroir

Chapitre 20

 

Axiandre 7/11

 

Nous n’avions malheureusement pas tenu nos délais. Pire, Alexandre, notre adversaire baptisé « le tueur de mariées » par la presse, nous avait fait don d’une sixième victime. Un soir où j’étais de repos, le plan de rappel fut mis en place.

Mon téléphone vibra et l’enfer se déchaîna.

Ce soir-là, j’étais particulièrement fatiguée et j’émergeais à peine d’un cauchemar. Mauvais rêve, mauvaise période, donc mauvais moment en perspective.

— Axiandre, c’est Marco.

— Je t’écoute.

— Notre gars a encore tapé. Cette fois, il a carrément déposé le corps chez la victime. David téléphone à Cortès pour le prévenir. Note l’adresse…

***

Une heure plus tard, Cortès et moi étions sur place, un petit immeuble de cinq étages situé rue de Paradis, un quartier qui me rappelait de vagues souvenirs.

L’équipage primo intervenant était composé d’un Gardien de la Paix stagiaire et de deux Adjoints de Sécurité.

Génial !!

L’un des A.D.S me fit un bref topo au terme d’un salut dynamique à la limite de la caricature.

De mieux en mieux…

— Mes respects, Commandant.

— Que s’est-il passé ?

— Le requérant a fait le 17. Il rentrait du Mac do avec les deux enfants et ils ont trouvé le corps exposé dans le salon.

— Les gosses ont quel âge ?

— Sept pour le garçon et huit ans pour la fille. Et le pire, c’est qu’ils devaient se marier demain. Le fiancé est sous le choc. C’est Camille, la fillette, qui nous a donné les infos. On les a emmenés dans la chambre pour qu’ils ne voient plus le corps de leur mère.

J’étouffai un juron.

— Vous avez pensé à la préservation des traces et indices ? demanda Cortès.

— Oui, Lieutenant. Nous avons également procédé à une enquête de voisinage d’initiative, mais sans succès. Personne n’a rien vu, personne n’a rien entendu. Pas de trace d’effraction, je pense qu’il s’est servi des clés de la victime pour entrer.

— Merci. Ça va aller.

— Tenez, nous avons relevé les identités.

— Merci.

— Le légiste et les P.F.G{20} sont en route.

Mon appréhension de départ fut estompée par le professionnalisme de l’équipage. Sur ce coup-là, ils avaient fourni un travail précieux et efficace. D’un signe de tête convenu, je le remerciai et me dirigeai dans le salon.

Soigné et aussi bien préparé que les autres, le corps avait été mis en évidence sur le canapé, comme si la victime regardait la télévision, vêtue d’une robe de chambre. Dans l’entrée, un sac cartonné à l’effigie de la marque contenait les restes odorants de frites et de burgers que personne ne mangerait désormais.

Les yeux ouverts, le sourire figé sur le visage de la morte laissaient penser qu’Alexandre l’avait maintenu ainsi avant la rigidité cadavérique. Dans une violente explosion, des flashes illuminèrent mon crâne de l’intérieur.

— Ça va ? demanda Cortès.

— Ouais, ça va.

Thibaut Rédon était dans la chambre avec les enfants, Camille et Yvan. Prostré, le visage dans les mains, il tremblait et pleurait. Assis sur le lit, les gosses gardaient une attitude digne, intériorisaient leur chagrin.

Camille ne pleurait pas, contrairement à son petit frère qu’elle serrait dans ses bras, lui offrant sa protection de grande sœur contre la fatalité. Lorsque j’ouvris la porte, elle me fixa de ses grands yeux verts, tristes et suppliants tandis que je me dirigeais vers eux.

— Bonsoir, Camille, je m’appelle Axiandre et lui, c’est Delmiro. Nous devons parler avec ton papa. Tu veux bien t’occuper de ton frère encore un peu ?

— C’est pas mon papa, c’est Thibaut. Il allait se marier demain avec ma maman.

— D’accord. Tu veux bien rester là, je reviens vous voir.

Alors, coulant un regard vers le plasma qui imposait son immense rectangle noir dans la pièce, j’ajoutai.

— Vous voulez regarder la télé ?

Yvan opina du chef sans parler.

Télécommande à la main, j’allumai l’écran. Heureusement, ils avaient le câble et je sélectionnai une chaîne au hasard lorsqu’elle me demanda de mettre Gulli pour regarder des dessins animés.

Cortès s’était occupé du fiancé et, dans la pièce annexe, il lui posait quelques questions afin d’en savoir davantage.

Lorsque je les rejoignis, carnet de déclaration prêt à prendre son audition, j’appris l’histoire suivante.

Aurélie avait disparu 72 heures plus tôt. Inquiet, Thibaut Rédon avait signalé sa disparition sans succès. Ensemble depuis trois ans et demi, ils avaient décidé de se marier. Au début, il avait cru à un désistement de sa part, mais c’était si improbable qu’il envisageait davantage l’enlèvement.

Il nous confia ne pas avoir d’ennemis, ne pas avoir de relations professionnelles ou familiales susceptibles d’engendrer ce genre de situation, et s’angoissait avec ces histoires de « tueur de mariées » dont parlait la presse.

Aurélie avait eu Camille et Yvan d’une précédente union, une erreur de jeunesse. Ils devaient s’unir le lendemain et… plus un mot ne sortit, laissant place à un mutisme lugubre accompagné d’amers sanglots.

— Reste avec lui, dis-je à Cortès.

De retour auprès des enfants, j’observai ces derniers qui regardaient la télé d’un œil absent. Le collègue stagiaire vint alors me trouver.

— Commandant, vous devriez venir.

Posant une main compatissante sur la tête des chérubins, je regagnai le salon et fermai la porte.

— Qu’y a-t-il ?

— Les parents de la victime sont là et le légiste n’est pas encore arrivé.

— Merde. Bon, OK, je m’en occupe.

Usant de tact et de diplomatie, je peinais à réconforter leur chagrin lorsque le légiste, l’Identité Judiciaire et les gars de la morgue arrivèrent pour mon plus grand soulagement.

— S’il vous plaît, laissez-nous entrer. Laissez-nous voir les enfants au moins, suppliait la mère de la victime.

— Navrée madame, tant que les équipes spécialisées n’ont pas terminé, je ne peux pas vous laisser entrer, mais ce ne sera pas long. Allez, ne restez pas sur le palier, redescendez avec mes collègues, je viendrai vous chercher dès que possible.

— Mais c’est ma fille !

— Je sais, madame. Je sais… ne rendez pas les choses plus difficiles.

Secondée par l’équipage primo intervenant et un équipage BAC venu en renfort, j’escortai la famille en bas avant de regagner la scène de découverte du corps. L’endroit était passé au peigne fin. Assurément, s’il y avait quelque chose à découvrir, ils le trouveraient.

Le salon était photographié sous différents angles. Les prélèvements initiaux ne donnèrent aucune piste satisfaisante et Serge déclara un obstacle à la mort naturelle afin de procéder à une autopsie. Dit comme ça, l’affaire pouvait prêter à sourire. Mais bon, j’avais bien connu un collègue OPJ qui, devant un macchabée retrouvé avec deux balles dans le dos, roulé dans un tapis caché dans le coffre d’une voiture, avait conclu à un « suicide »…

Je parlais avec le légiste lorsque je vis la porte de la chambre s’ouvrir. C’était le petit Yvan.

— J’ai entendu la voix de ma mamie. Elle est où, madame ? demanda-t-il en pleurant à nouveau.

— Tout va bien, ne t’en fais pas, elle reviendra bientôt. Elle reviendra bientôt… dis-je en le serrant dans mes bras.

Et, à cet instant précis, je ne saurais dire si c’était moi qui le réconfortait ou l’inverse. J’avais les tripes dans un étau en intellectualisant le drame. Pour les enfants, le choc était rude. Ils avaient vu !

Depuis, des étrangers allaient et venaient dans leur maison. Tout se passait derrière une porte d’où filtraient des bruits de pas, des échanges radios, des conversations de « grandes personnes » qui leur donnaient l’assurance que, eux, en tant qu’adultes, savaient ce qui s’était passé et retrouveraient celui qui leur avait enlevé leur mère pour toujours.

Pour le fiancé, tout avait basculé.

Savoir était souvent plus difficile que croire. D’autant plus qu’il s’interrogeait sur la suite des démarches administratives et juridiques quant à la garde des enfants qui n’étaient pas les siens ; des formalités à effectuer après un décès, ce genre de choses que personne ne voulait et ne pouvait savoir avant la fatalité.

Puis le corps fut emmené.

La famille, la belle-famille et les amis venus après quelques coups de fil se retrouvèrent ensuite devant l’appartement. Plus personne ne voulait entrer.

Je pris les choses en main pour en finir.

Réquisition à psychologue, prise en charge du suivi médical des témoins, instructions aux équipages intervenants, appel au Parquet et recommandation au fiancé de ne pas passer la nuit seul avec les enfants dans l’appartement.

Dans une ambiance de recueillement, le calme revint peu à peu. Camille et Yvan s’habillèrent et quittèrent l’endroit maussade avec une gravité inhabituelle pour des gosses de cet âge. Thibaut Rédon nous remercia et ferma la porte derrière nous, obliquant un regard morne et humide sur une vision qui le partagerait à jamais entre mort et amour.

Rincée, j’indiquai à Cortès que je rentrais me changer avant de retourner au bureau. Il me fallait un remontant et une bonne douche.

***

Quelques jours plus tard, le couperet tomba.

Le rapport d’autopsie faisait mention d’une ligature du processus vaginal du péritoine, le canal péritonéovaginal, par abord inguinal. Les mentions diverses de section des nerfs intercostaux après incision abdominale complétaient l’information d’une occlusion coronaire sans péridurale thoracique.

Serge était formel, Alexandre avait procédé à la plastie d’une coupole du diaphragme pour éventration, par thoracotomie. Ensuite, il avait pratiqué une éventration postopératoire de la paroi abdominale antérieure sans pose de prothèse, par abord direct, avant de la refermer par plastie musculoaponévrotique.

Démontrant une fois de plus ses connaissances en chirurgie, il nous avait laissé le corps sans vie d’Aurélie Ledru. La pauvre avait été éviscérée, maquillée et coiffée comme toutes les autres, après s’être fait tatouer la lettre N derrière le lobe de l’oreille gauche.

Le plus curieux, c’est qu’il avait procédé à la dessiccation du corps, qu’il avait recouvert de cristaux de natron, carbonate hydraté de sodium, afin qu’il subisse une déshydratation de ses tissus ainsi qu’une saponification de ses graisses. De la gomme de cèdre, de la myrrhe, divers onguents et de la sciure avaient été placés dans la cavité abdominale. Parachevant l’opération, de fines bandelettes imprégnées de gomme arabique recouvraient les sutures.

En gros, notre homme s’était acharné sur l’abdomen de la victime en sectionnant toute la partie située sous la cage thoracique jusqu’au sexe, l’avait vidée, puis remplie avant de la refermer. Une note avait été rajoutée par Serge à mon intention.

Sur un post-it, on pouvait lire : procédé partiel de momification.

Une rage sourde grondait en moi. Ce dégénéré se jouait de nous. Il nous utilisait comme témoins de sa folie, ou comme des pions, dans un jeu dont les règles n’étaient connues que de lui. Mais où voulait-il en venir ?

***

Ma descente aux enfers, progressive au début, prit alors un tournant sévère, et je me réveillai un matin, consciente que quelque chose ne tournait pas rond chez moi. Victime de ma propre angoisse, j’avais sombré dans l’alcoolisme olympique au bout de trois mois à peine. Malgré mes craintes – et mes précautions douteuses – ce qui devait arriver arriva et c’est ainsi que je fus convoquée par le Commissaire Julien.

C’était un bel après-midi printanier et la pluie se faisait rare depuis quelque temps. Nous bénéficiions d’un climat exceptionnel pour la saison, et l’ensoleillement était à son maximum dans le bureau du patron. Mais, d’après les services météorologiques, la situation devait changer dans les jours à venir, malgré l’approche estivale imminente.

En entrant dans la pièce, je sus qu’il avait quelque chose de grave à m’annoncer et son air crispé me le confirma.

Sans préliminaires ni bassesses de langage, il me dit :

— Vous faites du bon boulot et nous sommes tous satisfaits. Mais, il semblerait que vous traversiez une mauvaise passe ces temps-ci. Ressaisissez-vous nom de dieu ! Que se passe-t-il enfin ?

— Commissaire, je…

— Pas d’embrouille ! On est en famille ici. Vous pouvez et vous devez me dire la vérité !

Je me sentis coupable. Je ne me reconnaissais plus. Je m’étais laissée aller sur une mauvaise pente, ce qui ne me ressemblait pas du tout. J’étais en faute et je le savais. Engourdie, usée et fatiguée, je n’en pouvais plus.

Comme une écolière indisciplinée, je levai les yeux timidement et confessai :

— Il est vrai que j’ai quelques problèmes de boisson depuis peu.

Ma réponse sembla davantage le décevoir que le surprendre.

— Pourquoi ne pas être venue plus tôt ? Nous aurions pu en discuter. Il a fallu que j’entende des bruits de couloir pour le savoir. Et vous savez combien j’ai horreur de ça ! Je n’ai pas de conseils à vous donner, mais vous avez besoin de parler et d’être écoutée.

Il avait raison une fois de plus. Entre flics, nous parlions beaucoup et nos discussions nous permettaient de nous sortir de pas mal d’impasses. Mais sur ce coup-là, mon côté solitaire l’avait emporté.

— Savez-vous quel jour nous sommes aujourd’hui ?

— Mardi, pourquoi ?

— Parce qu’hier a eu lieu la réunion des dirigeants du 36. Le Préfet a même demandé des nouvelles du « tueur de mariées » et le Big Boss l’a rassuré en lui disant que vous étiez sur le coup.

Celui que nous surnommions le Big Boss était en réalité Jean-Yves Gatineau, le grand patron de la Crim’, le numéro un. L’arrestation de Robert Chestier avait apparemment fait augmenter la satisfaction du chef à l’égard de mon équipe. Son appui était une bonne chose et je ne devais pas trahir sa confiance.

Il me fallait réagir !

Malgré cette cruelle évidence, ma volonté semblait noyée dans un océan d’alcool mordoré, écrasée par sa masse liquide et compacte, et définitivement perdue dans les brumes éthyliques de l’addiction.

Comme il me semblait lointain le rivage de la sobriété…

— Axiandre, reprit-il en me sortant de ma tirade lyrique, mon bureau est toujours ouvert, je ne vous le dirai jamais assez. Je ne vous force pas la main, mais si vous en éprouvez le besoin, venez me voir. Ne laissez pas la goutte vous enlever votre job. Réagissez avant qu’il ne soit trop tard…

Je sentis sa main lourde m’étreindre l’épaule d’une fermeté bienveillante. Il avait achevé sa phrase presque dans un murmure, comme pour souligner l’importance de cette dernière révélation.

Mon travail était ce que j’avais de plus cher.

Il était ma vie, mon équilibre, ma force, ma passion, ma joie, ma fierté, mon amant, absolument… Tout !

Le perdre reviendrait à… me suicider.

Cette parole m’apporta l’éclair de bon sens qui me donna envie de décrocher pour la première fois depuis fort longtemps. À la lueur de cette évidence, je sentis mon regard s’éclairer d’une lumière vive et nouvelle, celle de la détermination.

— Vous avez raison. Je ferai ce qui doit être fait.

Et comprenant ce que me coûterait une telle décision, il acquiesça pour m’approuver et appuyer ma démarche.

— Vous avez fait le bon choix !

— Je sais, et je vous suis suffisamment redevable comme ça. Merci, patron.

Le Commissaire s’était toujours montré comme un père envers moi. Sévère, mais juste. Depuis mon arrivée à la brigade, il ne m’avait jamais accordé de traitement de faveur. J’avais toujours fait mes preuves et, en tant que femme, j’avais dû travailler deux fois plus dur que les autres pour me faire accepter dans le service.

Mais j’y avais maintenant ma place.

J’étais reconnue et respectée pour ma qualité de travail. Malgré mon caractère, tous avaient fini par m’adopter. Nous étions en famille, comme on dit ici.

Après l’épisode Jérémy, son côté hiérarchique autoritaire s’était légèrement effacé pour laisser place à une attitude plus paternelle et protectrice, bien que j’aie, à maintes reprises, démontré que je n’avais besoin de personne. Mais ma façade ne l’avait aucunement trompé et il était resté discret, veillant sur moi dans l’ombre.

Les plus récentes manifestations de son invisible influence étaient l’arrêt de l’enquête de l’I.G.S après l’affaire Chestier, et sa garantie personnelle pour me permettre de continuer l’enquête. Ténary et Déosev avaient fini par boucler leur rapport en concluant de manière positive sur ma conduite durant la garde à vue du prévenu, ne mentionnant nullement les versements étranges apparus sur mon compte.

Trop préoccupée par l’affaire en cours et le procès Chestier, je n’avais d’ailleurs pas eu le temps d’en savoir plus sur cette affaire.

— Allez, mettez-vous au boulot maintenant et coincez-moi ce « tueur de mariées » d’accord ?

— Entendu.

Après avoir quitté son bureau, je fus entourée de mes collègues qui s’inquiétaient énormément à mon sujet. Tant de sollicitude me touchait et j’étais pleine d’émotions, presque heureuse pour la première fois depuis trois ans.

La cohésion de notre service était si intense que rien ne semblait pouvoir y porter atteinte. Forte par nature, je l’étais davantage au sein de mon unité que j’aimais par-dessus tout.

— Ça va aller ? me demanda Xavier.

— Ça va aller, merci. Il faut juste que j’arrête de boire comme une pochtronne. Enfin… jusqu’à demain ! Non, je déconne.

Et ils se mirent à rire bruyamment en chœur. L’humour était notre seule arme face à la dépression.

D’autre part, travailler à la brigade criminelle demandait un énorme capital d’investissement personnel. Un salaire dérisoire, des horaires à rallonge, des planques qui n’en finissaient plus, un travail de fourmi, la fréquentation presque quotidienne de la mort et de l’atroce innommable, une vie personnelle reléguée au second plan, l’abnégation et le sacrifice, toutes ces contraintes afin de permettre à la société de vivre avec la sérénité qu’elle connaissait.

Peu de gens étaient prêts à de tels renoncements, mais les gars qui travaillaient ici étaient profondément bons, équilibrés et humains. Ils étaient ma seule famille. Avec eux, je me sentais bien.

Nous n’étions pas corvéables à merci, mais notre travail était difficile et à la portée d’une élite triée sur le volet pour accepter de telles conditions.

De plus, lorsqu’une enquête se soldait par la mise en examen du responsable, la satisfaction du travail bien fait l’emportait sur tous les sacrifices consentis. Je peux même dire que ce métier était une vocation, ou plutôt un appel.

C’est lui qui vous choisissait.

— Allez les gars, on a du boulot ! Et le premier qui me chope en train de picoler a le droit de me foutre sur la gueule ! C’est bon pour vous ?

― Moi, ça me va, ajouta Louis.

Aux fous rires qui résonnèrent dans le bureau, je sus que je pouvais compter sur eux en cas de défaillance de ma part.

J’avais commis la plus grosse erreur de toute ma carrière et il était, bien évidemment, hors de question que pareil incident puisse se reproduire. Je pense que sans l’appui du taulier, je serais au chômage et sans indemnité à l’heure qu’il est.

Une empreinte digitale partielle et exploitable avait été retrouvée sur le corps d’Aurélie Ledru. Connaissant la viabilité de ce type d’indice, nous pensions tenir la piste la plus sérieuse de cette enquête.

Le temps de l’identification, nos cœurs s’étaient presque arrêtés de battre. Si nous avions de la chance, le suspect était déjà enregistré dans le fichier et nous n’avions plus qu’à le cueillir, dans le cas contraire, il nous faudrait nous armer de patience et poursuivre l’investigation.

Lorsque l’ordinateur afficha ma photo, Antoine Courbet, le Divisionnaire responsable de l’Identité Judiciaire, resta sans voix. La stupeur musela également mes collègues, mais je fus la plus horrifiée et la plus atterrée de tous. Une telle erreur était impossible, voire inacceptable, pour quelqu’un de mon rang.

Comment avais-je pu, avec toutes les précautions d’usage, examiner le corps à mains nues ou avec des gants troués ? La solution me sembla si improbable que le bégaiement incompréhensible de ma réponse et mes troubles de mémoire me valurent une semaine de mise à pied sans solde et un blâme pour faute grave.

Le Commissaire Julien avait tout fait pour réduire la peine à une menace d’intervention médicale, mais Vélasquez avait sauté sur l’occasion pour m’enfoncer et la proposition de blâme fut retenue.

Il était bien entendu qu’un officier ivre sur son lieu de travail n’était pas recevable dans le cadre d’une enquête de ce genre. L’alcool commençait à me perturber dans mon boulot et il me fallait prendre une décision rapide. Grâce au soutien de l’équipe, des syndicats et du patron, je pus reprendre du service, mais la Direction m’avait à l’œil. Au moindre faux pas, c’était la porte qui m’attendait, autrement dit, la mort. Et mon avancement de carrière avait sacrément été remis en question.

Ma première réaction avait été de vider les bouteilles qui traînaient dans les tiroirs de mon bureau, mais le plus dur était de résister à l’attraction du soir. Seule chez moi, je tournais en rond comme une lionne en cage, rageant de dépendre de ce poison qui mettait toute ma carrière en jeu.

Pour me faire pardonner et faire oublier cet écart de conduite, je devais boucler cette affaire au plus vite. Ma seule chance était de m’investir corps et âme dans cette enquête, traquant les détails les plus insolites.

Malgré le soutien de mes collègues, les rires furent estompés par la présence d’un éthylotest de type A, plus familièrement appelé « ballon », mis en évidence sur mon bureau.

Vélasquez, espèce de tordu.

Il n’y avait que lui pour se permettre de telles blagues après ce qu’il m’avait fait. Enfin, je n’avais que de fortes présomptions et pas l’ombre d’une preuve pour le coincer.

***

À l’heure du déjeuner, il passa devant mon bureau avec son bras droit. Ils se livrèrent à leur jeu favori, me provoquer.

— Tu viens, Maurin, on va se boire un p’tit canon !

— Ah non, Commandant ! Jamais pendant le service !

— Tu as raison, on ne sait jamais ce qui pourrait arriver. Faut être prudent avec ça, on peut foutre une enquête en l’air, tu sais ?

— Il paraît oui.

Ces allusions et ces piques à répétitions obtenaient l’effet escompté. J’étais hors de moi, mais sur ordre du Commissaire, je devais faire profil bas. Vélasquez le savait et en jouait autant qu’il le pouvait. Je craquais sous cette pression psychologique continuelle et il me fallait réagir afin de me sortir de ce mauvais pas.

— C’est toujours comme ça avec eux ? me demanda Cortès qui, une fois de plus, n’avait rien perdu de cette mascarade pré pubère.

— Malheureusement, oui. Si je pouvais leur écraser la gueule à ces connards…

— Pourquoi il s’acharne comme ça ?

— Viens, je t’invite à déjeuner et je te raconte toute l’histoire.

Cortès me suivit dans une brasserie de Saint-Michel où jadis je déjeunais avec Titi durant les périodes dites de repos, périodes d’investigation où nous étions en fait davantage au bureau que sur le terrain.- Antécédents d’abus sexuels pendant l’enfance.

Nous étions en train de manger lorsqu’un sentiment familier me parcourut la gorge. Une légère moiteur me chatouilla les papilles, et je sentis ma glotte se contracter à plusieurs reprises. Une vague de chaleur serpentait de mon ventre à ma tête, montant et descendant dans un innommable supplice.

La bouche pâteuse et la langue lourde, je ne connaissais que trop bien cette sensation.

Mon corps en manque me réclamait sa dose quotidienne de poison. J’avais envie d’un verre de whisky, de rouge, ou de n’importe quel autre alcool, mais je devais m’abstenir. En dépit d’une chaleur oppressante, je grelottais comme une junkie en manque et je devais avoir l’air pitoyable devant mon équipier.

Au bord du malaise, je fus prise de vertiges et de nausées.

Fais quelque chose, ma vieille, ressaisis-toi.

Trois grands verres d’eau pétillante plus tard, je tâchais de me concentrer sur autre chose. Par bonheur, le fourmillement s’estompa et je pus poursuivre mon repas sans nouvelle crise.

— C’est quoi l’embrouille avec Vélasquez ?

La question fatidique venait d’être posée. Je repensai à cette tragique affaire et marquai une courte pause. Avalant ce que j’avais dans la bouche, je vis mon équipier poser ses couverts, impatient d’en savoir plus sur cette querelle.

— Il y a six ans, je suis sortie major de ma promo. En choisissant la BC, j’ai atterri dans son unité et au début, nos rapports étaient plutôt amicaux. C’est lui qui m’a formée sur le terrain. C’était dur, mais il m’a appris beaucoup de choses, et on s’entendait bien. Deux ans après, tout a changé quand on a retrouvé les corps de sa femme et de leur fils de quinze ans. Tués tous deux par balle. Vélasquez était devenu fou. La Direction a alors décidé de scinder l’unité et de me confier l’enquête. Son manque d’objectivité nuisait à l’investigation et il n’était pas « moralement » en état de le faire.

— Et que s’est-il passé ?

— Il me harcelait jour et nuit. Selon lui, je n’étais encore qu’un bleu, et il prétendait que je n’avais ni les épaules, ni l’expérience pour ce genre d’affaires.

— Et alors ?

— Faut croire qu’il avait raison. Je n’ai pas retrouvé notre homme et je te laisse imaginer la suite. Affaire classée dans les dossiers « enquêtes non résolues ». Vélasquez a fait des pieds et des mains pour faire rouvrir l’enquête, il a utilisé tout le piston qu’il avait à l’époque. Il a même posé un congé pour reprendre l’affaire clandestinement. Mais ça s’est su, il n’a rien pu trouver. Alors, il m’a accusé d’avoir bâclé le dossier d’investigation, d’avoir laissé filer l’assassin de sa femme et du petit parce qu’à cette époque, j’étais davantage préoccupée par ma formation de Commissaire à Saint-Cyr au Mont d’Or. Il m’a prise en grippe et, par vengeance, il a tenté de faire capoter certaines de mes enquêtes pour que je sois virée.

— Comment ?

— Oh… il dissimulait des preuves ou les faisait carrément disparaître. Titi est arrivé en renfort quelques mois plus tard. Pour casser l’équipe, il l’a impliqué dans une histoire de viol à la con. Bien sûr tout était faux, mais ça nous a bien sapé le moral. Il s’est fait prendre et a hérité d’un blâme. Sa carrière a été mise entre parenthèses, mais comme c’était un bon flic, l’histoire n’a pas trop fait de vagues. Les réseaux, tu sais ce que c’est ! Bref, depuis il me tient pour personnellement responsable de la mort de sa famille et après son avertissement, il a affiné ses moyens de pression. C’est tellement pervers et vicieux que personne ne me croirait. On pourrait même m’accuser d’affabulation. Et pour l’Administration, cette affaire est close.

— Pour l’avoir vu de mes propres yeux à plusieurs reprises, moi je te crois. Je pourrais témoigner pour toi si tu voulais.

— C’est gentil, mais c’est ta parole contre celle d’un Commandant Fonctionnel. Allez, on s’en fout ! Finis de manger, ça va être froid.

Cortès me sourit et termina son assiette en silence. La tête baissée, il semblait prendre conscience de ma situation, mais le pouvait-il réellement ?

Après le déjeuner, il nous fallut reprendre notre travail de fourmi au bureau et l’après-midi passa très vite.

***

En fin de journée, entre deux bouffées d’un bon marocain, alors que je m’étirais pour chasser la fatigue, je tombai sur la dernière des choses que je m’attendais à trouver sur mon bureau.

Qu’est-ce que ça fout encore là ?

Pensant l’avoir jeté depuis longtemps, je fus partagée. Mais, contrairement à ce que je pensais, il ne s’agissait plus de fierté à présent. Après l’épisode de la crise de manque du midi, je devais réagir. Il n’était plus question d’héritage culturel. Ce n’était pas non plus une révolution, mais une simple collaboration. La plus informelle et la plus officieuse qui soit. Et qu’avais-je à y perdre ? À la moindre hésitation, je pouvais tout annuler sans faire de vagues.

Entre deux volutes vertes et ambrées, je regardai l’objet avec une curiosité exacerbée. Derrière le rideau de fumée, le rectangle cartonné affichait sa blancheur immaculée entre les piles de dossiers qui jalonnaient mon poste de travail, véritables tours de Pise menaçant de s’effondrer au moindre courant d’air indiscret.

La carte de visite semblait m’adresser un message. Elle se matérialisa si soudainement dans ma main que je n’eus aucun souvenir de l’avoir prise. Je balayais du regard les lettres dactylographiées incrustées sur le petit rectangle cartonné.

Mélissandre KRAMER

Profiler

Ses coordonnées téléphoniques complètes étaient inscrites en bas à droite, face à son adresse située à gauche. À son image, sobre et esthétique, la carte me rappela notre première rencontre dans ce bureau. De nombreuses interrogations me submergèrent alors.

Je devais peser le pour, mais surtout le contre, avant de m’engager dans cette démarche. Je n’avais pas le droit à l’erreur et j’en commettais une énorme en impliquant cette femme dans une enquête officielle.

Quelle folie, quelle idée farfelue que celle-ci ! Et pourtant, dans mon cas, toute aide était la bienvenue. Si un regard neuf et extérieur à cette affaire pouvait permettre l’arrestation d’Alexandre, devrais-je m’en priver ? Et tandis que je réfléchissais, je fus surprise d’entendre la tonalité du téléphone.

Comme plongée dans un état second, j’avais composé le numéro de portable indiqué sur la carte et le mobile posé sur mon oreille me révéla la décision que j’avais prise. La ligne sonna deux fois dans le vide et, alors que je m’apprêtai à raccrocher, une voix m’accueillit avant la troisième sonnerie.

— Mélissandre Kramer, j’écoute.

— Commandant Martin à l’appareil. J’espère que je ne vous dérange pas ?

— Commandant, quelle bonne surprise ! Félicitations pour votre avancement. Je n’espérais plus cette conversation après tout ce temps.

Sa phrase me jeta au visage le détail que j’avais oublié. Elle avait cet accent caractéristique des Américaines ayant appris à parler le français à l’université. Elle modulait ses syllabes de façon si académique que c’en était crispant. Mais j’avais besoin d’elle et je devais mettre mes sentiments de côté.

Je m’apprêtais donc à lui répondre lorsque Cortès entra dans mon bureau avec une liasse de feuilles en disant.

— Axiandre, je crois que nous tenons… pardon, je ne savais pas que tu étais au téléphone.

— Un instant, dis-je à mon interlocutrice. Qu’y a-t-il ?

— Il semblerait qu’on soit sur une piste intéressante du côté du véhicule d’Alexandre. Je tenais simplement à t’en faire part, on aura les résultats en fin de semaine.

— Excellent ! Je termine cet appel et je rentre chez moi. À demain.

— Bonne soirée, dit-il en quittant la pièce.

— Excusez-moi, vous disiez ?

— Que ce coup de fil était un appel au secours.

Connasse, tu n’étais pas obligée d’enfoncer le clou ! Tu veux que je te raccroche à la gueule ou quoi !?

— En effet, avouai-je en serrant les dents. Mais que nous soyons claires sur une chose : vous n’existez pas ! Votre nom n’apparaîtra jamais sur les rapports d’enquête et votre participation n’est pas « officiellement » reconnue. Vous travaillerez pour moi, dans l’ombre, et personne ne doit savoir que nous sommes en contact.

— C’est entendu. Quand désirez-vous me voir ?

— Ce soir, si c’est possible. Chez moi. Ça vous va ?

— Je n’avais rien de prévu, c’est parfait ! À quelle heure ?

Je lui communiquai mon adresse et lui proposai de passer vers vingt-et-une heures, après m’être assurée qu’elle n’avait rien mangé. Pour une fois, je ne serais pas seule à dîner et nous pourrions commencer à parler sérieusement de cette affaire.

Au terme de notre conversation, je photocopiai chaque page de l’album ainsi que les photos qu’il contenait. Mon dossier sous le bras, je quittai le bureau la peur au ventre. Personne ne devait me voir avec ce double. Au terme de plusieurs frayeurs injustifiées, je parvins à sortir et rentrai chez moi préparer un repas correct pour deux ventres affamés.

Ce n’était pas de la cuisine de grand chef, mais les plats surgelés préparés et réchauffables étaient d’un grand secours, surtout dans ce genre de situation. Une salade composée en entrée et une crème glacée au dessert feraient le reste. Pas d’alcool bien sûr, mais eau minérale et jus de fruits à volonté.

Elle ne le savait pas, mais c’était la première fois depuis trois ans que je cuisinais – si l’on pouvait parler de cuisine – pour quelqu’un. Après mon « accueil chaleureux », c’était une façon très personnelle de m’excuser, étant donné que je ne présentais jamais d’excuses verbales.

***

Lorsqu’elle arriva, notre conversation fut limitée aux banalités préliminaires de la courtoisie. Pour dissiper la gêne installée entre nous, je lui proposai rapidement de passer à table, initiative vivement saluée par nos estomacs. Une demi-heure plus tard, nos ventres repus nous invitèrent à davantage de bavardage.

Nous fîmes connaissance autour d’un café et elle me parla de son parcours, introduction à l’affaire qui nous liait désormais. C’est ainsi que j’appris qu’elle était spécialiste des meurtres en série, qu’elle avait une licence en droit, une autre en psychologie, qu’elle s’était par la suite tournée vers les meurtres rituels et religieux. Elle avait travaillé pour le F.B.I et venait en France dans l’espoir de faire progresser le statut des profilers.

Lui parlant brièvement de moi, sans toutefois m’attarder sur les détails, je lui remis ensuite le dossier contenant les photocopies de l’album et notre collaboration commença ainsi. Elle sortit son carnet et y griffonna quelques notes en se grattant le menton de temps en temps. Comme je l’observais, je vis alors son expression changer selon les photos et les rapports dactylographiés. Le temps qu’elle prenne connaissance du dossier, je fis la vaisselle en jetant un coup d’œil par moment au salon.

Il fallait que je m’occupe.

J’avais envie de boire, mais je résistais à la tentation. Avoir vidé toutes les bouteilles n’était pas une précaution inutile, car le spectacle des sept « cadavres » attendant d’êtres recyclés dans la poubelle de tri me fut d’un grand soutien moral.

De retour au salon, je lui demandai ses premières conclusions.

— Alors, qu’en pensez-vous ?

— Impressionnant. Cet homme est un cas intéressant.

Intriguée par sa réponse, je me demandais ce qu’elle pouvait bien signifier. Qu’avait-il de si intéressant ? À quel niveau ? Avait-elle déjà découvert quelque chose qui nous avait échappé ? Elle venait d’attiser ma curiosité.

— Que voulez-vous dire ?

— Regardez, dit-elle en me montrant ses notes. Il existe deux types de tueurs. Dans la colonne de gauche, j’ai recensé toutes les caractéristiques des tueurs désorganisés, les psychotiques, et à droite, celles des tueurs organisés, les psychopathes.

Regardant la feuille, je parcourus les colonnes des yeux. Ce que je vis me laissa plus ou moins perplexe.

 

Psychotique

- Solitaire.

- Vit seul.

- Voyage peu.

- Intelligence moyenne.

- Socialement immature.

- Emploi peu qualifié.

- Incompétent sexuellement.

- Actes sexuels post mortem.

- Corps laissé en évidence.

- Lieu du crime en désordre, avec beaucoup d’indices.

- Corps laissé sur place.

- Antécédents psychiatriques fréquents.

- Antécédents pénaux rares.

- Prostration possible près du cadavre.

- Forfait spontané.

- Victime choisie au hasard.

- Troubles de la personnalité de type psychotiques.

- Immaturité affective.

Psychopathe

- Sociable superficiellement.

- Vit avec une partenaire.

- Intelligence supérieure.

- Sexuellement compétent.

- Emploi stable.

- Père absent ou violent.

- Victime choisie selon un type spécifique.

- Une situation de stress provoque l’acte criminel.

- Suit le crime dans les médias.

- Crime planifié.

- Personnalise la victime.

- Transporte le corps de sa victime.

- Antécédents psychiatriques rares.

- Antécédents pénaux fréquents.

- Pas d’arme ni de preuve sur place.

- Le lieu du crime reflète sa préparation.

 

OceanofPDF.com

La première question qui me vint fut évidemment de savoir si elle avait dressé cette liste avant ou après la lecture du dossier. Il était clair que notre homme était un tueur organisé, pas besoin d’être Profiler pour s’en rendre compte. Si c’était un tueur « désorganisé », nous l’aurions déjà coffré, et tous les éléments de l’enquête caractérisaient Alexandre dans la catégorie dite « organisée ».

Crime planifié à raison d’une victime tous les deux mois. Il vivait avec une partenaire, Franky nous l’avait confirmé – mais nous n’avions toujours aucune piste de ce côté. Ses victimes étaient choisies sur un type particulier puisqu’il s’était fait surnommé le « tueur de mariées » par les médias. Personnalise la victime, oui car il laissait une lettre de son prénom après les avoir coiffées et maquillées.

Transporte la victime, Franky nous avait parlé d’un Ford Transit noir et Cortès avait une piste sérieuse. Pas d’arme ni de preuve, Alexandre nous avait toujours laissés dans le vide le plus complet, et Serge, le médecin légiste, disait que c’était un pro. Pour le reste, je ne savais pas. Ces éléments sortaient de mon cadre de compétences et n’étaient pas de mon ressort.

— Cette liste, vous l’avez établie avant ou après avoir lu le dossier ?

— Avant, pourquoi ?

— Parce que notre homme est un psychopathe et que vos caractéristiques correspondent aux éléments du dossier. Qu’a-t-il de si spécial ?

— Comme vous, j’ai d’abord pensé qu’il s’agissait uniquement d’un tueur organisé, mais après analyse de son parcours, je me suis rendu compte que son profil contenait une grande mixité. L’on retrouve aussi un comportement psychotique.

— Je ne vous suis plus là ! Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Que le profilage n’est pas une science aussi exacte que les mathématiques.

J’aimais beaucoup cette femme. Elle avait fait preuve d’une certaine logique jusqu’à maintenant, mais elle devrait arrêter de parler par énigmes si elle désirait assurer le bon fonctionnement de notre collaboration. Et puis ce foutu accent américain aussi…

Calme-toi ma vieille, c’est toi qui lui a dit de venir…

— Tout crime répond à un besoin. Il peut donc être répertorié. En somme, nous avons le crime crapuleux dont le règlement de comptes est le meilleur exemple, la vengeance, le crime passionnel, le crime obsessionnel, le crime accidentel et le crime kabbalistique dit « meurtre rituel ». Chaque assassin se trouve forcément dans l’un de ces cas de figure. Dans notre affaire, le tueur ne s’intéresse qu’aux femmes. Il est aisé de constater que le fil rouge est le mariage puisqu’il les tue la veille de leur union. L’on pourrait croire à une vengeance ou un crime obsessionnel, mais il n’en est rien.

— Pourquoi ?

— À ce stade, la chronologie est importante…

Mélissandre Kramer ferma les yeux et se plongea dans une sorte de transe effrayante.

— Je m’appelle Alexandre. Nous sommes en août 2004 et je commets mon premier crime. Je décapite ma victime et en fais un mannequin de mort que j’expose aux yeux de tous. Puis, je passe à ma seconde victime deux mois après. Est-ce que j’y ai pris goût ? Non. Et pourquoi ? Parce que j’ai un message à délivrer.

— Quel message, et à qui ?

— J’y viens. Je change de mode opératoire avant de tuer encore. Et je recommence deux mois après avec un nouveau mode opératoire, mais je veux que l’on sache qu’il s’agit de mon œuvre. Alors je prépare chaque corps avec soin et je laisse ma signature derrière le lobe de leur oreille. Bien sûr, je suis reconnaissable grâce aux ablutions post mortem et au maquillage, pourtant je ne nargue pas les autorités, ne revendique rien. Je poursuis mon ambition secrète, comme guidé par un mentor, une personne que j’ai identifiée et acceptée comme divinité ou puissance supérieure. Je m’apprête à changer, à évoluer pour accomplir quelque chose de Grand, et j’ai besoin d’être reconnu par tous, mais surtout par les représentants de l’autorité actuelle.

Elle s’arrêta en me fixant, s’assurant que je la suivais. À l’instar de ses prévisions, le résultat était là. Lentement, je me laissais gagner par son raisonnement. J’avais compris, mais je refusais de prononcer le verdict.

D’un battement de cils, je marquai ma compréhension et l’invitai à poursuivre.

— En général, l’étude des victimes en dit long sur le meurtrier. Ces derniers ne s’attaquent qu’à des gens de leur race, de leur âge ou de leur sexe. Des combinaisons sont possibles entre ces critères, mais dans notre affaire… (elle marqua un temps d’arrêt avant de poursuivre) D’après mes premières estimations, je pense qu’Alexandre est une femme se faisant passer pour un homme.

— Non, attendez, c’est impossible ! Nous avons un témoin oculaire et auditif qui peut témoigner devant un juge d’un contact direct avec notre homme. Il a sans doute une petite amie ou une sœur qui l’aide à passer incognito, mais c’est un homme que nous recherchons, je vous l’assure ! D’où vous vient une telle idée ?

Absorbée dans un étrange silence, l’Américaine fixa le mur derrière moi avant de répondre.

— C’est une hypothèse à ne pas écarter, mais si vous dites vrai pour sa compagne, alors c’est elle qui sème les cadavres, Alexandre ne s’occupe que de l’enlèvement des victimes. Il est utilisé en tant qu’homme de main. Trouvez-le et vous la trouverez, elle.

— Un duo de tueurs ?

— Non, une tête pensante et des muscles pour la basse besogne. Dans ce genre d’association, il y a toujours un dominant et un dominé qui, dans la majorité des cas, sert de bouc émissaire. Et en cas de capture, elle a dû faire le nécessaire pour s’assurer de son silence, mais rien que nos techniques d’interrogatoires ne sauraient mettre en lumière. Il s’est passé dans la vie de cette femme un événement important en août 2004. Ça a été son déclic, son révélateur, la raison expliquant pourquoi elle est passée à l’acte à ce moment-là et pas avant. Elle devait avoir accumulé une colère et une rage qu’elle ne pouvait exprimer, une tension anormalement élevée pour un être humain et cette haine a été libérée à ce moment-là. Voilà pourquoi nous retrouvons les caractéristiques des deux catégories de tueur chez Alexandre.

C’était vraiment intéressant.

Alors, jusque tard dans la nuit, Mélissandre me fit part de sa formation de profiler et des techniques utilisées, dont celle qui l’avait amené à cette conclusion. La méthode d’analyse qu’elle m’avait présentée résultait des recherches effectuées de 1979 à nos jours sur les criminels américains. Cette comparaison avait d’ailleurs été publiée par le F.B.I en 1990 – dix ans après le début des recherches – dans l’un de leurs rapports sur les homicides sexuels. Il s’agissait d’un complément – et non, comme je l’avais pensé, d’un substitut – d’enquête qui permettait de faciliter la capture du tueur en série.

Aux États-Unis, ils se servaient du programme VICAP (VIolent Criminal Apprehension Program) créé en 84, et nous avions en France SALVAC (Système d’Analyse des Liens de la Violence Associée aux Crimes), son homologue. La gendarmerie et le SRPJ faisaient parfois appel à des intervenants externes afin de résoudre certaines affaires, intervenants qui recensaient les profils criminels dans la base de données du programme. Mais chez nous, nous n’utilisions pas, ou très peu, le programme SALVAC.

La BC avait été choisie comme unité pilote en 2002 pour tester ce nouveau système, mais, encore à ses premiers balbutiements, il n’était pas aussi opérant que le VICAP. Et puis surtout, nous avions des méthodes dont l’efficacité n’était plus à démontrer.

Après avoir mis en évidence ces deux profils types, elle avait fait une analogie rapide avec le « duo Alexandre ». Même si tous les éléments tendaient à le classer dans la catégorie des tueurs organisés, son champ d’action et la fréquence des meurtres prouvaient qu’il voyageait peu. Ses antécédents pénaux étaient rares puisqu’un tel comportement n’était pas le reflet d’actes déjà commis par le passé.

Il avait donc réagi à une situation de stress intense.

La question de son comportement sexuel l’inquiétait également, car il n’y avait jamais eu de sévices sexuels sur les victimes. Au contraire, il les maquillait et les préparait pour qu’elles ressemblent aux poupées en robe de mariée. D’après ses premières hypothèses, elle estima qu’il devait s’agir d’une frustration relative à l’enfance, mais cela pouvait être la personnification de ses victimes par l’autre, une sorte de reflet d’elle-même dans la mort. Puis elle ajouta qu’il lui faudrait un peu de temps pour pénétrer l’esprit d’Alexandre.

Elle me fit alors part d’exemples d’affaires résolues grâce à la victimologie et l’étude psychologique des criminels. Mélissandre me confia aussi que le travail du profiler, bien qu’étant une aide efficace, ne garantissait pas l’arrestation du meurtrier à chaque enquête. Il était même arrivé que leur collaboration fasse échouer l’investigation, l’écartant de la réalité criminelle de l’assassin.

Mais ces cas étaient suffisamment rares pour que le F.B.I continue à faire appel à eux.

Par la suite, elle me fit part de son désaccord avec les cinéastes et les romanciers présentant trop souvent les tueurs en série comme des génies criminels méticuleux, solitaires, pervers, froids et sans morale. Au procès Chestier, le professeur Zimmermann avait d’ailleurs repris cette expression qu’elle condamnait avec ferveur.

Sa longue expérience lui avait prouvé que la première victime du tueur en série, était le serial killer lui-même. Le SK, terme générique utilisé outre-Atlantique pour les désigner, était un être en détresse, et malade, qu’un trouble émotionnel intense avait conduit dans une spirale en marge de la société.

La plupart du temps, il était conscient de ses actes et ses crimes devenaient, en quelque sorte, un appel à l’aide inconscient, un moyen de se faire arrêter, car il souffrait d’une carence affective ou physiologique.

***

Notre seconde pause-café nous lia davantage. J’eus alors la vague impression de la connaître depuis toujours. Nous devenions presque amies. Le tutoiement était désormais de rigueur entre nous. Je l’aimais bien. Nous étions maintenant détendues et bien plus à l’aise qu’en début de soirée. Mais mon côté suspicieux revint à la charge, comme pour m’avertir d’un danger.

Quelque chose n’allait pas.

Je me mis soudain à regretter de l’avoir invitée chez moi, de lui avoir confié les détails de l’affaire. Je repensais à ses explications, à notre rencontre. Quelles étaient ses motivations dans cette affaire ? Un vertige angoissant s’empara alors de moi et une effroyable pensée me traversa l’esprit.

Une femme que je ne connaissais pas se présentait à moi pour m’aider dans une enquête que nous n’arrivions pas à résoudre. Je traversais une mauvaise passe, je me trouvais acculée. Fatiguée, j’accumulais les erreurs. Je lui donnais un libre accès à des données ultraconfidentielles et elle ne me demandait rien en échange.

Je trouvais ce détail alarmant. La vie m’avait enseigné que l’on n’obtenait jamais rien gratuitement. L’idée qu’elle soit le tueur que nous recherchions m’apparut ensuite comme une évidence que je ne pouvais plus nier. Elle m’observait. Elle se jouait de moi. Tout ceci n’était qu’une mise en scène de plus afin de me piéger.

Il me fallait un verre !

Le scénario était clair. Plus elle serait proche de moi, plus elle pourrait tuer en toute impunité, se sachant au-dessus de tout soupçon. Comme elle me l’avait dit, il était si rare qu’un profiler aiguille une enquête sur une fausse piste que le F.B.I continuait à leur faire confiance.

L’autre, la tête pensante, c’était elle !

Ou alors, Franky n’avait pas pu voir le type de la fourgonnette pour une simple et bonne raison. Il ne s’agissait pas d’un homme, mais d’une femme, de cette femme ! Et si Mélissandre Kramer n’était pas son vrai nom ?

Il me faudrait à la première heure demain vérifier ce détail.

Rattachant ces éléments à la piste de Cortès, je pourrais certainement faire le lien entre les deux. Elle avait sans doute loué un véhicule sous un faux nom. Mais il était difficile à l’heure actuelle d’utiliser un nom d’emprunt sans se faire repérer.

Je t’aurai Mélissandre, Alexandre ou qui que tu sois réellement ! Je t’apprendrai à te foutre de ma gueule !

Elle était venue se livrer sans le savoir. Pour l’instant, elle devait se sentir hors d’atteinte. Elle devait se gausser de son intelligence supérieure. Quand je pense qu’elle était au procès de Robert Chestier !

Qui es-tu réellement ?

Qu’importe, il ne fallait rien dévoiler de mes découvertes pour le moment. Je devais continuer à faire semblant de croire en sa gracieuse collaboration. Technique bien connue des négociateurs de la B.R.I, il fallait se mettre au niveau de son interlocuteur, abonder dans son sens afin de le mettre en confiance, qu’il ne se doute de rien pour le faire baisser sa garde et le capturer ensuite.

Je m’étais mise seule dans cette situation, je devais m’en sortir seule. Mais j’étais sûre d’une chose, cette affaire serait prochainement bouclée.

Tu pensais vraiment que j’allais mordre à ton histoire de duo ?

Je lui dis en souriant :

— Il est vraiment bon ce café. Je n’ai jamais mis les pieds en Amérique, mais du peu que j’en sais, il paraît que le café est imbuvable là-bas.

— Oh oui ! dit-elle en rigolant. Tu serais surprise. C’est tellement infect que je ne peux même pas t’en faire une description. C’est comme un fond de cafetière rance dilué dans un jus de chaussette moisi, me précisa-t-elle en faisant une moue de dégoût. Oh my God, it’s so icky…

Pourquoi les as-tu tuées ? Quel est ton intérêt à venir me narguer ?

Je fis une grimace afin de mimer le dégoût d’une boisson mondialement appréciée et pourtant dénaturée par les usines de l’oncle Sam. Je n’avais de cesse de m’interroger à son sujet, mais je continuais à jouer la comédie. Je la regardais en souriant.

Je t’aurai à ta prochaine tentative.

— Il faut que j’y aille, dit-elle en regardant sa montre.

— D’accord, tu veux que je te raccompagne ? Il n’y a plus de métro à cette heure-ci.

— C’est gentil, mais reste te reposer, tu as beaucoup de travail. Je vais prendre un taxi.

Quelle sollicitude ! Je suis vraiment touchée. Une fourgonnette Ford ne serait-elle pas plus adaptée ?

— Très bien, dis-je en la raccompagnant. Par contre, je garde le double du dossier ici, on ne sait jamais.

— Tu as raison, on n’est jamais trop prudente. J’ai pris quelques notes. Je t’appelle si j’ai une piste.

— D’accord.

Et elle m’embrassa en partant.

Le baiser de Judas.

Je sentis un filet d’adrénaline remonter le long de mon échine avant d’être paralysée par un frisson glacé.

Un ange passa.

Je venais de dîner avec l’assassin. Chapeau bas sur ce coup-là ! Pour l’instinct policier, je pouvais revenir en deuxième semaine. Dans quel pétrin m’étais-je encore fourrée ?

Axiandre, t’as encore merdé, ma vieille !

Tremblante, il fallait que je fasse retomber la tension.

Juste un verre.

Je me rendis alors dans ma chambre et sortis la bouteille cachée sous le lit. Je n’avais pas autant de volonté de décrocher que je semblais le croire. Mais j’étais sur le fil du rasoir. Je sentais comme une épée de Damoclès au-dessus de ma tête. Pour un officier de mon envergure, j’accumulais les erreurs graves – que même un novice n’aurait pas commises – de manière si spectaculaire, que j’en commettais une pour réparer la précédente.

Des larmes de tristesse, de honte et de colère coulaient à torrent de mes yeux. L’image trouble de la bouteille suffisait à peine à me réconforter. Je faisais vraiment n’importe quoi.

Mais qu’est-ce qui m’arrive ?

De retour à la cuisine, je me mis face à l’évier, prête à vider au goulot le poison qui m’attirait d’une main tremblante.

Ne fais pas ça, tu vas le regretter !

Au fond de moi, une voix m’intimait de boire tandis que je m’ordonnais farouchement le contraire. La conversation échangée avec le taulier me revint alors en tête.

— Vous êtes un bon flic. Vous faites du bon boulot et nous sommes tous satisfaits, mais il semblerait que vous traversiez une mauvaise passe ces temps-ci. Ressaisissez-vous nom de dieu ! Que se passe-t-il enfin ?

— Commissaire, je…

— Pas d’embrouille ! On est en famille ici. Vous pouvez et vous devez me dire la vérité !

— Il est vrai que j’ai quelques problèmes de boisson depuis peu.

— Pourquoi ne pas être venue plus tôt ? Nous aurions pu discuter. Je n’ai pas de conseils à vous donner, mais vous avez besoin de parler et d’être écoutée. Savez-vous quel jour nous sommes aujourd’hui ?

— Mardi pourquoi ?

— Parce qu’hier a eu lieu la réunion des dirigeants du 36. Le Préfet a même demandé des nouvelles du « tueur de mariées » et le Big Boss l’a rassuré en lui disant que vous étiez sur le coup. Axiandre, mon bureau est toujours ouvert, je ne vous le dirai jamais assez. Je ne vous force pas la main, mais si vous en éprouvez le besoin, venez me voir. Ne laissez pas la goutte vous enlever votre job ! Réagissez avant qu’il ne soit trop tard.

J’avais trouvé ma voie de sortie et cette bouteille était la dernière que je touchais. Cette affaire résolue, je ne boirais plus jamais une goutte d’alcool. Non. Pourquoi attendre ? Il me fallait la vider. Maintenant.

Dans l’évier.

Non, moi.

L’évier !

Moi.

L’évier bordel !

Non, MOI !

L’évier !

Moi.

L’évier.

Moi !

L’évier !!

Plus rien. Ma volonté avait pris le dessus. Je souriais. Mais un étrange malaise fit disparaître ce sourire de mes lèvres lorsque je serrai la bouteille contre moi. Cette victoire illusoire fut de courte durée.

Pour l’instant, j’en avais vraiment besoin. Un verre, juste un.

Un dernier, c’est promis, je ne recommencerai plus. Juste un verre et je jette le reste.

Après tout, il fallait bien la finir puisque je l’avais achetée pour ça. N’écoutant que mon courage, je portai le goulot à mes lèvres afin de noyer mes erreurs et mon chagrin dans l’alcool. La première gorgée inonda ma gorge de chaleur. Un geyser de feu éclata de mes papilles, inondant mon palais et ma trachée de soufre. C’était comme si je buvais de l’acide. Je bus une seconde rasade pour atténuer cette sensation. L’effet ne s’estompait pas.

Ce fut pour moi un prétexte pour continuer.

Surprise par ma descente phénoménale, la bouteille se vida sans mon consentement. Mais je n’étais pas rassasiée. Il m’en fallait davantage. Malgré l’horreur de ma situation et le dégoût croissant que je ressentais pour mon apathie, j’en sortis trois autres de leur cachette.

Confortée dans mon impuissance, la première bouteille m’embruma les sens. La seconde remplaça mes membres par du coton, m’emportant dans une dimension où temps et perspectives étaient faussés.

La dernière autorisa dans mon cerveau des connexions synaptiques dont le surprenant résultat me conduisit au paradis des alcoolos et je m’écroulai ivre morte après en avoir vidé le contenu en quelques gorgées seulement.

 

OceanofPDF.com