Miroir

Alick · Chapitre 28 sur 39

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Miroir

Chapitre 27

 

 

Jassandre 5/5

 

Si pour une majorité d’hommes, le fantasme le plus avoué était de faire l’amour avec deux femmes, le mien était d’essayer avec deux hommes. Après tout, pourquoi la réciproque ne serait-elle pas en vigueur ? J’avais économisé assez d’argent pour prendre ma « retraite » et je voulais m’engager sérieusement avec Gabrielle.

Pour mon ultime rendez-vous, j’avais donc trié chacune des demandes avec soin. Je voulais un feu d’artifice, un orgasme véritable, sentir un homme contre moi pour la dernière fois. Mais en raison de la médiocrité des performances sexuelles masculines, il m’en fallait au moins deux pour compenser la faiblesse d’un homme seul. C’était une condition sine qua non pour atteindre mon but.

Le passé m’avait tant déçu que je ne voulais, pour rien au monde, rater ma sortie.

Il est vrai que, pour le coup, me qualifier d’escort était une insulte pour toutes les professionnelles de la branche. Je n’étais qu’un ersatz, une pâle copie nuisible et outrageante. Ce terme ne me servait, en réalité, qu’à masquer aux yeux des autres – mais surtout aux miens – ma double vie de turpitude. Prendre des vessies pour des lanternes avait bien failli me coûter la vie, mais cette fois était bel et bien la dernière.

Je me l’étais jurée.

Telle l’enfant prodigue, je retournerais en grâce auprès de Gabrielle après ce dernier épisode d’une impudicité adultérine égoïste et immature. J’aimais à croire que son amour m’avait sauvé de moi-même. Tout son être me manquait. Mon corps se languissait de ses caresses, douces et exquises. Dès notre première prise de contact, cette femme m’avait fascinée. Loin d’imaginer qu’elle m’aurait révélé à mon homosexualité, je m’étais éprise d’elle.

Ma grise vie s’était alors fait poésie pastel.

À la saison des amours, elle avait apporté le soleil dans mon cœur en hiver et je vivais depuis un merveilleux conte d’été. Ce fut la naissance de notre arc-en-ciel. Gabrielle était devenue ma tendre, mon ange au regard si doux, ma délicieuse et pure. À la fois Muse et Salut, elle était la femme tant désirée, mon rêve inaccessible. Elle, si précieuse, si fragile et pourtant si forte, mon refuge et ma perte se trouvaient entre ses cuisses.

Gabrielle était mon cœur et ma vie, ma douce si secrète. Malgré cela, le monstre que j’étais n’avait pas su comprendre sa discrétion. Bousculant sa délicatesse, je l’avais embarrassée d’un amour incomplet et d’une vie de dépravation nocturne dont elle ne voulait pas entendre parler.

Seulement, elle m’apportait tant…

Amour, écoute, compréhension, tendresse, sincérité, fidélité, tout ce qu’aucun homme ne pourrait jamais me donner. Elle était entière, attentionnée, et la question financière n’était pas un barrage entre nous.

Pour tout cela, je lui avais fait la promesse d’arrêter.

Ces douleurs vécues en silence n’étaient pas la récompense qu’elle méritait. Forte de mes erreurs passées, je désirais par-dessus tout lui offrir ce que j’avais de plus cher, un amour sincère et loyal. Mais en avais-je la volonté ? En étais-je seulement capable ? Ces interrogations m’avaient plus d’une fois hantée. Dans un couple, les deux personnes se devaient d’être complémentaires. Pour ma part, j’avais l’impression d’être supplémentaire.

Qu’avait-elle trouvé en moi que j’ignorais ? Épicurienne, égoïste et capricieuse, je n’en faisais qu’à ma tête, et dans la parfaite illusion d’une femme sûre d’elle. Mais mon inconstance révélait un profond manque de confiance en moi. Qu’importe puisqu’en définitive, j’avais réussi à satisfaire mes envies. Et puis j’avais Gabrielle maintenant.

Après tout, comme elle me l’avait si bien fait remarquer, si je n’avais pas choisi de mener cette vie, jamais nous n’aurions pu nous connaître. Il n’y avait pas eu de hasard dans notre rencontre. Nos chemins semblaient obéir à un dessein plus grand, une sorte de volonté divine. Était-ce le karma ? La Providence ? Je l’ignorais, mais cette lacune ne m’enlevait pas l’innocente gratitude qui me réchauffait le cœur.

J’avais aussi décidé d’arrêter pour la soutenir dans la dure épreuve qu’elle traversait. Laurence, l’une de ses cousines, enceinte de surcroit, était l’une des victimes du « tueur de mariées ». Elle devait être sa demoiselle d’honneur et Gabrielle s’en remettait difficilement. La famille faisait son deuil et l’enterrement avait été éprouvant pour beaucoup d’entre eux.

Elle aurait aimé ma présence, mais les siens n’en auraient pas compris la raison. Il était préférable que je reste dans l’ombre encore quelque temps. Traditionalistes, ils étaient retournés sur la côte basque pour un recueillement familial et je profitais de son absence pour honorer un ultime rendez-vous.

***

Avec anxiété, je me concentrais sur cette nuit décisive. Après cela, je ne serais plus la même. C’était ma dernière nuit, je le sentais. Enveloppée d’une aura mystique, l’acuité de mon intuition surdéveloppée m’indiquait la voie à suivre. Il s’agissait de ma dernière soirée de célibat avec un homme – deux, pour être exacte.

C’était comme un enterrement de vie de jeune fille. À la différence près qu’il était entendu que je percevrais six mille euros en échange d’une nuit complète avec eux. Cet accord convenu au téléphone, je pris soin d’enlever mon site du réseau internet. Je devais disparaître, m’effacer à jamais, sans laisser de trace de mon passage sur la toile.

Mon plus gros pincement au cœur fut l’idée d’abandonner mon appartement des Champs-Élysées. Mais pour connaître le bonheur avec Gabrielle, j’étais prête à ce sacrifice. Comme ce lieu lui rappelait mes frasques antérieures, j’avais accepté de le rendre afin d’emménager dans un nouvel appartement, plus petit, mais sans passé.

Ainsi, une nouvelle vie s’offrirait à nous.

Je ne l’avais pas encore trouvé, mais je ne m’inquiétais pas outre mesure. Mon propriétaire m’accordait quinze jours de délai et il me reverserait ma caution une semaine plus tard, après l’état des lieux. Autre bonne nouvelle donc, l’arrivée de quatre mille euros sur mon compte dans trois semaines. De plus, j’étais en mesure de payer cash un an de loyer, caution incluse. Je ne connaissais aucun propriétaire qui refuserait une telle garantie.

Mais pour l’instant, je préparais ma folle nuit de débauche. Mes partenaires n’arrivaient que dans deux heures et je voulais être au meilleur de ma forme. En tenue d’aérobic, je fis une heure d’exercices intenses, transpirant mon excitation par litres. Après mes étirements, la sensation de l’eau tiède sur ma peau moite de désir fut unique, indescriptible.

Cette soirée s’annonçait, en tous points, exceptionnelle.

Fraîche et parfumée, j’attendais donc leur venue avec la gourmandise d’une collégienne encore pure. Dix minutes plus tard, ils étaient tous deux sur le pas de ma porte, aussi anxieux et impatients que moi. Ils étaient timides, jeunes, plutôt beaux garçons, et leur allure me plaisait. Après Flavio, je m’étais fixé une règle. Ne jamais conclure une affaire avec un homme plus âgé que moi (à plus forte raison avec deux !).

Ils avaient vingt-et-un et vingt-deux ans. Étudiants en sciences politiques, leur vie sexuelle était aussi trépidante que celle d’un séminariste. Rougissants jusqu’aux oreilles, leur éducation bourgeoise se manifestait dans leur gêne.

Je dissipai leur embarras d’un sourire et les fis entrer.

— Bonsoir, et bienvenue chez vous.

― Bonsoir.

― ‘soir.

Même leur salut était timide. Comme ils étaient mignons tous les deux ! Il était convenu que je les reçoive en bas résilles et en tenue d’infirmière. Apparemment, l’effet désiré était au rendez-vous, car ils ne pouvaient détacher leurs regards de ma blouse blanche, ouverte sur mon décolleté affriolant.

— Vous pouvez laisser vos sacs ici si vous le désirez, leur dis-je en leur indiquant le buffet.

— Merci, c’est gentil.

— Au fait, voilà l’argent.

Et sur l’initiative du second, le premier me remit aussi sa contribution. Trois mille chacun. Après vérification, je les remerciai et leur proposai un apéritif de mon minibar pour les détendre.

Leur choix se porta sur un whisky. Il ne me restait qu’une bouteille de Red Lady, un mélange de whisky pur malt et d’une infusion naturelle de trois variétés de griottes. Ils furent ravis. Assis sur mon canapé, leur regard tentait de percer l’exaltant mystère de mes jambes légèrement écartées devant eux.

En appui sur le dossier d’une chaise, je sirotais mon verre en souriant. L’atmosphère était encore tendue et nos échanges étaient davantage visuels qu’oraux. Ayant terminé de boire, je me cambrai devant eux afin de ramasser le stéthoscope laissé sur la table basse. À la vue de ma poitrine rehaussée par mon soutien-gorge, l’un d’eux faillit s’étouffer avec son apéritif.

— Je vois que vous êtes malade. Vous toussez beaucoup. Laissez-moi vérifier.

Je commençai notre jeu érotique.

Aussi intimidé qu’excité, il se laissa faire. Avec délicatesse, j’ouvris sa chemise puis posai l’appareil sur son torse. Comme je faisais mine de l’ausculter, je caressais lentement sa poitrine en lui titillant les tétons.

Son rythme cardiaque s’amplifia d’un coup.

— Enlevez votre pantalon s’il vous plaît, je dois procéder à un examen approfondi.

Et tandis qu’il s’exécutait, je me tournai vers son ami.

— Vous avez l’air tout pâle, que se passe-t-il ?

— Rien, tout va très bien, je vous assure.

— Oh, le vilain menteur ! Laissez-moi vous examiner.

Notre jeu se mettait lentement en place. En dépit de leur timidité maladive et de leur gêne croissante, ils semblaient satisfaits et se déshabillèrent. Mes deux partenaires étaient maintenant en caleçon à rayures devant moi. Bien que la situation n’émoustille pas ma libido – en effet le burlesque succédant au glamour et à la sensualité du départ – j’occultai ce détail afin de me concentrer sur notre pacte.

Je devais être bonne comédienne, car leur expression changea. Peu à peu, ils prenaient de l’assurance, osant par moment quelques touchers. Tendres, mais décidés, leurs pulsions dictaient désormais leurs gestes. L’alcool aidant, une partie de leur inhibition les avait quittés.

Lentement, notre trio s’harmonisait dans son ballet sulfureux.

— D’ordinaire, c’est moi qui donne les piqûres, mais ce soir, vous serez mes infirmiers, dis-je en me caressant l’entrejambe d’une voix érotique et sensuelle.

Ma note d’humour, associée au ton choisi pour cette boutade augmenta leur désir. S’avançant vers moi, ils enlevèrent leurs dessous. Saisissant leur membre dressé devant moi, je les caressais en ajoutant.

— Je dois stériliser le matériel, on ne sait jamais.

Et tour à tour, je les pris en bouche afin de poursuivre nos préliminaires. Accroupie devant eux, j’étais en mesure de jauger leur satisfaction selon le degré de pression de leur main sur ma tête.

Et ils appréciaient ma prestation !

— Voilà, le matériel est prêt, nous pouvons commencer les rappels.

Sur mon invitation, l’un d’eux s’allongea sur le canapé. Sortant deux préservatifs de ma poche, je leur remis leur combinaison d’aventuriers, qu’ils enfilèrent avec douceur. Lorsqu’ils furent équipés, je me délestai de mon string et enfourchai mon premier étalon avec délicatesse. Dos collé à sa poitrine, je sentais ses mouvements de bassin satisfaire mon analité.

Le second attendit quelques instants avant de s’approcher. Face à moi, il déboutonna d’abord ma blouse et ôta ensuite mon soutien-gorge. Se cambrant, il me caressa les seins en humectant mes mamelons avant de pénétrer mon intimité. Le raid était lancé ! Leur double incursion était une sensation unique et merveilleuse. Je me sentais partir, chavirer, cap au Nord vers le septième ciel, en route pour mon feu d’artifice. Mon âme se noyait dans un puits de désir. Leurs mouvements coordonnés s’harmonisaient à la perfection.

Je l’aurais mon souvenir inoubliable !

Alors, il se produisit un événement que je n’avais pas prévu. Celui qui était sur moi se tendit et explosa au bout de deux minutes à peine.

— Désolé, me dit-il.

— Ce n’est pas grave, nous avons toute la nuit.

Et tandis qu’il se retira, l’autre mit fin à son mouvement.

— Que se passe-t-il ?

— Rien, je veux juste attendre qu’il reprenne des forces.

— Pas obligatoirement, tu peux continuer. Il nous rejoindra ensuite…

— D’accord, dit-il en changeant d’évasure.

Cet intermède oublié, je pensais la soirée repartie. Malgré une cassure de rythme, tout était prévu pour un feu d’artifice magique.

J’ai bien fait d’en prendre deux !

Mon explorateur s’aventurait dans les profondeurs humides de ma grotte des plaisirs. Et alors qu’il s’attelait à notre satisfaction mutuelle, un ronflement mit un terme définitif à mon rêve. Épuisé par un effort, apparemment trop violent pour lui, l’autre s’était endormi après son orgasme. Quelle injustice pour nous les femmes ! Pourrions-nous un jour obtenir un orgasme à chaque rapport ?

J’en doutais.

Voyant cela, mon second partenaire m’affirma qu’il lui était impossible de continuer dans de telles conditions. Perdant toute envie, son érection disparut en dépit de mon ardeur à relancer son excitation.

Je devais me faire une raison, je n’aurais pas de feu d’artifice ce soir, à moins d’un miracle, chose que je savais inexistante. Malgré ses excuses, je lui en voulais. Je leur en voulais à tous les deux.

De rage, je lui proposai même de les rembourser, mais il refusa. Il appela ça mon « dédommagement ». J’étais verte. Ces deux idiots venaient de faire capoter ma dernière soirée. Confus, il me demanda l’autorisation de passer la nui

t au salon, aux côtés de son copain afin qu’ils rentrent ensemble dès la reprise des transports en commun.

Parce qu’ils n’avaient pas de voiture en plus ! De mieux en mieux. J’avais commis une grave erreur de jugement. Trop axée sur ma sécurité, j’avais négligé un élément essentiel. Le potentiel sexuel de mes partenaires. Moi qui pensais la jeunesse pleine de fougue et de vigueur, j’étais désormais guérie de mes illusions.

Puis-je rester chez toi en attendant le premier métro s’il te plaît ?

Que pouvais-je répondre à cela ? Je n’allais pas le mettre dehors tout de même. Il est vrai qu’il l’avait mérité. En plus, il avait de quoi se payer un taxi ! Mais, résignée, j’acceptai en noyant ma déception dans une bonne bouteille, avant de m’allonger, ivre et furieuse, à côté d’eux.

 

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