Miroir

Alick · Chapitre 23 sur 39

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Miroir

Chapitre 22

 

Alexandre 5/8

 

Debout, je regardais le jour se lever à travers la fenêtre de ma chambre d’hôtel. J’avais passé ma première nuit à Shanghai et je me surprenais encore. Surmontant l’une de mes pires phobies, j’avais pris l’avion à destination de cet endroit mythique.

Un simple besoin de changement. Une envie d’exotisme et d’aventure sans doute. À l’écoute de mes pulsions, j’avais donc quitté la France pour la Chine. Après onze heures de vol, après avoir traversé la Hollande, le Danemark, la mer Baltique, Saint-Pétersbourg, Krasnoïarsk et Irkoutsk, nous avions atterri au Beijing Capital Airport, l’aéroport de Pékin.

La nuit à bord de l’appareil s’était mal déroulée, et nous étions un peu groggy à la descente de l’avion le lendemain. Mais le pire fut le long contrôle des passeports et des visas, rituel administratif et procédurier qui, à défaut d'être plaisant après une nuit fatigante, ménagea un sas entre nos deux mondes.

Mon premier contact avec la Chine se fit presque trois heures après. Heureusement, l’un des distributeurs automatiques de l’aéroport avait pu convertir mes euros en yuans sans barrière de langue. J’étais seul, ne parlais

pas chinois et avais le niveau d’anglais d’un collégien de Z.E.P{21}.

Durant un court instant, je m’étais pris pour un conquistador prêt à découvrir un nouveau monde, sentiment probablement généré par la forte chaleur du pays, car décalé et sans rapport avec les circonstances. La température avoisinait les trente degrés et il n’était que dix heures du matin. Moi qui rêvais d’exotisme, j’étais servi !

Ayant refusé la « formule à touristes », je n’avais qu’un hôtel de standing inclus dans mon forfait. Ma valise sous le bras, je cherchais donc la navette qui m’y acheminerait. Tous les cars se remplissaient de touristes et partaient une fois le chargement effectué. Les hommes d’affaires en déplacement étaient accueillis par des pancartes et conduits dans de grosses berlines sombres et climatisées. Les natifs de retour au pays retrouvaient leurs familles pour les uns, prenaient les transports ou un taxi pour les autres.

Je suivis des yeux le groupe qui était avec moi dans l’avion et les vis embarquer à bord d’un car. Lorsqu’ils me communiquèrent le nom de leur hôtel, je me rendis vite compte que nos chemins se séparaient ici. Et, après le départ du dernier car, l’aventure commençait pour moi, car il me fallait maintenant trouver cet hôtel où j’étais attendu. Je commençais à regretter les circuits proposés. En mon for intérieur je pestais contre l’agence qui avait, semble-t-il, omis de me faire part de certains détails.

Alors, avec mes hautes capacités linguistiques, j’entrepris de dialoguer avec les chauffeurs de taxi afin de me rendre à l’Hôtel de la Bienfaisance. Il est vrai que le nom sonnait bien. Mais en français seulement, parce qu’il était tout simplement imprononçable aussi bien en chinois qu’en anglais. Surtout pour moi ! Un sentiment de déception s’empara de moi après le dixième chauffeur. Puis ce fut le doute, la colère et finalement la panique.

Fort heureusement, la Providence plaça Angélique sur ma route. D’origine française, elle s’était installée en Chine pour finir son cycle d’études supérieures. Étudiante en urbanisme à l’université de Tongji, elle était de Shanghai. Son histoire était un peu compliquée, mais elle était parvenue à réaliser ses rêves.

Ayant assisté malgré elle à mes tribulations, elle se proposa de m’aider. La seule condition fut que je puisse attendre le soir pour me reposer, car elle avait des choses à faire en ville. Bien sûr, ma réponse fut oui et elle me servit de guide au long de cette première journée. Le courant était tout de suite passé entre nous, et ni l’un ni l’autre ne voulions alors nous quitter.

Elle me parla de son travail et de son action sociale dans le district de Xuhui, territoire de l’ancienne concession française. À une centaine de mètres de la station de métro Changshu, se tenaient les derniers lilong de la ville, exception faite de ceux de Changfang Garden. Zhou Jian, vice-doyen de l’Institut d’architecture et d’urbanisme de l’université de Tongji, supervisait l’ensemble des opérations.

Ne sachant pas ce qu’était un lilong, elle m’expliqua qu’il s’agissait d’un ensemble d’immeubles, anciens et abandonnés, occupés par des familles aux revenus insuffisants. Volontairement délaissés pour faire fuir les locataires, ces derniers vivaient dans d’horribles conditions de confort et d’hygiène.

Véritable passionnée, elle me parla de son combat durant toute la matinée. Il fallait l’entendre dénoncer les abus des promoteurs immobiliers, ainsi que la mauvaise foi des organismes de relogement.

Elle semblait si heureuse d’avoir trouvé une oreille attentive qu’elle parlait sans arrêt de ses rencontres, de ce pays qu’elle avait appris à connaître, et d’autres choses qui m’échappèrent. Soudain, son récit se fit écho, puis onde sonore, avant de n’être qu’un bruissement et je m’abandonnai à Morphée.

— Alexandre !

— Quoi ? Hein ! Pardon, je me suis assoupi.

— Oh, je suis désolée, c’est de ma faute. Vous venez à peine d’arriver et je vous assomme avec mes histoires.

— Vous n’y êtes pour rien, c’est le décalage horaire.

— Non, vraiment, je tiens à me faire pardonner. Que diriez-vous d’une visite guidée de Beijing comme vous n’en aurez par aucun autre guide ?

— C’est-à-dire que…

— Et demain, je vous emmène au cirque de Shanghai. Il est très réputé et j’ai justement deux places.

— D’accord.

Elle était si jolie. Comment aurai-je pu refuser ? Ses démarches achevées, elle me fit visiter la capitale avant de me conduire à Shanghai la nuit venue. Angélique connaissait parfaitement la ville. Elle trouva mon hôtel sans difficulté et me déposa avec la promesse de m’y retrouver le lendemain.

***

Ce matin donc, j’attendais sa venue après une excellente nuit de sommeil dans un lit de rêve. L’agence n’avait pas menti sur ce point. Le confort était au rendez-vous. La chambre était claire, spacieuse et agréable. Tout le personnel de l’établissement parlait le français et ils possédaient un grand sens du service.

Vers neuf heures, Angélique arriva et me fit découvrir les dessous de Shanghai. Cette fille était aussi incroyable que cette ville. La journée en sa compagnie passa à une folle allure. La nuit tomba si vite que j’en fus surpris. L’heure du spectacle approchait et il nous fallait nous presser un peu.

Tandis que nous étions dans la file d’attente, Angélique m’expliqua que la troupe qui se produisait était très réputée en Chine. Il s’agissait de la deuxième famille d’acrobates, après celle du cirque de Pékin, et ils furent les invités d’honneur de Shanghai 2004 l’année dernière.

Le spectacle était magnifique.

Les figures et les prouesses techniques dépassaient l’entendement. J’étais admiratif devant un tel ballet. De nature généreuse en surprises, Angélique s’adressa alors à l’un des trapézistes et la troupe se mobilisa pour m’inviter à exécuter l’une de leurs figures. Cloué par la peur, je refusai, mais Angélique y alla.

Rapidement, ils lui expliquèrent les règles de sécurité et l’enchaînement de leurs mouvements. Ses consignes assimilées, elle prit les airs d’assaut avec un duo de trapézistes. La première figure se passa bien et reçut une salve d’applaudissements du public en délire.

Alors elle enchaîna avec des sauts croisés, périlleux et devant tant de facilités, le public voulut partager ses sensations de haute voltige. Les gens se ruèrent sur la piste comme un seul homme. Malheureusement, la brutale surcharge de l’assistance provoqua une chute du plafond sur les acrobates.

Je vis ensuite leurs corps tomber avant d’être pliés puis aplatis comme sous l’effet d’une presse hydraulique avant de me réveiller en sursaut.

2 heures 11.

Réveillé. Commentaire. Le vent souffle. Ça pique. J’ai froid. Je me frictionne. Tiens, je suis habillé. C’est bizarre. Étrange. Je suis dehors. Je ne suis pas dans mon lit. Où suis-je ? Je ne sais pas. Je ne sais plus. Je suis assis sur un capot. Abîmé. De la tôle. Froissée. Partout. Autour de moi. Des carcasses de voitures. Empilées. Comme des montagnes.

Ça me revient. La casse. La fille. Je m’étais juste assoupi. Les rêves. Les meurtres. Tout est lié. J’ai compris. Je suis un génie.

« Au travail, mon amour. Ne tarde pas trop, tu pourrais te faire prendre par le gardien. »

La voix !

Elle a raison. Je dois obéir. Faire vite. Le temps passe. Le temps presse. La fille. Je dois la préparer. Avec plus de soin que les autres. Le travail sera délicat. J’y arriverai. Rien ne m’est impossible. Je suis un démiurge. Je vais entrer dans l’Histoire.

— Ha ! Ha ! Tremblez pauvres fous, implorez ma pitié, vous qui m’avez rejeté ! Je suis Tout-Puissant ! dis-je en prenant une voix de baryton.

Mon index est pointé vers le sol. Je mime un dieu. Colérique. Il prépare sa vengeance. Le monde tremble. Je serre le poing. Je suis TOUT-PUISSANT !

« Alexandre ! Tu feras ça plus tard, tu as du travail qui t’attend ! »

— Pardon. Je suis désolé. J’y vais.

La voix !

Il ne faut pas la décevoir. Ni la contrarier. Je baisse la tête. J’ai peur qu’elle m’en veuille. Mon sac. Il est par terre. Je le ramasse. Je m’éloigne. Rapidement. Encore cinq. Le rituel. Bientôt fini. Mon œil. Gonflé. Je vois flou. Oh, non ! Je pleure.

« Que se passe-t-il, mon amour ? »

— Rien, je t’ai contrariée. Tu ne voudras sans doute plus de moi après.

« Mais si mon chéri, c’est juste que le temps presse. Je ne suis pas en colère contre toi. Je désire juste que tu termines ce que tu as commencé. Je t’indiquerai la prochaine fille, sois rassuré. »

— C’est vrai, tu ne m’en veux pas ?

« Non mon cœur, tu sais bien que je t’aime trop pour t’en vouloir ! Mets-toi au travail. »

La voix !

Je l’aime moi aussi. Elle m’encourage. Je suis soulagé.

Tremblez pauvres fous.

Je souris. Mon index est dirigé vers le sol. Je fais doucement. Discret.

Je suis Tout-Puissant.

Elle ne doit pas m’entendre. Ni me voir. Je prendrai soin de ce corps. Je m’appliquerai à l’ouvrage. Plus que cinq.

Implorez ma pitié…

 

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