Miroir

Alick · Chapitre 19 sur 39

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Miroir

Chapitre 18

 

Axiandre 6/11

 

À la demande d’un grand nombre de familles de victimes – et pour éviter une trop forte médiatisation de leur drame personnel – le procès s’était déroulé à huis clos. Pour mon plus grand bonheur d'ailleurs, car la presse nous avait suffisamment fait de tort au cours de cette enquête. Ces charognards de journalistes, ne comprenant pas la décision du Parquet, étaient amassés dehors en meute, attendant l’arrivée du prévenu. Chacun voulait une photo ou un commentaire du célèbre « Purificateur ».

Il y a quinze jours, au début de son audience, le prêtre avait fait la une de presque tous les journaux. Quelques journalistes avaient même tenté de nous monnayer l’exclusivité du procès, mais nous avions refusé net.

L’hystérie déclenchée par ce procès était sans précédent. De mémoire, il y avait eu des procès tels que ceux de Barbie, Mesrine ou Papon ayant connu une pareille frénésie. C’était vraiment lamentable.

***

Barbara Lienhard était une femme d’honneur.

Malgré les charges retenues contre lui, le « Purificateur » avait eu un procès équitable. Selon les dires de la Présidente, un tel jugement, avec pluralité des faits, devait être discuté cas par cas et elle avait mené les débats avec objectivité, à charge et à décharge, en dépit des pressions de ses deux assesseurs et de l’avocat général.

Ces derniers semblaient, en effet, avoir oublié leur impartialité au profit d’une application radicale de leur serment de juger "en leur âme et conscience au nom de leur intime conviction".

Riche de la conclusion de l’expertise psychiatrique du professeur Zimmermann, la Présidente Lienhard avait de nouveau interrogé l’accusé sur son passé, de son enfance à sa vocation d’ecclésiaste.

Si la plaidoirie de l’avocat des parties civiles fut empreinte d’émotion, les réquisitions de l’avocat général furent implacables. Malgré la vélocité des joutes verbales de ses opposants, Chestier demeura impassible et garda son incroyable sourire.

Il parla avec satisfaction de son enfance tendre et heureuse, de ses années d’études au collège, de son entrée au séminaire et de ses merveilleuses années universitaires théologiques. À l’entendre ainsi s’exprimer, la vie semblait être un somptueux cadeau, une expérience unique de divinité. Il avait plutôt l’air heureux. Le visage radieux et les traits détendus, son aspect reposé contrastait avec l’allure des prévenus ordinaires.

Répondant avec douceur aux accusations et aux agressions, il en arrivait même à éluder les raisons de sa présence dans le box des accusés. Il était bel orateur et je craignais que son talent ne pervertisse les facultés intellectuelles des jurés. Il était si doué que je voulus moi aussi croire en son innocence.

Enfoiré.

Le motif de sa condamnation me renvoyait mes propres peurs, à l’image des miroirs qu’il utilisait pour ses victimes.

Toute cette agitation me donnait mal à la tête. À cause du procès, je n’avais pas touché à la bouteille depuis plus de deux semaines et je commençais à en ressentir le manque. Ce sevrage forcé me mettait sur les nerfs, que j’avais à fleur de peau depuis quelque temps. Un rien suffisait à me faire exploser et les provocations à répétition de Vélasquez ne m’aidaient pas.

Heureusement, mon équipe faisait bloc derrière moi. Cortès semblait même plus impliqué que les autres et son attitude, proche de celle de Titi, m’émouvait beaucoup, bien que je n’en laisse rien transparaître.

Au même titre que les anciens, il faisait maintenant partie de l’équipe. Nous avions cessé de le regarder comme un bleu inexpérimenté. Ayant maintes fois prouvé son efficacité, sa rigueur professionnelle et sa droiture morale en faisaient un collaborateur agréable, et sur lequel on pouvait compter.

Pourtant, aujourd’hui, sa présence m’attristait, car elle me rappelait l’absence de Titi avec une insoutenable violence, mais j’étais entourée de Christian, Fred et Xavier, comme moi témoins à charge dans cette affaire.

Alors, je fermais les yeux, histoire de fuir l’agitation du procès en cours.

***

Sans crier gare, les images de l’enterrement de Titi m’apparurent. Revivant la cérémonie, je revoyais avec une rare précision chaque image de ce vendredi après-midi. En tenue d’apparat dans la cour, les policiers du 36 s’étaient tous rassemblés pour le saluer une dernière fois.

Parmi les autorités, la présence du Ministre et du Garde des Sceaux souleva bien des interrogations, mais aucune tension personnelle n’avait gâché cet instant de recueillement. Même le père de Titi était venu. De son vivant, il ne s’entendait guère avec son fils, mais il voulut l’accompagner dans sa dernière demeure. Malgré leurs différends, il s’agissait tout de même de son fils unique.

Lieutenant-colonel dans la Marine Nationale, il avait toujours désapprouvé le choix de Thierry quant à sa carrière dans la police. Orgueilleux et têtu, il lui avait gardé rancune, faiblesse inutile qu’il avoua à Stéphanie, car il n’avait pu dire à son fils combien il était fier de lui et surtout qu’il l’avait aimé au long de toutes ces années.

Le drapeau de la République posé sur son couvercle, le cercueil de Titi fut salué par les tirs des gardes républicains. Le Commissaire Julien fit un discours élogieux et Thierry fut promu Capitaine à titre posthume. Récompense suprême, et exceptionnelle étant donné les circonstances – tu parles d’un cadeau – Stéphanie reçut une lettre des mains du Préfet. Ça n’allait pas lui rendre son époux, les collègues et moi étions d’accord.

Ce fut, malgré tout, une belle cérémonie.

La descente du corps au cimetière fut la partie la plus émouvante. Les lectures du prêtre m’avaient fait froid dans le dos. De confession catholique, le Lieutenant-colonel Jorioz avait tenu à enterrer son fils selon la tradition, en dépit du refus de Stéphanie. Nous étions tous rassemblés autour de la tombe, le cœur serré, regrettant la perte de cet être cher.

***

Lorsque j’ouvris les yeux, je ne pouvais plus retenir mes larmes que je cachais au mieux. J’aurais dû agir ! Je me sentais responsable de sa mort. Chestier devait pourrir en cellule. Son regard vif et joyeux reflétait l’éclat de ma culpabilité. Alors je me fis une promesse : s’il était acquitté ou placé chez les ouin-ouin, je fumerai cette ordure. Une balle en pleine tête. Sans trace, sans bavure.

J’attendais la fin du délibéré avec une angoisse mal contenue. Il me fallait un verre.

Je contemplais la salle dans laquelle le temps semblait s’être arrêté, suspendu à cet instant fatidique où se jouait, non pas la vie d’un homme, mais de plusieurs familles en deuil. Le silence était si pesant que l’assemblée paraissait endormie, figée dans une pellicule photo en attente de développement.

Les familles des victimes redoutaient le verdict avec anxiété. Se pouvait-il malgré tout que le coupable soit innocenté ? Bénéficierait-il d’un traitement de faveur ? Son témoignage appuierait-il la vision de folie du personnage qu’il avait présenté à la barre ? Tous les doutes étaient permis dans ce procès.

Je les jaugeais, observant leurs différentes craintes et leur appréhension. Les proches de maître Denis ne semblaient pas trop tendus, au regard des autres parents. Très dignes, ils savaient masquer leur chagrin. Le mari de la boulangère par exemple, Pascal Gocem, était dans un tel état de nerfs qu’il se rongeait les ongles jusqu’au sang. Ses longues nuits d’insomnies se lisaient sur son visage. Les traits tirés, de profonds cernes noirs ornaient ses yeux rougis d’avoir trop pleuré sa « Titine d’amour » comme il l’appelait.

Les enfants d’Henri de Montréal attendaient la prononciation de la sentence comme on attend des invités ayant deux heures de retard. La sœur d’Albert Morion était la seule de la famille ayant fait le déplacement, et sa peine semblait sincère, au contraire des autres membres présents au début du procès. Elle déplorait le sort funeste de son petit frère qui avait « mal tourné ».

Lola n’avait que Babette pour honorer sa mémoire au cours de ce procès. La femme de Jérémy Corda était de marbre. Ses sentiments étaient difficiles à cerner. Nul n’aurait pu dire si elle était heureuse ou en peine.

De Nassot, l’agent d’Oksana Schnetkyava avait conservé tant de rancœur à l’égard du prêtre qu’il était impossible de décrire sa colère. C’était à se demander qui de la fille ou des contrats juteux comptait le plus à ses yeux. Pour l’occasion, Svetlana, la sœur de la défunte avait fait le déplacement depuis l’Ukraine.

Le frère et la femme de Louis Perox se rassuraient tous deux, espérant tromper l’ennui et fuyant les regards, couverts de honte suite aux propos tenus par le prêtre. À l’affût, la femme d’Étienne Vandrez observait le mari de Coralie Foucher, car ses soupçons à propos de la liaison extraconjugale de son défunt époux lui furent confirmés par Chestier durant sa « justification ».

La mère de Patrick Voujier, encore sous le choc, tenait un chapelet serré entre ses mains. Les plus affectées étaient tout de même les familles d’Isabelle Téseaux et d’Ingrid Guilbert. Le motif de leur mort était si invraisemblable qu’elles accusaient le coup avec difficulté.

La famille Häeffer était la plus nombreuse. Ils comprenaient mal les motivations du défunt qui se serait, sans nul doute, tenu à la place de l’inculpé s’il était toujours en vie. Le frère et la sœur de Marine Brudeau, qui partageaient le ressentiment de cette dernière à l’égard de leur mère, simulaient si mal leur affliction que leur soulagement d’être enfin débarrassés d’elle m’écœurait. Dans sa liste de « démons », le prêtre avait oublié ces deux-là !

Comme je balayais la salle du regard, je vis Mélissandre, assise dans le fond. Elle m’adressa un sourire avant de prendre des notes sur son carnet. Quelques rangées devant, Stéphanie, encadrée par deux personnes que je ne connaissais pas, pratiquait un exercice discret de respiration afin de se relaxer.

La mort de Titi lui était si insupportable que, sans ses deux filles, elle se serait certainement suicidée. De ses longues nuits passées à pleurer son époux, déchirée entre haine, colère et vengeance, seul l’amour de ses enfants lui avait permis de tenir.

Elle avait cessé de croire en Dieu.

Stéphanie n’allait plus à l’église, avait retiré sa fille aînée du catéchisme et ne désirait qu’une chose, la mort de Robert Chestier. Allez lui parler de pardon chrétien après ça. Comment pouvait-on pardonner l’impardonnable ? Bien sûr, elle n’ignorait pas les risques que prenait son mari, mais sa mort – et surtout le mobile du crime – était une chose inacceptable. Aujourd’hui, la pauvre était veuve et mère d’une fillette de huit ans et d’un bébé de trois mois, et Titi était mort sans connaître la bonne nouvelle.

— Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, la Cour !

Le moment tant attendu était arrivé. Les jurés avaient rendu leur verdict. Les juges avaient statué sur le cas Chestier. L’assemblée se leva d’un seul corps, en un même geste et dans un souffle unique.

Le juge Lienhard, ses assesseurs et les jurés reprirent leurs positions respectives. Quelques soupirs se mêlèrent à des toussotements puis ce fut le silence. Bien qu’il fût de courte durée, c’était le genre de silence à vous rendre dingue, tant par son intensité, que par l’enjeu qui en découlait.

Mettant fin à notre supplice, Barbara Lienhard prit la parole lorsque l’assemblée fut assise.

— Au terme de deux semaines d’audience, dans l’affaire qui oppose monsieur Robert Chestier, ici présent, à la République Française, les jurés nous ont remis leur verdict. Les faits sont les suivants, monsieur Chestier est accusé d’une série de seize assassinats.

Tous les diaphragmes se soulevèrent d’un même geste. Nous attendions le verdict en apnée. Qu’avait donc décidé la Cour ?

— Voici donc ce qui a été décidé. À la question : Robert Chestier s’est-il rendu coupable d’assassinats sur les personnes suivantes : Gérard Denis, Martine Gocem, Henri de Montréal, Albert Morion, Ludivine Caprastel, Jérémy Corda, Oksana Schnetkyava, Louis Perox, Étienne Vandrez, Coralie Foucher, Patrick Voujier, Isabelle Téseaux, Ingrid Guilbert, Yan Häeffer et Marine Brudeau ? La réponse est oui. À la question : est-il coupable du meurtre du Lieutenant de Police Thierry Jorioz ? La réponse est oui. À la question : doit-il bénéficier de circonstances atténuantes ? La réponse est non. À la question : ces faits sont-ils aggravés par d’autres circonstances ? La réponse est oui. À la question : quelle peine de réclusion criminelle doit être appliquée pour les faits incriminés ? La réponse est la perpétuité sans possibilité d’allègement de peine.

Alors, s’adressant au « Purificateur », elle ajouta :

— Un dernier mot pour votre défense ?

— Non, madame le juge.

— Monsieur Chestier, vous avez dix jours francs à compter d’aujourd’hui pour faire appel de ce jugement. Est-ce clair ?

— Oui, madame le juge.

— L’audience est levée. Gardes, emmenez l’accusé.

Un soupir de soulagement général libéra toute la tension accumulée au cours de ces quatre derniers mois. Des sanglots étouffés masquèrent la fin de l’annonce du délibéré, mais qu’importe ? Chestier finirait sa vie en cellule et il ne désirait pas faire appel de la décision de jugement retenu contre lui.

C’était vraiment un drôle de type.

Quoi qu’il en soit, c’était une page de tournée et les familles pourraient enfin commencer leur deuil sachant le responsable puni et reconnu coupable pour ses crimes.

***

En sortant du tribunal, Cortès vint me rejoindre. Ce soir, j’étais son invitée et il souhaitait me présenter à sa femme. Il me parlait si souvent d’elle que j’avais l’impression de la connaître. Mais je n’avais pas la tête à un dîner auréolé de rires forcés. Ces derniers temps avaient été éprouvants et je voulais rentrer. Certes, voir du monde m’aurait changé de la solitude de mon appartement, mais une voix minuscule me soufflait le contraire.

Bien entendu, c’était sans compter avec la force de persuasion de mon collègue. Malgré mes nombreux refus, je finis par céder face à tant de détermination, et, lorsque vingt heures sonna, nous étions dans son salon, un verre à la main.

Cortès habitait un charmant quatre pièces du Kremlin-Bicêtre, à deux pas de la Porte d’Italie. Béatrice, sa femme, était une jolie brune de trente-quatre ans. Psychologue, son visage semblait avoir conservé le masque de sa profession. De ce fait, il était souvent difficile, voire impossible, de décoder chez elle une quelconque émotion. Cette beauté froide à la Carole Bouquet avait même un côté dérangeant. Ses yeux azurés vous transperçaient malgré vous et l’intensité de son regard plongeait n’importe qui dans un silence quasi religieux. Mais la douceur de sa voix gommait cette sensation de malaise provoquée par sa présence.

Les murs étaient ornés des photos du couple, mais l’absence de portraits de famille m’étonna. Puis l’absurde me traversa l’esprit. C’était comme si quelqu’un avait volontairement enlevé ces cadres-là.

— Votre fils n’est pas là ? hasardai-je.

— Non, il est chez ma mère, me dit-elle.

Et alors que je m’attendais à un interrogatoire en règle, Béatrice me parla de sa passion pour l’univers hippique, la noblesse du cheval et de son amour de l’équitation. Puis la conversation s’enroba de banalités, se révélant plus agréable que je ne l’aurais cru. L’apéritif se solda par un succulent rôti de veau, sauce à l’échalote, accompagné de légumes vapeurs et d’un Château Lafite millésime 1961.

Une pure merveille !

Après le dessert, Cortès évoqua vaguement le procès Chestier avant de revenir sur l’affaire en cours.

— Tu te souviens de Géraldine Thomas ?

— La fille de la boucherie ?

Il acquiesça.

— J’ai un peu creusé là-dessus. Elle était surveillante au collège Rosa Parks de Gentilly. La veille de sa disparition, Élodie Da Costa, une élève de sixième, avait affirmé avoir vu un homme « étrange » rôder autour du bâtiment. Il prenait des photos…

— Oui, je me souviens de cette déposition, mais avec le procès Chestier… Alors, ça donne quoi ? C’était Alexandre ?

Un sursaut d’espoir m’envahit. Un témoin visuel direct, plus si on pouvait réinterroger les élèves, leurs parents.

— En fait non. Il s’agit d’une piste stérile. En approfondissant l’interrogatoire, j’ai obtenu une description plus détaillée que celle du rapport.

La lueur mourut aussitôt.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— J’ai mené mon enquête. Le type en question s’appelle Alain Gaudens, géomètre expert diplômé de l’ESGT, l’École Supérieure des Géomètres et Topographes. Il est clean, et il a un alibi pour la nuit du meurtre. Ce jour-là, il réalisait des travaux d’altimétrie et de géoréférencement en s’aidant du système de Projection Lambert, des mesures propres à sa profession et destinées à effectuer ses mesures topographiques. Ce que la petite Da Costa a pris pour un appareil photo, c’est un instrument appelé théodolite, fixé sur un trépied. Je me suis renseigné auprès de la Commission Communale d’Aménagement Foncier, tu sais, il y a un grand projet d’urbanisme en cours qui s’étend de la Porte d’Orléans à Gentilly, en passant par le quartier de la Vache noire. Ils veulent tout refaire pour éviter les embouteillages à cet endroit. Ça doit rester secret, mais un grand centre commercial est en prévision, pour le printemps 2007 si tout va bien, et puis un groupe d’investisseurs a obtenu des permis de construire dans la région. Tout est en règle. J’ai même pu consulter le document d’urbanisme.

— Merde !

— Tu l’as dit. Mais tout n’est pas encore perdu. Ça m’a permis d’y voir plus clair.

Bien qu’il refuse de m’en dire plus, il semblait avoir du nouveau et ses pistes pourraient bien faire avancer l’enquête. Mais j’étais trop fatiguée pour chercher à en savoir davantage ou en discuter.

J’avais bien mangé, le vin égayait la soirée, mais je commençais à fatiguer et je sentais mes nerfs prêts à craquer. Toutes ces fausses routes, l’enquête qui traînait en longueur, moi qui glissais sur une pente dangereuse, c’en était trop.

Alors, je pris congé en promettant de poursuivre cette conversation au bureau, et les remerciai pour cet inoubliable dîner.

Pourtant, l’idée de rentrer me révulsait. Personne ne m’attendait dans l’enfer glacé de ma solitude. Nuit après nuit, je luttais contre ce fardeau devenu trop lourd pour moi. En journée, face aux collègues et aux yeux du monde, j’étais Cyborg. Mais, à la tombée du jour, je n’étais qu’une femme-enfant fragile, célibataire minable appelant désespérément l’amour, ou la mort selon les circonstances.

Rien ne remplaçait une étreinte, la chaleur d’un corps.

Je n’étais pas portée sur la chose, mais ma vie sexuelle était aussi inexistante que ma vie sentimentale. Fermée sur moi-même, je vivais dans cet étrange paradoxe où j’attendais l’amour tout en le désavouant.

Mes pensées glissaient alors vers un passé préjudiciable où les souvenirs de mon couple heureux torturaient ma raison défaillante. Je revoyais Jérémy, ses rires francs, son ambition. Sa présence à mes côtés me rassurait, me comblait et me rendait plus forte.

Je nous revoyais sur le pont des Arts, dans le 6ème arrondissement. Sur les parapets grillagés, perdu dans la multitude, notre cadenas d’amour portait nos deux prénoms. Malheureusement, cette promesse scellée avait été brisée, et moi avec.

Pourquoi Jérémy ? Pourquoi m’as-tu fait ça ?

Alors, la douleur se faisait plus présente, grandissant à mesure que les mots « je t’aime » prenaient naissance sur mes lèvres convulsées.

Fais chier, merde !

Je haïssais cet état de faiblesse. Or, la seule protection qui s’offrait à moi était l’ivresse. Boire pour oublier. Mais j’oubliais d’arrêter. Alors je buvais sans soif. Je buvais par boulimie, avec frénésie pour fuir les fantômes du passé qui ne me lâchaient plus.

Et consternée de rage et de remords, je pleurais sur la misère de ma vie inepte, et l’avilissement vers lequel je sombrais sans force ni courage.

 

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