Miroir
Chapitre 4
Axiandre 2/11
Le Commissaire avait raison. Les fêtes de fin d’année arrivaient et il me fallait des vacances de toute urgence.
En général, lorsqu’un policier commençait à rêver de ses enquêtes – et dans mon cas il s’agissait plutôt de cauchemars, il devenait impératif pour lui de prendre du recul, de couper avec l’atrocité du quotidien.
Étant donné ma situation et surtout mes rêves actuels – mon père, mon enfance, Jérémy et les meurtres –, il était grand temps que je prenne un congé, ma foi bien mérité. Oublier les récents événements me semblait improbable, voire impossible, pourtant un changement d’air me ferait le plus grand bien.
Contrairement aux flics de fiction, nous n’étions pas obsédés par notre travail. Nous le faisions certes avec rigueur et discipline, mais l’enquête s’arrêtait une fois arrivés à la maison. Les rêves que nous faisions n’étaient qu’un dégagement de stress de notre inconscient. Le retour à la vie normale auprès de nos familles était donc le meilleur moyen pour ne pas péter les plombs.
Je n’avais ni petit ami, ni flirt, et je n’étais pas mariée, mais j’avais tout de même un exutoire. Ma seule joie de vivre, mon seul repère affectif – hors cadre professionnel, car j’aimais mon boulot aussi passionnément qu’un amant – était Magali, ma seule et unique amie. De deux ans mon aînée, cette trentenaire épanouie avait déjà une grande fille de quatorze ans prénommée Lilianna.
Quatorze ans ! Comme le temps passait vite. Cela devait faire six ou sept ans que je ne l’avais pas revue. Bon d’accord, trois ans en réalité ! Mais elle devait avoir beaucoup changé si je me fiais à la voix suave et presque femme qui me répondait parfois au téléphone.
Magali était mon parfait contraire. Employée de banque au Crédit Agricole de Champs-Sur-Marne, elle avait fondé un foyer, et menait une vie sentimentale stable et épanouie. Son mari, Philippe, était l’homme idéal. Bonne position sociale, revenus élevés, ses nombreux déplacements professionnels ne lui autorisaient qu’une semaine par mois avec sa famille et parfois, une semaine tous les deux mois.
Pas le temps de s’engueuler, ils se retrouvaient pour de folles journées de sexe et il repartait. Le reste de la relation se faisait par téléphone et durant les vacances où il mettait un point d’honneur à être auprès de sa femme et de leur fille.
Magali n’avait pas d’amant et Lilianna ne se plaignait pas trop de l’absence de son père. Leur histoire fonctionnait plutôt bien.
Notre rencontre remonte à une époque peu glorieuse de mon existence, l’adolescence, période que je n’évoque que rarement en raison des tragiques événements familiaux. Bien qu’étant chahutée de famille d’accueil en famille d’accueil, puis dans divers foyers, j’étais très studieuse et plutôt bonne élève.
Magali était l’une des pensionnaires du dernier foyer où j’étais et elle fréquentait déjà Philippe à cette époque – c’est d’ailleurs grâce à lui si elle s’en est sortie. J’avais fait sa connaissance à son troisième mois de grossesse et nous ne nous sommes plus quittées depuis. J’ai ensuite assisté à la naissance de Lilianna puis à son mariage. Aussi liées que des sœurs, nous étions voisines de palier, mais un incident nous sépara.
D’un commun accord, Philippe et Magalie quittèrent Paris, il y a cinq ans de cela, suite à une infection pulmonaire contractée par Lilianna. Sujette à des bronchites asthmatiformes chroniques, le pédiatre leur avait alors conseillé un air plus pur afin d’éviter les complications et ils s’étaient donc installés en Seine-et-Marne, à Émerainville.
Ce n’était pas loin de Paris, c’est vrai, mais je n’avais jamais le temps d’aller les voir. Ils avaient emménagé rue de la fée dans un grand pavillon clair avec une toiture en tuile, des volets en bois vernis et un petit jardin.
Perpendiculaire à la sienne se tenait la rue du crapaud chanteur et, chaque fois que je m’y rendais, le nom des rues m’arrachait un sourire.
L’idée de base avait été de faire nommer les rues par les enfants de l’école primaire. Le résultat était donc poétique et enchanteur à l’instar de rues comme les mille et une nuits, le lapin vert ou encore l’allée des lutins.
En dépit de cela, je voyais le mal partout, car, non loin de cet éden aux rues pavillonnaires endormies, il y avait les Montagnes bleues. Ce quartier insalubre, majoritairement peuplé de familles maliennes, était une zone ghettoïsée bien connue de nos services comme plaque tournante en matière de stupéfiants et de trafics en tous genres. D’après la rumeur, c’était également une voie sans issue où menaient de nombreuses affaires.
Mais la commune conservait encore quelques centres historiques commerçants, de magnifiques étangs et des parcs à la verdure presque irréelle. Et puis, il me fallait mettre de côté mon regard de flic.
Après tout, j’étais en vacances, non ?
Au terme d’un rapide coup de fil, Magali m’avait ordonné de venir la voir quelque temps. Lilianna et elle seraient ravies, car le téléphone remplaçait difficilement les êtres chers. Et puis il fallait arroser ma promotion ! Philippe étant une fois de plus en déplacement, elle se réjouissait d’avance de m’avoir à ses côtés, mais elle n’avait rien dit à sa fille. Magali et moi étant très proches, Lilianna me considérait comme sa tante et demandait souvent à me voir.
Bien que n’étant pas un modèle de bonnes manières, il me semblait incorrect d’arriver chez elle les mains vides.
J’avais donc cherché un cadeau pour la petite. Trop de monde, pas d’idée, encore dans le tumulte des dernières vingt-quatre heures, ces trois éléments mirent à mal mes meilleures intentions en matière d’originalité. Agacée au bout de cinq minutes, il me sembla convenable de lui donner une enveloppe bien garnie.
Pour Magali, c’était plus facile.
Elle raffolait de feng shui et de babioles asiatiques. En deux coups de volant, je me retrouvai dans un bazar de l’avenue d’Ivry, artère principale du quartier chinois du treizième arrondissement. Un quart d’heure plus tard, j’étais dehors avec un joli paquet cadeau affichant une calligraphie dont le sens m’échappait.
Malgré l’image omniprésente de Titi, l’anticipation de nos retrouvailles m’arracha un léger sourire.
C’est sur ce dernier détail que j’attardais mon esprit afin de préserver ce début de jovialité apparente. Quittant le treizième arrondissement par la sortie située quai de Bercy, je rejoignis ensuite l’autoroute A4, fluide et dégagée pour mon plus grand bonheur.
Quelques kilomètres plus loin, au volant de mon Audi A3, toujours bercée par le son pop rock de RTL2, j’empruntai la Francilienne en suivant la N104 direction Marne-La-Vallée avant de prendre la sortie numéro 13 afin d’entrer dans Émerainville par la D406.
Le trajet fut, à l’image des prévisions, rapide et sans encombre.
En arrivant à proximité de la maison, une certaine sérénité s’empara de moi puis laissa place à une profonde angoisse.
J’avais coupé le contact depuis cinq bonnes minutes, mais je ressentais encore le besoin d’être un peu seule afin d’observer une minute de silence en mémoire de Thierry.
Étouffant un sanglot, je me mis deux grandes claques en m’efforçant de sourire. Vérifiant ma mine – affreuse – dans le rétroviseur, je descendis de voiture en prenant mon sac et mes cadeaux. Toujours dans un esprit de surprise, il était convenu que je frappe légèrement à la porte pour éviter de sonner.
Me conformant au code établi, je frappai.
— Qui est-ce ? demanda Magali d’une voix faible.
— Police ! Vous êtes en état d’arrestation.
Alors la porte s’ouvrit et elle m’accueillit avec un énorme sourire avant de se jeter dans mes bras.
J’étais heureuse de la revoir et son visage angélique dissipa une partie de mon humeur noire.
— Ne reste pas là, viens. Lili est en haut, elle est rentrée plus tôt de l’école. On va lui faire la surprise. Ça va toi ? J’ai lu les journaux et j’ai appris pour ton collègue…
Magali me sondait, prête à éclater en larmes.
— Ça va, on fait aller.
Elle me prit à nouveau dans ses bras. Aucun mot n’aurait été de circonstance et elle éprouvait un sentiment coupable et égoïste de m’avoir encore à ses côtés, moi, rescapée de l’horreur. Mais il fallait faire abstraction de la tragédie et elle se sentait investie d’une mission : me remonter le moral.
— Attends, donne tes affaires, je vais te débarrasser.
— Merci, mais fais attention. C’est pour toi et c’est fragile, dis-je en lui remettant son paquet.
Alors, faisant une petite moue comme à son habitude, elle me dit :
— Axie, tu n’aurais pas dû ! C’est trop gentil, merci.
Axie, c’était le diminutif qu’elle m’avait attribué.
— Ouvre avant de dire merci ! Tu ne sais même pas si ça va te plaire.
— Venant de toi, je n’ai aucun doute.
Ouvrant frénétiquement l’emballage, elle se figea, au bord de l’asphyxie, en découvrant la fontaine feng shui que je lui avais achetée. Son visage s’empourpra et elle se mit à pleurer. J’avais oublié de vous faire part d’un détail important. Magali est quelqu’un de très sensible. C’est ce qui explique l’effusion de larmes qui jaillit de ses yeux, puis sa tentative de strangulation en guise de remerciement.
— Merci Axiandre, c’est magnifique ! Je voulais justement en acheter une comme ça. Merci beaucoup, dit-elle en me serrant dans ses bras.
— Bon, c’est parfait, au moins je suis sûre qu’elle te plaît un peu.
— Tu rigoles ou quoi ? J’adore ! Mais tu as dû payer une fortune, tu es folle, tu n’aurais pas dû…
— Écoute, ça ce n’est pas ton problème et puis je ne viens pas tous les jours, alors ! Appelle plutôt Lili, j’aimerais beaucoup la voir.
Souriant, elle secoua la tête de gauche à droite comme pour me dire « sacrée toi ! Tu ne changeras jamais, hein vieille branche ? » et appela sa fille d’une voix forte.
— Chérie, tu peux descendre une minute, s’il te plaît ?
— Pour quoi faire ? Je suis occupée, maman !
— J’ai besoin de toi à la cuisine. Vite, dépêche-toi sinon ça va être une catastrophe !
— J’arrive, j’arrive, c’est bon ! répondit-elle d’une voix traînarde et agacée.
Fière de sa mise en scène, elle m’adressa un sourire complice que je lui rendis et les pas de Lilianna résonnèrent dans le couloir du haut.
Comme à chaque fois, j’enlevai mes chaussures, les laissant à l’entrée afin de respecter les traditions asiatiques de Magali.
Tandis qu’elle descendait, des bribes de la conversation de Lilianna arrivèrent à nos oreilles, nous indiquant qu’elle était en pleine gestion de crise.
— Non, mais ouais, pour qui elle se prend celle-là ? Moi je lui ai dit ses quatre vérités en face, j’en ai rien à foutre ! Je te jure, mais elle est trop conne cette meuf… ouais… ouais… Mais bon, il faut que je te laisse, je te rappelle dans cinq minutes parce que là, il y a ma mère qui m’appelle à la cuisine… non, je sais pas ce qu’elle veut, je vais voir et je te rappelle.
Et alors que son interlocutrice lui répondait, comme elle arrivait dans notre direction, elle poussa un cri strident – qui avait certainement dû provoquer une baisse auditive de la malheureuse au bout du fil – en me voyant. Elle courut, puis se jeta sur moi en disant :
— Tatie ? Mais qu’est-ce que tu fais là ? Comment t’es arrivée ? Enfin, je veux dire, quand ? J’t’ai même pas entendu sonner.
— C’est normal, on voulait te faire une surprise, dit Magali.
— Attends, j’hallucine complètement là, dit-elle en reprenant le combiné sans fil. Oufissime ! Devine qui est dans mon salon en ce moment… ouais, comment tu sais ? Ah, okay ! C’est trop mortel, il faut que je te laisse. Je te rappelle plus tard… ouais bisou, ciao !
Ayant raccroché, elle me regarda d’un air émerveillé et dit :
— Axiandre ! La meilleure tatie du monde ! C’est bien toi ? J’arrive pas à croire que tu sois là !
Lilianna avait drôlement changé.
La petite fille timide et filiforme de mon souvenir s’était métamorphosée en vamp rebelle, pimpante et maquillée comme une voiture volée.
Ses longs cheveux brillants lui tombaient sur les épaules. Ils sentaient bons, étaient bien entretenus, et ses mèches colorées lui allaient à ravir. Son visage poudré à outrance était illuminé par un remarquable sourire. Ses lèvres, ourlées et recouvertes de gloss, formèrent ensuite le début d’un baiser qu’elle m’adressait, ce qui accentuait son côté femme et son air mutin – même si catin aurait été un terme plus approprié.
Sa morphologie était caractéristique des adolescentes précoces de sa génération. Si je ne connaissais pas son âge, je lui aurais volontiers donné six ans de plus. Le contraste était trop violent entre la sensualité, la sexualité qui émanait d’elle, et son côté enfantin.
Par déformation professionnelle, je la détaillais minutieusement et je fus frappé par sa nouvelle apparence. Fortement influencée par la mode, elle portait un pantacourt taille basse afin de mettre ses formes en valeur. Selon la position de son bassin, le haut de son string apparaissait honteusement dans le bas du dos, ou sur ses hanches.
Sa chemise malicieusement dégrafée, et anormalement courte, me fit savoir qu’elle avait un piercing au nombril. Au jugé, elle devait faire un bon quatre-vingt-quinze de poitrine – ce qui est énorme pour une gamine de son âge.
Il ne me fallut qu’une minute pour me rendre compte qu’elle était beaucoup plus féminine à son âge que je ne le serais jamais de toute ma vie. Ma consolation fut de me dire que ma profession ne l’exigeait pas, même si elle me rappelait, à certains égards, Valérie, une fille du bureau. À chaque fois que je la croisais, je ne pouvais pas m’empêcher de croire qu’elle avait confondu féminisation de la Police avec le concours annuel des Greluches de Grognasse sur Seine.
Elle était consternante !
Et dire que ma petite filleule me faisait penser à ça ! Lilianna se jeta de nouveau dans mes bras en soupirant de plaisir.
— Je suis trop contente que tu sois venue nous voir.
— Moi aussi, je suis contente d’être là. Alors, quelles sont les nouvelles du front ?
— Il ne m’arrive que des trucs de malade en ce moment. Viens en haut avec moi, il faut que je te raconte. Tu nous excuses, maman, mais j’ai plein de choses à dire à tatie.
— Allez-y, pendant ce temps je vais préparer le dîner.
— Avant d’oublier, je t’ai apporté ça Lili, lui dis-je en lui remettant l’enveloppe.
Ses yeux brillèrent alors d’une lueur de gratitude tandis qu’elle me remercia du bout des lèvres. L’ouvrant délicatement, elle compta rapidement la somme avant de hurler.
— Je suis riiiiiiiiiiiiiiche ! Ah, c’est trop cool, merci, merci, merci, merci tatie ! Je pourrai faire des folies pour Noël et le jour de l’An. Top déliiiiiiiiiiiire !
Lilianna étant une fille tactile, elle se jeta dans mes bras en me couvrant de doux baisers. Magali riait aux éclats face à l’excessivité de sa fille. Voir ces visages heureux et souriants me rendit une partie de ma bonne humeur. Mais une sensation d’amertume stagnait dans ma gorge.
— Bon alors, on y va ? Tu me montres ta nouvelle chambre ?
— Suis-moi.
Arrivées dans son intimité, je vis des posters d’illustres inconnus accrochés aux murs de sa chambre. Je ne connaissais aucun des garçons et leurs noms ne m’étaient d’aucun secours. Par déduction, je compris qu’il s’agissait des vedettes du moment, comédiens ou musiciens. Voyant que j’observais les photos, Lilianna m’apporta un complément d’information.
À l’entendre, j’appartenais au siècle passé. Mais Lilianna représentait à mes yeux le produit type des adolescentes préfabriquées et conditionnées par la télé d’aujourd’hui. Ces icônes étaient sa raison de vivre, un moyen de prouver son existence. Mais il fallait bien que jeunesse se passe, et j’estimais que ces idolâtries étaient de son âge.
Ayant marqué un temps d’arrêt, comme pour me laisser le temps d’assimiler ces informations désormais vitales pour mon devenir, elle reprit les présentations. J’avais du mal à suivre tant elle était excitée. Les noms s’imprimaient rapidement dans ma tête, me rappelant que j’échappais à tout cela. Chaque énumération augmentait son taux d’hormones et une certaine frénésie s’empara d’elle. Je dois avouer qu’elle n’avait pas choisi les plus moches même si certains me laissaient plutôt indifférente.
Le temps qu’elle finisse les présentations, je fis un rapide tour d’horizon. La penderie était, bien entendu, le meuble qui prenait le plus de place dans sa chambre. Le lit était fait et son sac posé dessus. La pièce était claire, bien rangée et d’un accueil agréable. Ses étagères étaient remplies de disques divers, de livres et de cahiers. Sa tirelire en forme de cochon, et la teinte rose prédominante de l’endroit me rappelèrent qu’elle n’était toujours qu’une gamine, malgré son côté femme fatale.
Dans un coin, sa minichaîne diffusait une musique entraînante. Sur son bureau, son ordinateur encore allumé clignotait par intermittence. Une webcam était fixée sur l’écran plat et le visage de l’une de ses amies bougeait par moment dans un coin de l’écran affichant une boite de dialogue.
— Je vois que tu es une adepte de msn.
— Bien tatie, t’es à la page, c’est cool ! Là, c’est Chacha, ma copine Charlotte. C’est ma pote de la vie. On se tape des délires de cap’ ou pas cap’ ? trop chelou, je l’adore cette meuf ! Attends, j’ai des messages, je dois répondre.
Et elle pianota avec fluidité sur les touches de son clavier tout en changeant de pages de dialogue. Le temps de sa manipulation, je pus distinguer treize fenêtres ouvertes. Mais que pouvait-elle bien avoir à leur dire ?
— Regarde tatie, ça c’est le Facebook de ma copine Julie ! Elle est trop canon. Regarde, il y a plein de photos d’elle et rien que sur celle-là, il y a deux cent trente commentaires ! C’est cool, non ?
La petite Julie était en bikini sur ladite photo. Elle avait enlevé le haut et cachait à peine ses seins en croisant ses mains sur sa poitrine. Elle était en vacances à la plage et ses cheveux humides ruisselaient d’eau de mer. Son air aguicheur était renforcé par des yeux mi-clos et elle simulait un langoureux baiser avec sa bouche en cul de poule – attitude que je trouvais aussi ridicule qu’énervante.
J’étais choquée.
J’en avais déjà entendu parler et, du peu que j’en savais, ces pages étaient constituées d’articles controversés, de coups de gueules, de diffamations et remplaçaient le journal intime de jadis. Mais rien n’était semblable à ce que je venais de voir. Je ne trouvais pas le concept mauvais, mais comme perversion de toute chose, l’utilisation faite par les jeunes n’était pas si « cool » que ça. Sans doute mon côté flic, mais face à tant d’étalage d’intimité et de vie privée des adolescents, il me semblait avoir sous les yeux le parfait rendez-vous pour pédophiles et psychopathes en puissance.
Un nouveau terrain de braconnage indétectable, au vivier sans cesse renouvelé.
Deux cent trente commentaires ! Comment savoir si l’un d’eux n’était pas déposé par un pervers ou un voyeur ? Je désapprouvais la chose. Julie s’exposait à un danger inutile et inévitable si elle poursuivait dans cette voie.
Inquiète pour Lili, je voulus lui faire part de recommandations, mais je n’étais pas sa mère, et je n’étais pas là pour la terroriser avec mes propres peurs.
— De quoi voulais-tu me parler au fait ?
— Ah, oui ! C’est un secret.
— Tu as un petit ami, c’est ça ?
— Ouais, mais comment tu sais ?
— L’intuition. Mais je t’en prie, continue.
— Il s’appelle Brice et il a dix-sept ans. Je te jure tatie, il embrasse trop bien. En plus, comme j’ai mon piercing à la langue…
— Parce que tu as un piercing sur la langue ?
— Bah oui, regarde, dit-elle en me tirant la langue.
J’étais effarée. Le changement était trop brutal. Lilianna n’avait que quatorze ans. Pour moi, elle était trop jeune pour avoir le ventre et la langue troués. Même si elle avait sauté des classes et se retrouvait au lycée, elle restait encore une adolescente fragile et immature qui devait prendre le temps de grandir.
Son phrasé, ses fautes de français, son attitude, tout indiquait son manque d’expérience de la vie, et elle ne me semblait pas prête pour toutes ces nouveautés. Allant de surprise en surprise, je m’apprêtais à lui faire subir un interrogatoire en règle, mais me ravisai et écoutai donc poliment la suite de son histoire, avant un résumé pertinent.
— Donc, si je comprends bien ton histoire, vous avez joué à touche pipi mélange poils. Rien de grave pour le moment. Par contre ma petite Lili, promets-moi de faire attention. Ne fais rien que tu puisses regretter par la suite. Si tu veux passer le cap, je ne pourrais jamais t’en empêcher, mais je te demande de réfléchir à tout ça. Les garçons ne pensent tous qu’à une chose, le sexe. Ils ont le cerveau dans le slip et ils te feront croire à toutes sortes de conneries pour coucher et te jeter ensuite.
— Je sais, mais dans le collège où j’étais avant, je connais une fille qui l’avait déjà fait à douze ans, alors.
— Mais c’est son problème ça ! Et tu crois que ça l’a rendue moins conne ?
Surprise par ma question, elle me regarda d’un air stupéfait avant de me répondre en rigolant aux éclats.
— En tous cas, merci. Toi au moins, tu ne me juges pas.
— Pourquoi ? Si je te juge et que je t’accuse, tu le feras quand même par esprit de contradiction. Et tu n’en seras que plus malheureuse par la suite. Je ne peux que te mettre en garde, ou du moins, te faire un rappel de choses que tu connais déjà. Tu es loin d’être débile. Et puis à quoi bon te prendre la tête ? Il est clair que si tu n’as pas envie d’écouter, tu n’écouteras pas…
Mon raisonnement sembla trouver grâce à ses yeux.
Elle approuva et se blottit contre moi en disant.
— Merci pour tes conseils, tatie. Je sais que je peux compter sur toi et ça me fait plaisir. Mais je suis grande alors, ne t’inquiète pas trop.
— Je serais toujours là si tu as besoin de moi. Au fait, pourquoi as-tu mis cette chose dans ta bouche ?
— C’est pour les fellations, les mecs adorent ça !
— Quoi ?
— Mais non, je déconne. Je trouve ça fashion, c’est tout. Je te faisais marcher. Si t’avais vu ta tête…
— On peut dire que je courais le quatre cents mètres là !
Ma petite boutade déclencha une nouvelle hilarité qui dura un quart d’heure. Reprenant calmement son souffle, elle me dit :
— C’est bizarre que tu sois si jeune et que tu sois si vieux jeu par moments. Tu sais, tatie, maman était d’accord, et papa aussi.
— Ce n’est pas tant le fait que tu sois percée qui me choque, c’est l’âge que tu as qui m’effraie. Quand je te regarde, je ne vois plus une petite fille. Je ne vois plus ma petite Lilianna. Tu ressembles déjà à une femme alors que tu n’es qu’une adolescente précoce. Mais qu’est-ce que tu manges ? Ils mettent des hormones maintenant dans les corn flakes ?
— Bah je sais pas, comme tout le monde quoi. Et puis ne t’en fais pas pour moi, je sais me défendre. Et puisque tu me parles de manger, quand est-ce que tu me ramènes au truc là, tu sais, l’endroit où on avait mangé la crêpe au chocolat, là où il y a la rue avec les pierres collées.
La définition était si insolite qu’il me fallut quelques instants pour comprendre.
— La rue avec les pierres collées ? Tu veux dire la rue pavée, la rue Mouffetard ?
— Mouffetard, voilà c’est ça ! La rue pavée avec plein de magasins sympas. Une crêpe au Nutella… aaaaaaaaaah j’en rêve, c’est trop bon ! Quand est-ce qu’on y retourne ?
— Un jour. Allez viens, on va voir ce que fait ta mère en bas.
— Je dois répondre à mes contacts, mais vas-y, j’arrive. Je vous rejoins plus tard !
En sortant de sa chambre, je sus précisément pourquoi je n’aurais jamais d’enfants. Et j’insiste sur le jamais. Malgré l’attachement que j’avais pour cette gamine, sa phase d’adolescence comportait trop de détails inconvenants. Si le fait d’être l’amie de sa mère me permettait de l’écouter avec attention, il est clair qu’elle aurait davantage été bridée en étant ma fille. J’étais sans doute trop sévère, trop intransigeante, trop « vieux jeu » comme elle me l’avait si bien fait remarquer, mais je m’inquiétais beaucoup pour elle.
Sachant que je n’aurais accepté de remarques de quiconque concernant l’éducation de mes enfants, je me défendis de tout commentaire à l’égard de Magali. Mais la réflexion de Lilianna provoqua un besoin de confidence.
— Alors ça y est, Lili t’a fait part de tous ses petits secrets ? me demanda Magali lorsque j’arrivai à la cuisine.
— Oui.
— Elle ne t’a pas trop ennuyée au moins ?
— Non, c’était plutôt… « instructif », rassure-toi. Tu veux un coup de main ?
— Avec plaisir. On va dresser la table et s’installer au salon.
Tandis que je l’aidais, elle m’observait du coin de l’œil et sentit que quelque chose n’allait pas. Elle me connaissait suffisamment pour avoir la délicatesse de me laisser venir à elle. Alors d’une pirouette habile, elle me dit :
— Au fait, tu as des nouvelles de ta voisine retraitée ?
— Madame Arnaud ?
— Oui.
— C’est une calamité cette bonne femme, ne m’en parle pas. J’ai beau lui répéter jour après jour que je ne suis pas sa fille, elle ne comprend rien. Pourtant ça crève les yeux, je suis noire et elle est blanche !
— Et elle continue à faire semblant de sortir le chien dès que tu rentres ?
J’acquiesçai d’un hochement de tête avant de lui dire.
— Écoute Magali, je suis désolée de ne pas t’avoir appelée avant, mais je n’allais vraiment pas bien.
— Ce n’est pas grave. Tu veux en parler ?
Je devais me libérer de toute cette tension. Je sentais mon crâne bouillir, comme prêt à exploser. Assise sur une chaise, je pris appui sur mes coudes et elle vint près de moi. Je n’étais pas démonstrative, alors me voir et me savoir dans cet état inquiétait Magali.
J’eus une courte hésitation avant de lui dire :
— Tu n’aurais pas quelque chose de fort pour moi ? Un petit remontant par exemple !
— Attends, il y a toujours une bouteille qui traîne, dit-elle en se rendant à la cuisine.
Tandis qu’elle s’activait à la recherche de mon breuvage magique, j’entendis le tintement salutaire d’une bouteille.
Derrière la vitre de la cheminée, les flammes dansaient sur le bois mort, ondulant comme des langues de reptile. M’arrachant à ce spectacle hypnotique, je songeais aux confidences que je m’apprêtais à livrer.
Magali revint au salon avec un litre de whisky déjà entamé.
— Je suis navrée, à part le champagne, je n’ai que ça !
— Ne t’en fais pas, ça ira. Merci.
Avec soulagement, je sentis l’alcool remplir ce vide qui me hantait depuis trop longtemps. Pesant le pour et le contre, je compris que ce brûlant désir de confession m’obligerait à retourner au caveau chercher les cadavres. Le passé referait surface avec son cortège de douleurs et je devrais l’affronter une fois de plus.
Cette étape, que j’estimais nécessaire, n’aurait jamais pu voir le jour sans la seconde rasade que je me servis. Magali était certes mon amie, mais il me fallait un peu d’aide pour lui avouer ce que j’avais sur le cœur.
La tête me tourna au troisième verre. Au quatrième, la silhouette de Magali fut entourée d’un halo psychédélique qui apparaissait de manière sporadique en me fixant d’un air inquiet. Je posai mon verre et commençai.
— Devine qui j’ai croisé, il y a trois mois de cela au cours d’une enquête.
— Je ne sais pas, dis-moi.
— Jérémy.
L’annonce lui fit l’effet d’un chippendale entrant nu dans un couvent. Après un bref échange de regards, je vis un mélange de peur, d’incompréhension, de doute et de compassion dans ses yeux déjà humides, prêts à verser un important torrent lacrymal au moindre mot.
Mais, arrivés à ce niveau de l’histoire, il vous faut un complément d’information afin de comprendre la réaction de Magali d’une part, et découvrir d’autre part, le merveilleux personnage qu’est Jérémy. Par la même occasion, vous connaîtrez l’origine de mon surnom : Cyborg.
***
Jérémy Joubert était mon ex-petit ami, ou mon ex-fiancé, appelez ça comme vous voudrez. C’était un journaliste débutant à l’époque de notre rencontre, un simple pigiste en réalité. Moi je n’étais encore que Lieutenant.
Nous nous étions rencontrés l’année de mes vingt ans et le courant était tout de suite passé entre nous. Emportés par une sorte d’euphorie presque surnaturelle, nous avions emménagé dans un petit appartement douillet, un deux-pièces situé Porte de Vanves, et notre histoire dura six ans.
Il nourrissait de grandes ambitions professionnelles et semblait très amoureux. La raison de cet argument repose fondamentalement dans sa demande en mariage, effectuée dans les formes il y a trois années de cela, après lui avoir annoncé ma grossesse.
Je m’en rappelle encore avec une rare précision.
C’était un jeudi.
J’étais sur une affaire délicate. Des tués par balle retrouvés dans la Seine. Mon portable avait sonné à 20 h 17. Jérémy semblait affolé et me demandait de le rejoindre seule et de toute urgence au 27 avenue du Maine dans le quinzième arrondissement, non loin de la tour Montparnasse.
Il chuchotait et respirait très fort comme s’il avait peur ou était essoufflé.
Comme ce n’était pas dans ses habitudes de me faire des plaisanteries douteuses – car je déteste ça –, j’avais quitté le troisième étage avec précipitation et une panique inexplicable pour quelqu’un comme moi.
Croyez-le ou non, ce soir-là, il ne me fallut que dix minutes pour rallier le premier et le quinzième arrondissement de la capitale. Pied au plancher et sirène hurlant à la mort, j’étais debout sur l’accélérateur, craignant pour la vie de mon homme.
Zébrant la circulation fluide à l’aide de mon gyrophare et du deux tons, j’avais dangereusement zigzagué entre les voitures. En arrivant au 27, je vis cet abruti de Jérémy à travers la vitre, le sourire aux lèvres. C’était un magnifique et coquet restaurant italien où il m’attendait, tout de blanc vêtu, un énorme bouquet de roses rouges à la main.
Ma stupeur l’amusa follement et j’étais à deux doigts de lui exploser la mâchoire. J’avais brûlé des feux rouges, pris des sens interdits, mis la vie des citoyens en danger, dépassé par la droite, le non-respect des priorités, je ne vous en parle même pas, et tout ça pour quoi ? Une simple invitation à dîner.
Je devenais folle et lui, il riait, l’abruti. Plus il riait et plus je devenais folle. Voyant alors la tournure que prenait son canular, il m’embrassa pour me calmer et me fit entrer. Lorsqu’il me dit qu’il avait quelque chose de très important à me dire, je me doutais bien qu’il n’était pas question de sa récente promotion.
Alors, mon tendre et merveilleux Jérémy posa un genou à terre à la fin d’un repas arrosé au champagne, juste avant le café. Il était 22 h 13. Son regard plongé dans le mien, il prononça la formule magique, celle que toutes les femmes du monde attendent avec impatience, après six années de vie commune aux côtés de l’homme qu’elles aiment.
— Axiandre Martin, je t’aime. Accepterais-tu de devenir ma femme, pour le meilleur et pour le pire ?
Je dois vous avouer que j’étais comme une conne à ce moment-là. J’ai toujours été très renfermée, très solitaire, très froide en apparence et c’est vrai que ce soir-là, j’ai eu envie de changer.
Changer pour lui, pour nous ; me dévoiler un peu plus, apprendre à faire confiance.
Je l’aimais plus que tout au monde, je l’aimais jusqu’à l’absurde. Je lui aurais donné ma vie sur simple demande de sa part. C’était vraiment trop de bonheur et je ne savais comment y faire face, alors j’ai dit oui, tout simplement. J’étais vraiment très heureuse. Le patron de l’établissement nous offrit le champagne, et il fut sur-le-champ invité à la cérémonie.
Une nouvelle vie s’offrait à moi. Une vie de femme, mariée à un grand journaliste en devenir et future maman de surcroît. Titi et les membres de mon unité étaient tous très contents pour moi. Même le Commissaire Julien était venu me féliciter.
Mon quotidien était ensuite devenu plus agréable – plus par effet placebo qu’autre chose sans doute – et les préparatifs occupaient alors tout notre temps libre. La liste était bouclée, les invités prévenus, le traiteur réservé et la date du mariage arrivait à grands pas. Une excitation et une frénésie inhabituelle me gagnaient davantage chaque jour. La veille de notre cérémonie, Jérémy était parti enterrer sa vie de garçon avec sa bande habituelle de copains.
Ce soir-là, j’étais en planque avec Vélasquez sur une enquête concernant des meurtres de clandestins roumains. Cette affaire me tenait à cœur et je ne voulais pas laisser tomber l’équipe à cause d’une simple formalité. Je n’avais posé que le jour de la cérémonie et pris les trois jours offerts par la boite pour une escapade en lune de miel à Venise.
Jérémy était si romantique qu’il m’avait sorti le « grand jeu » comme on dit. Tout était en place. Magali était mon témoin et en rentrant de ma planque, j’avais filé chez elle afin de ne pas croiser mon futur mari. Il était superstitieux, adepte d’astrologie, et il avait refusé tout contact avec moi avant la cérémonie.
Ce matin-là, l’absence de son appel aurait dû m’alerter, mais j’avais mis ça sur le compte de sa folle nuit et de ses croyances basiques. Je m’étais donc préparée avec soin. Il était convenu que je vienne dans une limousine blanche et lui dans une limousine noire.
Le « grand jeu » je vous dis !
En arrivant à proximité du parvis, la présence du véhicule noir en train de manœuvrer sur le parking dissipa toutes mes craintes. Les vitres étant teintées, je ne savais pas s’il était encore à l’intérieur ou déjà dans l’église. Les invités étaient là et m’accueillirent avec le sourire. Les membres de la brigade étaient beaux comme des camions. Le photographe prenait quelques clichés et tout le monde s’agitait.
Lorsque le moment fut venu, les invités prirent place dans le bâtiment.
Comme je n’avais plus de père, le Commissaire Julien avait accepté de me conduire jusqu’à l’autel. L’organiste avait solennellement entonné la marche nuptiale de Mendelssohn, marquant ainsi l’ouverture officielle de la cérémonie. Pour tout vous dire, nous étions tous réunis à l’intérieur de l’église, attendant l’arrivée de Jérémy.
Même Philippe était là !
J’étais, contrairement à mon habitude, vraiment très nerveuse.
Au bout de cinq minutes, qui me semblèrent un week-end entier, l’impensable me traversa l’esprit. Le souvenir de la limousine noire sur le parking me détendit un peu, mais très vite, une épouvantable certitude se mit à me marteler le crâne. Jérémy ne viendrait pas. C’était devenu une évidence à la septième minute. Je sentais les regards de compassion et d’étonnement de mes invités se poser sur moi comme des protections invisibles, sorte de barrière contre la tristesse.
Mon côté rationnel prit alors rapidement le dessus.
Je pensais à toute la nourriture commandée, aux frais engagés, à tous ces gens, venus spécialement pour célébrer notre… pour ne rien célébrer du tout en fin de compte. Et au-delà des murmures et des discussions de l’assemblée, je distinguais nettement les pleurs étouffés de Magali qui était plus triste que moi.
Quel gâchis !
Et dire que j’avais voulu changer pour lui.
C’est ce que je m’étais dit à cet instant précis. Et alors que personne ne s’y attendait, je fis une annonce au micro dix minutes plus tard.
— Bien. Tout d’abord, j’aimerais vraiment tous vous remercier de votre présence aujourd’hui. Inutile de se le cacher, il n’y aura pas de mariage aujourd’hui. Pas le mien en tout cas. Donc voilà ce que nous allons faire. Il serait dommage de laisser de côté toute cette nourriture qui nous attend. J’étais tellement anxieuse que je n’ai pas pris le temps de manger ce matin et j’ai une faim de loup. J’imagine que vous aussi ! Alors, allons manger comme prévu, je vais simplement changer de tenue et, s’il vous plaît, je vous en prie, évitez de me faire part de vos commentaires. Ce n’est pas une demande, mais un ordre. Rendez-vous donc pour un gueuleton entre amis à la salle des fêtes. Bonne route et à tout à l’heure ! Rompez les rangs !
Et nous avons donc passé l’après-midi comme ça. Au début, je dois vous avouer que l’atmosphère n’était pas des plus détendues, mais après quelques coupes, tout le monde était bien plus à l’aise.
Par souci de précision, il vous faut également savoir que ce minable connard d’enfoiré de salopard de bâtard de Jérémy, être vil, fourbe, sournois, lâche, menteur, hypocrite, ridicule, insignifiant et pitoyable, m’avait envoyé un SMS dix minutes après le début de la cérémonie pour me dire "désolé." Éloquence et élégance de cet immonde personnage que je détestais autant que l’injustice que je combattais.
J’étais dans un tel état de nerfs que je perdis notre bébé à mon troisième mois de grossesse. Avec le recul, je me dis que les choses étaient meilleures ainsi, mais au fond de moi, je n’avais jamais réussi à faire le deuil de cet enfant.
Après cet épisode, personne, pas même Vélasquez, n’avait osé me reparler ni de mon mariage, ni du bébé. Non par pudeur, mais plutôt par crainte de représailles. Mon caractère, que je désirais assouplir, était devenu plus dur et plus ferme que jamais. Je ne faisais confiance à personne. Même dans le cadre professionnel, lieu ô combien salutaire, j’étais une véritable machine.
Je dois vous avouer que je ne m’en étais pas vraiment remise malgré les apparences. Je refoulais si bien mes sentiments que j’avais fini par croire à mon propre mensonge et ne vivais plus que pour le travail.
La vie avait pourtant repris son cours et mes collègues avaient arrêté de me regarder en chien de faïence, craignant de me blesser à chaque phrase. Nous étions soudés et nous parlions beaucoup entre nous, c’est ce qui, à l’époque, m’a aidé. Il était inconcevable, pour un membre de la brigade, d’aller voir un psy. Entre nous, on se contentait de parler de tout et de rien, tout simplement.
De là était né le sobriquet « Cyborg » : la femme sans émotion qui avait survécu à la fuite de son fiancé le jour de son mariage et qui avait perdu son enfant sans une larme. Je n’avais même pas posé de congés et j’avais refusé les jours offerts par la Direction.
Comme je n’aimais pas imposer ma détresse aux autres, je n’avais confié la nature de mes sentiments ni à Magali, ni à Titi. Mais malgré mon silence, ils savaient mieux que personne à quel point la déchirure était profonde.
Je peux aujourd’hui remercier mes collègues pour leur formidable attitude. J’avais pu, grâce à eux, me sentir forte et garder la tête haute. Mais il arrive un moment dans la vie d’une femme où il est difficile de se maintenir à un tel niveau de souffrance. Et ce moment était arrivé aujourd’hui et maintenant.
***
Magali me regardait avec anxiété. Presque en apnée, elle appréhendait fortement ce que j’allais lui annoncer. Alors je lui dis :
— Je l’ai rencontré Place de l’Étoile, pour son reportage sur le « Purificateur. » Au début, je ne l’avais pas reconnu. J’étais avec Titi et c’est lui qui l’a remarqué.
— Et que s’est-il passé ?
— Rien. En fait, comme Thierry faisait tout pour que je ne le voie pas, son attitude m’a mis la puce à l’oreille et c’est là que je l’ai aperçu. Jérémy faisait son boulot de journaliste et moi mon boulot d’enquêtrice. Il m’a posé deux ou trois questions et à la fin de son reportage, nous avons été prendre un verre, comme des amis d’enfance, comme s’il ne s’était rien passé. Tu ne peux même pas imaginer ce que j’ai ressenti à ce moment-là.
Je marquai une brève pause. Je soupirai de désespoir et expirai bruyamment par le nez en songeant à ce que j’allai lui annoncer.
— J’étais vraiment contente de le revoir. Mais une question me brûlait les lèvres et je voulais savoir… alors, je lui ai demandé pourquoi. Tu sais ce qu’il m’a répondu ?
— Non, me dit Magali prête à fondre en larmes.
— Qu’il s’était rendu compte de son erreur. Il était sur le point de commettre une grosse bêtise en m’épousant et qu’il avait une carrière à mener de front. Il était donc parti dans le sud et avait tout recommencé à zéro. Ce qui m’a le plus laissé sur le cul, ce sont ses commentaires du genre « de toute façon, toi et moi, ça n’aurait jamais marché », « tu étais trop coincée, trop vieux jeu », « pas assez délurée », mon métier de « flic » ne lui plaisait pas, enfin, je te passe ses explications sur les signes du destin, notre incompatibilité astrologique et les meilleurs détails concernant le bébé… j’aurais pu le tuer. Tu te rends compte ? Longtemps j’ai cru qu’il était parti le jour de notre mariage. Mais en fait, son enterrement de vie de garçon n’était qu’un prétexte, il était déjà parti la veille et, et… dis-je en pleurant à chaudes larmes.
Je n’arrivais même pas à finir mes phrases. Mon intonation avait brutalement changé et je ne m’en étais même pas aperçue. J’étais complètement perdue et je revivais l’intensité de chaque seconde de cette tragédie.
Mon absence de réaction m’avait beaucoup contrarié et m’insupportait encore aujourd’hui. J’aurais préféré ne jamais le revoir. À cause de lui, je m’enlisais dans la noirceur des profondeurs abyssales de ma sinistre existence. J’étais une écorchée vive, victime d’une terrible carence affective. Et ce qui m’énervait par-dessus tout, c’était l’amour que je lui portais encore malgré l’affront. Je me dégoûtais pour ça, et bien sûr, je m’abstenais de toute confidence sur ce dernier point.
Alors, pour la première fois depuis très longtemps, je me laissais aller à mes sentiments. Magali me serrait dans ses bras et, contrairement à son habitude, ne versa pas une seule larme. Consciente de la gravité de la situation, elle fit la seule chose qu’il y avait à faire : elle garda le silence. À cet instant, toute parole aurait été inutile et elle l’avait compris. Alors, son intelligence et sa force de caractère m’aidèrent à refaire surface. Me lamenter sur mon sort ne ferait pas revenir Jérémy, et je devais me ressaisir.
Un jour, Titi m’avait dit que le plus dur, quand on plongeait, quand on avait l’impression de se noyer, n’était pas de remonter, car il suffisait de descendre au plus bas afin de prendre appui et de s’en sortir. Non, le plus dur était de se maintenir la tête sous l’eau sans réagir. Alors, sortant de ma léthargie, je suivis ses conseils et me redressai en séchant mes larmes.
Et j’eus une pensée pour lui, mon Titi, qui n’était plus là à cause d’un salopard.
— Excuse-moi de t’avoir ennuyée avec mes histoires, dis-je à Magali.
— N’exagère pas, Axie. C’est plutôt moi qui t’appelle au moindre bobo. Depuis notre rencontre, c’est la première fois que je te vois craquer. Tu as toujours été là pour moi, tu m’as toujours soutenue dans mes moments d’angoisse sans jamais te plaindre. À ta place, n’importe quelle femme aurait fait une dépression. Les plus fragiles se seraient même suicidées. Tu es un être exceptionnel, Axiandre. Tu es jeune, tu es belle, tu es forte, tu es intelligente et tu es remplie de qualités. Mais n’oublie pas que tu es une femme avant tout. Une femme qui a besoin de tendresse, d’amour, et qui a aussi le droit de pleurer quand ça ne va pas. Tu ne m’as pas ennuyée, au contraire, je suis là pour t’aider. Sinon, quelle amie serais-je si je refusais de t’écouter dans un moment pareil ? Je ne veux plus t’entendre me dire ce genre de sottises, c’est compris ?
— Je suis touchée.
— Je n’ai fait que dire la vérité. Mais je sais ce qui te fera le plus grand bien !
— Je crains le pire, annonce la couleur !
— Une part de ma merveilleuse quiche lorraine ! dit-elle en souriant d’une oreille à l’autre. Et… ? Champagne ! Fêtons nos retrouvailles et ton avancement plutôt, non ?
— Volontiers, dis-je en souriant.
Voilà ce qu’est l’amitié.
Magali était le genre de personne que l’on ne rencontre qu’une fois par siècle. Quoi que je puisse dire, j’étais fière d’avoir un jour croisé sa route et d’être devenue son amie. Bien que je ne me confie que rarement, elle m’apportait davantage qu’elle ne le pensait.
Pleurer m’avait un peu soulagé de la pression émotionnelle qui m’étouffait, mais je sentais un vide en moi, une sensation désagréable qui semblait ne plus vouloir me quitter.
Lilianna se joignit ensuite à nous pour le dîner puis s’en retourna prestement chatter avec ses copines avant d’aller se coucher.
Cette nuit-là, dans la chambre d’amis, le sommeil ne me trouva pas facilement malgré mon ébriété. Absente, les yeux ouverts, je fixais le plafond en quête de réponses à mes trop nombreuses interrogations.
La solitude pour seule compagne, je pensais à Jérémy, à ce qu’il avait fait de ma vie, ou du moins, de ce qu’il en restait. Alors un sentiment de haine envahit mon cœur et je vis défiler devant moi le visage de tous les criminels que mon équipe avait arrêtés, du premier au dernier, celui de Robert Chestier, le meurtrier de Titi. Je versais un torrent de larmes en songeant à mon collègue décédé ainsi qu’à sa veuve et sa famille.
Lorsque Morphée se décida à m’accueillir dans son royaume onirique – vers quatre heures du matin –, mon sommeil fut peuplé de rêves et de personnages étranges.
***
Le lendemain, je me réveillai dans une forme étonnement olympique, et sans aucun souvenir de ma nuit agitée – absence que j’attribuai au mélange whisky-champagne. Magali profita pleinement de ma bonne humeur retrouvée et ce fut l’occasion pour nous de discuter.
En début d’après-midi, elle m’emmena au cinéma de Bay 1 à Torcy, chose que je ne faisais plus depuis très longtemps. Pour tout vous dire, le dernier film que j’avais vu était Le Roi Lion avec Lilianna, alors âgée de six ans. Et nous passâmes le reste de l’après-midi sur les bords de Marne avant de rentrer.
Loin de la constante agitation parisienne, le calme de ce havre de paix me reposait, m’apaisait en quelque sorte. Pour la première fois depuis très longtemps, je peux dire que j’étais en paix, sereine.
***
Cela faisait déjà trois jours que j’étais loin de tout – de la brigade, du souvenir permanent de Titi, de ma rencontre accidentelle avec Jérémy – lorsque mon téléphone sonna. Malgré la fraîcheur hivernale très en avance, il faisait bon vivre dans cette région. J’en étais presque heureuse, mais la vue du numéro affiché à l’écran m’ôta tout sourire. Magali me connaissait bien et sut que mes vacances s’arrêtaient avec cet appel.
— Capitaine Martin, j’écoute.
— Je suis navré de vous déranger, Axiandre…
— Évitez les formules de politesse, Commissaire. Que se passe-t-il de si urgent pour que vous me rappeliez pendant mes vacances ?
— L’équipe a besoin de vous.
— Combien de corps ?
— Trois déjà, et ce n’est pas joli. Venez au plus vite.
— Entendu, j’arrive.
― Et c’est Commandant dorénavant, il va falloir vous y habituer, dit-il avant de raccrocher.
Il se passa un long moment entre la fin de l’appel et ma séparation avec Magali. Durant cet instant, nos regards se révélèrent les évidences de nos destinées. Une fois de plus, le devoir m’appelait.
Contrairement aux policiers de fiction, les enquêtes n’étaient jamais l’œuvre d’un homme seul, mais d’une équipe. Chacun son rôle et chacun sa place dans une absolue complémentarité qui nous permettait – dans la majorité des cas – de résoudre les affaires les plus sombres.
Au même titre que les médecins, nous étions tenus par le secret professionnel, aussi je ne parlais jamais à Magali de mon travail, et elle le comprenait parfaitement. Alors, d’un faible sourire, elle me dit :
— Promets-moi de faire attention à toi, d’accord ?
— Ne t’en fais pas, j’ai l’habitude.
Je chargeai le coffre de ma voiture après avoir récupéré mes affaires. Magali m’accompagna et me laissa partir comme on quitte un amant à regret.
— Encore merci pour ton invitation et embrasse Lilianna de ma part.
— Je n’y manquerai pas. Tu es chez toi ici, reviens quand tu veux.
— Merci pour tout, Magali.
— De rien.
Et après cette ultime étreinte, je repris la route en direction de la capitale.
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