Miroir

Alick · Chapitre 8 sur 39

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Miroir

Chapitre 7

 

Axiandre 3/11

 

La chose devait avoir de l’importance. Si le Commissaire s’était donné la peine de m’appeler durant mes vacances, je m’attendais au pire. Je me rendis au bureau sans repasser par mon appartement. J’ignorais tout des événements de ces quatre derniers jours. Ce que je savais se résumait au triple homicide évoqué au cours de notre brève conversation.

Arrivée au 36, je décidai alors de faire une halte à l’état-major. Lorsque le planton d’accueil déverrouilla les portes coulissantes vitrées, je regagnai la salle de commandement après lui avoir adressé un bref salut. Une tasse à la main, le chef d’état-major revenait de la cuisine, une pièce attenante à la salle de commandement.

― Salut, Axiandre ! Je t’offre un jus ?

― C’est pas de refus.

Et il disparut dans la cuisine d’où exhalaient des odeurs d’arabica. Dans la salle, deux officiers préparaient les parapheurs à remettre à la Direction pour le rapport de huit heures trente. S’y trouvaient les télex et les mains courantes de la nuit écoulée que je feuilletais après les avoir salués. En fond sonore, le télex s’agitait entre deux appels radios.

Le chef d’état-major revint avec une seconde tasse.

― Tu l’aimes avec deux sucres si je me souviens bien.

― Exact, répondis-je avec un sourire flatté.

Je bus une gorgée.

― On est tous avec toi dans l’affaire Chestier. Même avec l’I.G.S sur le dos, tu seras suivie par les syndicats. À ta place, je lui aurais collé une balle à ce connard.

J’achevai la lecture de la main courante en biaisant un soupir vers lui.

― Félicitations pour ton avancement ! J’en connais un qui doit faire la gueule.

J’avalai alors le reste de café d’une traite et, la lecture des parapheurs achevée, ponctuai ma visite en répondant.

― C’est son problème. À bientôt, et merci pour le café.

En quittant l’état-major, je pris l’escalier qui menait au troisième étage. Le souvenir de Magali et des moments passés ensemble déclencha en moi un léger goût de nostalgie. Il fallait vraiment que je passe plus de temps avec elle.

Ces quelques jours m’avaient fait le plus grand bien et je regrettais déjà qu’il ait fallu écourter le séjour. Mais à la criminelle, c’était lundi tous les jours et notre travail passait avant toute distraction personnelle.

Pourtant, les fantômes étaient encore là. Le temps de mes courtes vacances, ils ne m’avaient offert qu’un faible répit. Je ne pouvais nier le fardeau qui s’était abattu sur moi dès la barrière d’entrée.

La douleur et la peine me drapèrent de leur aura, faisant craquer ma carapace de femme forte. Mais il fallait que mon masque tienne encore un peu, ne serait-ce que le temps de cette nouvelle enquête.

Allez, courage ma belle !

À peine arrivée au troisième, je sus que quelque chose d’inhabituel se tramait. Les regards de mes collègues étaient fuyants. Chacun faisait mine d’être occupé et les rares saluts auxquels j’eus droit étaient si évasifs que la nature de ce mystère me concernait obligatoirement.

Un officier que je ne connaissais pas attendait derrière la porte du Commissaire. Lorsqu’il me vit, il sourit et hocha la tête en guise de salut. Je lui répondis par le même biais, le sourire en moins. Puis, je frappai. La voix de mon supérieur retentit de l’intérieur.

— Entrez !

— Bonjour, Commissaire.

— Ah, Axiandre ! Fermez la porte s’il vous plaît. Asseyez-vous, je vous en prie.

— Que se passe-t-il ? Qui est le nouveau planté derrière la porte et que fait-il ici ?

Levant le nez de sa paperasse, le Commissaire ajusta ses petites lunettes sans monture et me fixa d’un air gêné – mais à la fois ferme et résolu – avant de me répondre.

— C’est votre nouvel équipier. Le Lieutenant Cortès remplace désormais le Lieutenant Jorioz dans votre équipe. C’est un bleu et c’est sa première enquête.

— C’est une plaisanterie !?

— Non, et ne le prenez pas sur ce ton.

J’avais haussé le ton sans m’en rendre compte. L’effet de surprise atténué, j’ajoutai d’une voix plus calme.

— On peut dire qu’ils n’ont pas traîné pour une fois chez les dieux ! Pourquoi lui ? Pourquoi chez nous et aussi rapidement ? Et pourquoi avoir interrompu mes vacances ? Vacances que vous m’aviez vivement recommandées du reste…

— Écoutez, Axiandre, ce que j’ai à vous dire doit être dit de toute façon. L’affaire qui se présente à nous est délicate. Avez-vous lu la presse aujourd’hui ?

Encore imprégnée de mes lectures à l’état-major, et bien que partiellement informée des faits, je préférai lui répondre.

— Non, pas le temps. Ce matin, j’étais encore en vacances, je vous le rappelle et…

— Oh, épargnez-moi vos sarcasmes, je ne suis pas d’humeur, dit-il en balayant l’air du dos de la main. Un homme, déjà surnommé « le tueur de mariées » par la presse, s’amuse à assassiner des femmes la veille de leur mariage. L’affaire nous a été confiée et je n’ai que vous sous la main. Seulement, je vous recommande la plus grande prudence au fil de cette enquête.

— À quel niveau la prudence ?

— Au niveau personnel, Cyborg ! dit-il en marquant un temps d’arrêt.

Le Commissaire s’était toujours refusé à m’appeler ainsi. Il ne trouvait pas le terme élégant et il l’avait, en quelque sorte, associé à Titi.

— Je crains que vos fantômes ne ressurgissent à tout moment. Je comprendrais que vous refusiez, mais je ne l’accepterai pas. Toute la brigade est derrière vous en cas de besoin et…

— Ne vous fatiguez pas, Commissaire. Je prends cette affaire en main avec mon équipe. Nous allons arrêter ce type et faire cesser cette histoire de « tueur de mariées ». Tout ira bien pour moi, ne vous en faites pas.

— Très bien, mais mon bureau reste toujours ouvert. En cas de besoin…

— Merci.

Soulagé par ma réponse, il se détendit quelque peu et les traits de son visage s’adoucirent. C’était donc ça la terrible nouvelle. Je devais retrouver un sosie déjanté de Jérémy qui, au lieu de prendre la fuite, s’amusait à tuer les futures épouses la veille du mariage. Plutôt singulier comme situation.

― Au fait, voici votre nouvelle carte de réquise{9}. Il me faut récupérer l’ancienne, dit-il en faisant glisser la carte plastifiée vers moi. Et j’ai besoin de votre signature sur ces deux documents.

Je sortis mon étui en cuir et fis l’échange de cartes. Je signai les imprimés de restitution et de perception, officialisant ainsi mon passage au grade de Commandant au niveau administratif.

― Une fois de plus, toutes mes félicitations !

― Merci, Commissaire.

Le taulier se cala dans son fauteuil, s’éclaircit la gorge et appela le nouveau d’une voix forte.

— Entrez, Cortès !

Alors la porte s’ouvrit et l’officier pénétra dans le bureau. Le patron lui indiqua la chaise du bout de son stylo-plume et Cortès prit place à côté de moi.

— Lieutenant Cortès, voici le Commandant Martin dont je vous ai parlé.

— Enchanté, dit-il en me serrant la main.

Aucune agressivité dans son geste. Sa poignée de main était ferme sans pour autant être belliqueuse. Contrairement aux jeunes loups qui voulaient toujours faire sensation la première fois, il était calme et n’avait pas cherché à faire de démonstration de force ou de virilité face à la femme qui commande.

Il avait souri poliment sans s’attarder ni sur mon visage, ni sur ma poitrine. On pouvait dire que ma première impression de lui était plutôt bonne, mais je l’avais à l’œil, et il aurait droit à ma série habituelle de tests, ainsi qu’à un interrogatoire en règle. Et pour commencer, je décidai de le détailler.

Il portait une veste en cuir noir, un col roulé blanc cassé et un pantalon noir. Brun, rasé de près, les cheveux plaqués en arrière, environ la trentaine, son alliance m’indiqua qu’il était marié. Plutôt classe et pourvu de bonnes manières, de prime abord, cette impression passée, il avait alors un air de mafieux, de mauvais garçon. C’était parfait pour le terrain. Pourtant, un détail clochait. Cortès avait ce regard humide, caractéristique particulière des gens qui cachent quelque chose ou qui biaisent la vérité. Et puis il y avait cette fragrance particulière. Ses vêtements sentaient le propre, l’odeur fraîche du pressing mêlée à une eau de toilette boisée.

Ça fichait tout en l’air.

Je voulais et je devais en savoir davantage sur lui. En dehors de cela, l’échange avait été cordial et bref malgré mon absence de réponse.

— Comme je vous l’ai dit, on travaille toujours en équipe ici, mais le Commandant Martin vous en dira davantage sur le terrain. Voilà, pour ma part, c’est terminé, je ne vous retiens pas. Vous serez sous ses ordres durant la durée de cette enquête. Ça vous pose un problème ?

— Aucun.

— À moi non plus, c’est parfait. Mettez-vous au boulot.

Les présentations étant faites, il nous fallait maintenant nous mettre à bosser dur. En sortant, il s’effaça pour me laisser passer avant lui. Ne sachant si c’était de la galanterie, le respect des hiérarchies ou du fayotage en bonne et due forme, je décidai d’attendre un peu avant de lui faire une réflexion.

Chemin faisant, je lui dis :

— Tu as déjà été présenté au reste de l’équipe ?

— Non, pas encore.

— Okay, alors allons-y. Ensuite, il nous faudra prendre connaissance du dossier, rassembler les éléments de l’album et voir les pistes qui s’offrent à nous. C’est ta première enquête, n’est-ce pas ?

— Pas vraiment, mais on peut dire qu’officiellement, oui.

Un babillage anodin. Amabilité feutrée d’un bavardage préliminaire qui me permit de le jauger, de l’observer, et de percevoir les détails qui m’indiqueraient si oui ou non, il pourrait s’intégrer à notre équipe. Je n’aimais pas trop les devinettes ni les sous-entendus de ce genre, mais, sachant qu’il me fournirait la réponse en temps voulu, je fis abstraction de cette réponse évasive.

Rassemblant les membres de mon unité dans la salle de briefing, je fis alors les présentations officielles. Chacun se présenta de façon sommaire et laconique puis vint la question que tous attendaient.

— Comment as-tu atterri à la Crim’, Cortès ? lui demandais-je. De quel service as-tu été transféré ?

— J’étais négociateur à la B.R.I{10}…

— Les cow-boys !

― … et je m’occupais des prises d’otages, des affaires de banditisme.

La remarque de Louis – même si vanne aurait été plus appropriée à la situation – n’avait pas manqué de faire sentir à Cortès les distinctions faites entre brigades. Chaque secteur se voulait meilleur sinon plus « fun » que celui des collègues.

La P.J nous enviait notre statut de légende parce qu’on faisait le même boulot, les stups nous chambraient tout le temps – à croire qu’ils étaient toujours défoncés, la B.R.I, ce repère de têtes brûlées, nous méprisait, leurs cousins de la B.R.B nous snobaient, la D.P.U.P et la D.O.P.C ne préservaient avec nous des rapports cordiaux que dans leur propre intérêt et, au-dessus de tous ces enfantillages, notre Père Fouettard, l’I.G.S. surnommée la Police des polices surveillait notre grande cour de récréation. Et ça, c’était sans compter les guéguerres internes propres à chaque service.

Faisant celui qui n’avait rien entendu, Cortès poursuivit.

— Mon fils, Romain, fréquentait un garçon de son âge, Hervé. Ils étaient dans la même classe et faisaient du rugby ensemble. Un dimanche, nous avions prévu d’aller au parc Astérix avec lui. Ses parents étaient d'accord et il était convenu que je passe le chercher tôt dans la matinée, vers les huit heures, huit heures et demie. Le matin, Romain était tout excité en pensant à la folle journée qui les attendait. En arrivant devant l’immeuble, j’ai ressenti une impression étrange, quelque chose que je ne pourrai pas vous expliquer. Nous avons sonné et appelé durant environ un quart d’heure avant qu’un jogger ne sorte de l’immeuble pour sa séance de footing. En arrivant à l’étage, nous avons longuement insisté sur la sonnette avant d’admettre qu’il n’y avait personne. Romain était tellement déçu, si seulement vous l’aviez vu !

Secouant la tête, il marqua une pause en fermant les yeux. Nous étions tous pendus à ses lèvres, attendant la suite de son récit avec avidité. Pour notre plus grande satisfaction, il rouvrit les yeux et poursuivit son monologue.

— J’avais renoncé à l’idée que quelqu’un vienne nous ouvrir. Je trouvais l’attitude cavalière, mais n’ayant pas d’explications, je ne me posais pas trop de questions. Romain pensait qu’ils dormaient peut-être profondément et il s’est mis à tambouriner à la porte. J’avais peur qu’il finisse par réveiller les voisins alors je lui ai dit que nous allions partir. Je le traînais presque par le blouson et il s’est agrippé à la poignée. Nous avons entendu un clic et la porte s’est ouverte. Alors il m’a dit « C’est ouvert papa, viens, on va voir ! » Je dois vous avouer que j’étais aussi curieux que lui de savoir pourquoi la porte était ouverte alors que personne n’avait répondu. Nous avons donc pénétré dans l’appartement et c’est là que nous avons découvert toute la famille, morte, allongée sur le sol.

— C’est donc toi le collègue qui a découvert la famille Morange ? demanda Louis.

— Oui, et j’aurais préféré que Romain ne voie pas ça.

— Mais c’est l’équipe du Commandant Vélasquez qui a mené l’enquête, ajouta Christian. Quel a été ton rôle dans l’affaire ?

— En fait, mon fils a commencé à avoir des cauchemars, car le traumatisme a été très violent pour lui. Il voit régulièrement un pédopsychiatre depuis le jour de la découverte et il m’avait demandé à l’époque d’arrêter le meurtrier. J’ai alors présenté la requête de mon fils à ma direction et ils se sont montrés très coopératifs. Le Commandant Vélasquez a ensuite accepté que je participe à l’enquête et j’ai été muté à la Crim’. L’enquête a révélé ce que nous savons tous, une mort par empoisonnement. C’était la mère qui les avait tous tués au cours du dîner de la veille et elle s’était suicidée ensuite. L’affaire a été classée et les choses ont repris leur cours. Comme il n’y avait pas de réel besoin dans l’équipe du Commandant Vélasquez, je devais réintégrer mon service puis le Commissaire Julien m’a parlé d’un poste à pourvoir, suite au décès du Lieutenant Jorioz. C’est là que j’ai rejoint votre équipe.

Son histoire achevée, nous étions partagés entre un sentiment de compassion pour son baptême du feu, le dommage collatéral subi par son fils, et un sentiment de trahison. Il l’ignorait sans doute, mais Vélasquez me haïssait.

C’était un excellent flic, mais il était devenu rancunier et macho. Il supportait difficilement le fait que je sois si avancée dans ma carrière en raison de mon jeune âge, mais aussi et surtout, parce que j’étais une femme. En revanche, ma couleur ne le dérangeait pas. On pouvait bien le traiter de tous les noms, mais il n’était pas raciste.

Il avait, sans succès, tenté de me faire tomber à plusieurs reprises. C’était un carriériste et il visait la place du taulier. Son concours en poche, il n’attendait qu’une occasion favorable pour prendre du galon. Hors de

question d’attendre la VAP{11}. Inutile de préciser la haine qu’il me voua en apprenant que j’étais préposée au poste qu’il visait depuis si longtemps. Dommage, car nous n’étions pas ennemis au début. Mais comme dans bien des familles, le pouvoir et la rancœur avaient séparé nos fratries.

Sentant le léger malaise qui avait envahi la salle, Cortès nous demanda :

— J’ai dit quelque chose qu’il ne fallait pas ?

— Non, c’est juste que Vélasquez est un vicelard et qu’il en veut à notre nouveau Commandant, dit Xavier.

— Et à nous aussi, ajouta Christian. Il dit que notre équipe est une jolie bande de « tantes » maternée par une jeune fille au pair.

— Je ne suis pas là pour alimenter une guerre des services. J’ai fait une promesse à mon fils et je suis venu coopérer de bonne grâce. Si je dois être vu comme l’ennemi, ça ne marchera jamais. Je ne connais pas vos antécédents et à vrai dire, je m’en fous royalement, alors, soit on oublie mon passage chez Vélasquez, soit je me casse. Et je me débrouillerai pour expliquer ça à mon petit et à la Direction.

Il me plaisait de plus en plus. Il semblait droit et sincère. De plus, les remarques des collègues l’avaient blessé. Il se sentit jugé à peine arrivé, tout ça pour avoir été dans une autre équipe. Afin de dissiper tout malentendu, je dis alors :

— Écoute-moi, le nouveau, personne ici ne veut que tu partes. C’était juste pour te mettre au parfum. Vélasquez est un bon flic, mais c’est aussi un connard fini, surtout depuis qu’il est passé à l’Échelon Fonctionnel, alors n’en parlons plus. Voyons plutôt ce qui nous attend avec ce triple homicide.

Je lançai un regard sans équivoque et mes hommes saisirent le message. Mon avis semblait être partagé. L’équipe retrouva sa cohésion et le briefing commença. Louis sortit un dossier et s’avança vers le rétroprojecteur.

— Voilà, en fait, il ne s’agit pas réellement d’un triple homicide. On a certes trois corps, mais tous retrouvés à deux mois d’intervalle.

— Tiens, c’est le journal de ce matin, me dit Xavier en me le remettant.

Sanglantes cérémonies, page 7.

Me rendant à la page indiquée, je lus rapidement l’article afin de prendre connaissance des informations détenues par ces chiens de journalistes. Une fois la lecture terminée, je mis le canard sous mon bras et Louis poursuivit son exposé.

— On a affaire à un nouveau tueur en série. Il y a quatre mois, le corps de Josiane Fauchard, vingt-cinq ans, vendeuse dans une boutique de prêt-à-porter du Forum des Halles, a été retrouvé décapité à l’arrêt du 47 à Châtelet. Il avait été mis en position assise, les mains jointes, paumes vers le haut, avec la tête posée dessus. La découpe était nette, cautérisée et soignée. La victime n’avait subi aucune agression sexuelle. L’absence de pupes et d’insectes nécrophages indique que le corps a longtemps été conservé avant d’être déplacé. Mais aucun indice ne peut nous préciser quoi que ce soit sur le lieu précédent son transport.

— Excuse-moi, c’est quoi les pupes dont il parle ? me demanda Cortès.

— Chez les insectes diptères, la pupe est le stade intermédiaire entre l'état de larve, l’asticot si tu préfères et celui d'imago, l’âge adulte, au cours de la métamorphose. C’est une sorte de chrysalide, en gros. Et leur présence indique avec précision l’état de décomposition d’un cadavre. Mais pour ça, il faut que le corps soit exposé. Deux cas peuvent empêcher ça. Soit le corps est trop décomposé et en est déjà au stade de squelette, soit il a été réfrigéré, en général une pièce à 4 degrés Celsius fait l’affaire, et conservé à l’aide de produits chimiques. Vas-y, continue, Louis. On a autre chose ?

Alors que mon collègue poursuivait son rapport, Cortès consigna mentalement mes explications en laissant échapper un haussement de sourcils admiratif.

— Oui. Détail important, elle avait été maquillée, parfumée et coiffée avec soin. Il n’y avait aucune trace de sang sur elle ou ses vêtements. Le type l’avait complètement vidé en utilisant un cocktail anticoagulant explosif. Tiens, tout est là. À part la décapitation, le rapport d’autopsie fait aussi mention de la lettre A tatouée derrière le lobe de l’oreille gauche. Apparemment, compte tenu de l’absence de sang, l’opération a été réalisée post mortem.

— Et alors ? C’est un détail important ?

— Au début, on n’en savait rien. Mais la seconde victime, Adeline Vuibert, vingt-cinq ans elle aussi, et retrouvée il y a deux mois, avait été vidée de son sang, avec la lettre L tatouée derrière le lobe de l’oreille gauche.

— Je vois, une sorte de signature c’est ça ?

— J’en ai bien peur, car la troisième fille, Édith Constantine, avait la lettre E tatouée aussi…

— Derrière le lobe de l’oreille gauche, ça va, je crois avoir saisi le truc ! Comment est morte Adeline Vuibert ?

— Étouffée alors qu’elle était attachée sur une chaise. Elle avait une émeraude bloquée dans la gorge et les traces de strangulation sont nettement visibles sur le cou. Plusieurs marques de traumas au niveau des poignets, des chevilles et des hanches à cause de ses liens. Apparition de pétéchies sur les globes oculaires, plusieurs ecchymoses internes, d’après le légiste, le type lui a fait avaler le bijou de force avant de l’étrangler. Il y a des traces de lésion des maxillaires et l’écartement temporomandibulaire est anormal. L’œsophage a craqué sous la pression et, tiens, regarde ça, l’émeraude lui a sectionné l’épithélium malpighien et les cordes vocales. Le taux de carbone dans les poumons est formel, tout comme la présence de sang et des reflux gastriques induits par dysphagie. Elle aussi était coiffée, maquillée et parfumée. Pour la nouvelle, Édith, c’était différent.

— Comment ça différent ? demanda Cortès.

À peine arrivé, il s’impliquait déjà et, malgré sa réticence à cause de cette seconde interruption, Louis consentit à lui répondre après avoir pris connaissance de mon assentiment visuel.

— Elle avait les cheveux teints. Gris argenté avec des mèches vertes. Le type a pris le temps de lui faire une couleur. Elle est morte en se vidant de son sang suite aux nombreuses mutilations. La pauvre était encore en vie lorsque ce malade s’est amusé à la charcuter. D’après le légiste, elle a agonisé durant quatre ou cinq heures en se vidant à cause du même mélange anticoagulant. Regardez les clichés pris à la morgue. On y voit les découpes en gros plan. Le gars lui a scié les deux bras à l’aide d’une scie à métaux sacrément bien affûtée. Le pas approximatif des dents est 1/32 et regarde un peu ça Cyborg, dit-il en me montrant un gros plan des membres amputés.

Je fixais l’atrocité de la mutilation en observant avec attention les détails qu’il commentait.

— La force de pénétration de la lame montre la puissance du mec. C’est incroyable, il doit être vraiment costaud d’après ce que m’a dit le médecin légiste. Nous pensons qu’il a utilisé la méthode manuelle à cause du bruit que pourrait faire une scie circulaire, mais ce n’est qu’une hypothèse. Sinon, il y a eu manipulation post mortem pour le rituel habituel avant le déplacement du corps. D’après la rigor mortis notifiée dans les rapports, les victimes étaient encore tièdes quand il les manipulait. Toutes les filles avaient le même âge et toutes ont été tuées la veille de leur mariage. Pour l’instant, aucun lien entre les deux premières victimes n’a pu être établi, et je doute qu’il y en ait un avec la troisième, mais ça, seul l’avenir nous le

dira. C’est tout ce qu’on a pour le moment. L’I.J{12} a déjà commencé l’analyse des cosmétiques utilisés par le tueur. Le labo nous transmettra les résultats dès que possible. Le type a l’air de bien connaître nos méthodes en tout cas.

Sa réflexion m’intrigua.

— Pourquoi tu dis ça ?

— Parce qu’il est invisible aux caméras et qu’il n’y a aucune trace de ses empreintes sur aucun des trois lieux du crime.

— Je vois, dis-je en récupérant l’album. Tiens regarde, ajoutai-je à l’attention de Cortès.

— Merci.

Cortès et moi prenions connaissance du reste du dossier lorsqu’une idée me traversa l’esprit, comme une sorte de flash. Ce n’était peut-être rien, mais je voulais soumettre l’idée avant de la perdre.

Munie d’une feuille vierge, j’inscrivis une liste de prénoms avant de m’adresser à mon équipe.

— Ce type veut sans doute s’amuser avec nous, mais je crois surtout qu’il veut être arrêté. Le coup des lettres tatouées donne un début de piste. Je ne sais pas ce que ça vaut, mais il ne faut rien écarter. On a donc le choix entre les prénoms Alénis, Alexien, Alexin, Alexinan, Alex, Alexis ou Alexandre. Si l’un d’entre vous a un prénom à ajouter, il sera le bienvenu. C’est ce que m’ont inspiré les miettes de pain laissées par notre petit poucet, à condition toutefois qu’il ne s’agisse pas d’un pseudo, d’une anagramme, de son nom de famille ou même d’une lettre prise au hasard dans les noms de ses victimes.

— Ou d’un prénom étranger, ajouta Cortès.

— Comment ça un prénom étranger ? demanda Xavier.

— Le Commandant a dit Alexandre en fin de liste, ce qui fait neuf victimes. Mais s’il s’agit d’un prénom étranger, ça peut être Alessandro, ce qui nous fait déjà un cadavre de plus. Et si ce type compte aussi écrire son nom, je crains le pire. Il faudra le coincer avant, on ne peut pas prendre le temps de vérifier cette hypothèse !

Sa remarque était d’une incroyable pertinence.

J’avais cherché parmi les prénoms français, mais il ne m’était pas venu à l’esprit d’étendre la recherche hors des frontières de l’hexagone. Pour un bleu, notre négociateur était plutôt efficace et il gagna l’approbation de l’équipe.

— Il a raison ! dis-je. Mais ne perdez pas trop de temps avec cette histoire de prénom, c’était juste une idée en l’air. Comme toujours, le temps joue contre nous. On va reformer les binômes comme avant. Cortès prendra la place de Titi et sera donc avec moi. Pour l’instant, on poursuit en quatre deux avant de rebasculer en hebdo, mais ne soyez pas regardant sur le nombre d’heures et on fait le point dans dix jours pour redéfinir les roulements. Des questions ?

Chacun connaissant son rôle, tous me regardèrent en m’indiquant du regard qu’ils avaient compris le message. L’équipe attendait maintenant le feu vert afin de poursuivre l’investigation. Chose évidente, seul Cortès sembla désorienté, mais il conserva son calme et attendit.

— Bien, alors au boulot ! Et je veux des réponses avant d’avoir des

questions !

Et tandis que la salle de réunion se vidait, j’ajoutai.

― Les gars, fin de service, on se retrouve pour fêter ma promo, c’est moi qui régale.

Et une rumeur d’approbation parcourut la salle.

 

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