Miroir
Chapitre 2
Axiandre 1/11
— Bonjour madame. Et pour vous, ce sera ?
— Bonjour, une formule s’il vous plaît. Sandwich, thon crudité, boisson, eau minérale et dessert, tarte aux pommes.
— Avec ceci ?
— C’est tout, lui dis-je en lui donnant un billet de dix euros.
Ma journée s’annonçait longue.
Pour ma planque, il me fallait de quoi tenir, mais je ne voulais rien de lourd à digérer en cas d’intervention rapide. Drôle d’oiseau ce monsieur Léon ! Il m’avait fait perdre mon temps et je lui aurais bien dit deux mots, mais j’avais faim, je devais aller bosser et j’accusai un retard honteux – un peu plus d’une heure – sur l’horaire de rendez-vous initial. Il faut dire que depuis peu, j’avais du mal à me réveiller certains jours, mais aujourd’hui était un jour important, à marquer dans les annales, car n’arrivant qu’une fois par carrière.
Grâce à mon indic, une ancienne prostituée du boulevard Strasbourg – Saint-Denis, mon équipe et moi étions sur la piste de Robert Chestier. Un beau jour, cet ancien prêtre de paroisse avait tout simplement pété les plombs.
À la fin de l’été dernier, après son office dominical, il avait annoncé à ses compagnons qu’il avait été touché par la Grâce de Dieu, et qu’il avait une mission de purification. Va savoir ce qui lui était passé par la tête à celui-là.
Quoi qu’il en soit, une semaine plus tard, le « Purificateur », comme il se faisait appeler par les médias, nous laissait sa première victime, et, en seize mois de traque, cet allumé nous avait refroidi quatorze personnes. Toutes mortes par asphyxie criminelle. Les chiens de la presse s’étaient emparés de l’affaire comme d’un os juteux ; et ils n’étaient pas prêts de lâcher le morceau.
L’ambiance était devenue insupportable. Toute la brigade criminelle du quai des Orfèvres était sur le qui-vive. Inspiré par les injonctions du Préfet, le Directeur nous avait mis un sacré coup de pression. Il était hors de question que de tels individus viennent impunément nous narguer en faisant les gros titres des canards. Sa tension était compréhensible, mais il fallait pour cela revenir sur les événements passés.
Tout avait commencé par deux affaires sordides.
D’abord Paulin, multi-meurtrier surnommé « le tueur de vieilles dames », puis Émile Louis, avec les disparues de l’Yonne. Deux gros dossiers en tête d’une longue liste. Il y eut ensuite Richard Durn, Francis Heaulme, Patrice Alègre, Guy Georges, Rezzala Sid Ahmed et aujourd’hui Robert Chestier.
Les meurtriers en série avaient le vent en poupe, à croire qu’un peu partout, des types se découvraient une vocation macabre dans l’homicide volontaire. Trop de douleurs, trop de souffrances et trop de victimes. Tout cela ne s’arrêterait jamais, et c’est pour cette raison qu’il fallait des gens comme moi.
Mon supérieur, le Commissaire Julien, m’avait collé l’affaire dès le premier meurtre. Je m’en souviens comme si c’était hier. Épaulée par les membres de mon équipe, je travaillais alors sur le cadavre de celui que nous avions fini par surnommer Monsieur X, un corps sans identité retrouvé avec deux balles de 9mm tirées à bout portant, l’une dans le cœur et l’autre dans la tête.
L’autopsie révéla qu’il était d’origine libanaise et, au vu des circonstances de sa mort, la conclusion s’orientait vers le règlement de comptes. Comme nous n’avions rien de tangible, et qu’une nouvelle affaire nous éclaboussait de son aura d’urgence, le dossier de notre inconnu atterrit dans la pile estampillée « non élucidés ».
La première victime était un homme. Maître Gérard Denis, quarante-trois ans, divorcé, père de deux enfants et avocat à la cour, avait été retrouvé mort à son domicile avec un miroir posé sur le visage.
L’homme avait été influent, connaissait beaucoup de monde, et tous s’interrogeaient sur son meurtre, dont un proche du Premier Ministre en particulier. Une floraison de pistes, un début d’enquête tentaculaire, et un flou total. Par habitude, je m’étais penché sur le passé de la victime, le ressuscitant le temps de mon investigation. Je pensais trouver un lien avec son métier d’avocat. Sans doute un procès raté ou une vengeance contre une sanction obtenue.
Le miroir était un indice, j’en étais certaine.
Tous ses dossiers, anciens, en cours et futurs, furent passés en revue afin d’y trouver la corrélation. Nous avions fait chou blanc à l’époque. Mes collègues et moi n’avions pas la queue d’un indice. L’enquête décès piétinait. Malgré les pressions, nous étions prêts à la classer dans les affaires non résolues.
Rien ne laissait présumer une récidive – encore moins une série – jusqu’à la seconde victime, madame Martine Gocem, trente-huit ans, boulangère artisanale. Mère de quatre enfants, mariée et très appréciée de tous, sa mort nous troubla profondément. Elle aussi avait été retrouvée morte peu de temps après avec un miroir posé sur le visage.
Mais quel était le rapport entre l’avocat et la boulangère ? Cet autre mystère épaississait le brouillard de l’enquête. Nous avions alors cherché le lien entre les deux victimes. Se pouvait-il que la boulangère ait été en rapport avec l’un des procès de Maître Denis ? Témoin ? Jurée ? Plaignante ? Ou autre… Avaient-ils fréquenté les mêmes établissements scolaires ? Avaient-ils eu une liaison extraconjugale ? Étaient-ils partis en vacances ensemble ? Leurs passés furent minutieusement fouillés, mais aucun lien entre les deux premières victimes ne put être établi. Ils ne s’étaient jamais croisés de leur vivant.
En fait, ils ne se connaissaient même pas. Leur seul point commun était d’être les victimes de ce forcené. Et, non content de tuer aveuglément, Robert Chestier s’amusait de plus à signer ses meurtres.
Pourquoi diable un miroir ?
Il est vrai que cette question me hantait, mais je dois avouer que j’avais peur de la réponse. Après réflexion, j’admis qu’il était préférable de ne pas en comprendre la signification, car en trouvant la solution, je rentrerais dans sa logique meurtrière.
Sa logique ? Sa folie plutôt.
Si un cerveau aussi cartésien que le mien comprenait un tel processus de raisonnement, il me faudrait alors remettre en cause le bien-fondé de ma psyché, de mon engagement à combattre le crime.
Je suis flic, pas psy. Chacun son boulot. En l’occurrence, le mien était d’arrêter ce malade avant qu’il ne commette d’autres meurtres, pas de le comprendre.
Au début, nous ignorions tout de lui. Le mode opératoire était cependant toujours le même. Il n’utilisa aucune arme, à feu ou blanche, sur la totalité de ses méfaits. Une mort par asphyxie, non pas de face, mais toujours dans le dos de sa victime, car les traces de strangulation étaient visibles sur la gorge. Pas d’empreintes dactylaires, car leur viabilité déclinait au fil du temps et le derme conservait mal ces traces, mais nous pensions qu’il portait des gants.
Nous étions sur la piste d’un homme seul et athlétique – notamment dû au mode opératoire choisi. Mais cette hypothèse venait surtout du physique de madame Gocem. La victime, qui sortait victorieuse d’un régime draconien au moment des faits – mais qui n’avait perdu que cinq kilos, pesait alors cent trente-neuf kilos pour un mètre soixante-cinq. À moins d’une culturiste jalouse et dopée aux amphétamines, il ne pouvait s’agir que d’un solitaire, mais aucune piste ne fut écartée.
Notre seule crainte, qui devint rapidement une certitude, était que d’autres macchabées ne viennent s’ajouter à son tableau de chasse ; et c’est ainsi que la troisième victime fut retrouvée à son domicile.
Henri de Montréal, retraité octogénaire très fortuné, avait aussi un miroir posé sur le visage au moment de son décès. C’était notre troisième cadavre et nous n’avions toujours aucune piste. La presse n’avait pas encore eu vent de l’histoire et nous faisions l’impossible pour empêcher toute fuite d’informations. Pour motifs personnels, je haïssais les journalistes plus que quiconque, mais ce détail n’obstruait nullement mon investigation.
Les héritiers et les anciens collaborateurs de la victime furent tous interrogés sans succès. De leurs témoignages, le point commun prédominant dans les dépositions fut le caractère pingre du défunt. Son avarice maladive était légendaire. D’aucuns l’appelaient Picsou – essentiellement dans sa famille, certains le surnommaient Harpagon, et bien d’autres sobriquets lui furent attribués.
En d’autres circonstances, il est évident que l’argent aurait été notre piste privilégiée, mais le miroir nous en dissuada. Et pour couronner le tout, il n’avait aucun lien – personnel ou professionnel – avec les deux premières victimes.
Les miroirs utilisés étant fabriqués en grande quantité et distribués un peu partout, il nous fut impossible de suivre cette piste pour remonter jusqu’au meurtrier. Le modèle, beaucoup trop courant, se trouvait facilement et dans n’importe quel boui-boui de la région Ile-de-France.
Mon album{3} s’enrichit ensuite du rapport d’autopsie et des photos de la quatrième victime. Albert Morion, trente-trois ans, était un chômeur de longue durée. Petit escroc sans envergure, il touchait deux RMI et pratiquait parfois la mendicité pour « arrondir » ses fins de mois. Son décès nous permit de retrouver la trace de ses différentes magouilles, des petites fraudes minables pour gagner deux ou trois cents euros de plus par mois.
Il ne travaillait pas et ses compagnons de fortune nous révélèrent qu’il avait un poil – un baobab d’après certains – dans la main. Il vivait au jour le jour dans une insouciance insolente, volant à droite et à gauche, plus par kleptomanie que par réelle nécessité. Ses parents étaient sans nouvelle de lui depuis quatre ans et son décès ne les surprit nullement. Enfant, il était déjà le « rebelle » de la famille et il affina son personnage de mauvais garçon en grandissant. Mort par strangulation lui aussi, un miroir posé sur le visage, aucun lien avec les trois autres.
Les premiers témoignages arrivèrent à partir de la cinquième victime.
Malgré la faible cohérence de ses propos, un sans-abri nommé Antonin Rouvier, déclara avoir vu un homme jeter un gros sac près de « ses » poubelles alors qu’il était, je cite, parti pisser. En revenant, il l’avait interpellé et l’homme lui avait ordonné d’oublier ce qu’il avait vu pour sa propre sécurité. Il déclara également avoir été saoul comme une barrique ce soir-là, comme chaque soir de l’année.
Sa description du suspect était beaucoup trop fantaisiste – un homme aussi grand que ma canette avec une voix de légionnaire des enfers, dixit Antonin Rouvier – elle ne put être ajoutée au dossier. Puis son récit comptait bon nombre de contradictions. Il y avait mieux comme témoin oculaire, mais bon, à défaut de grives on mange des merles.
Toujours est-il que ce sac-poubelle contenait le corps étranglé de Ludivine Caprastel, âgée de dix-neuf ans. Le miroir avait glissé dans le fond du sac, mais il était au rendez-vous. La première question qui me vint fut : pourquoi ce corps-là dans un sac-poubelle ? En apprenant que la défunte était prostituée, j’émis l’hypothèse que le sac servait à cacher l’image que renvoyait son corps. Sans doute un rapport ambigu à une sexualité refoulée, taboue, voire inexistante dans la vie de ce personnage.
Bref, une victime de plus.
Procès-verbal après procès-verbal, à chaque découverte de cadavre, les pages dactylographiées, les photos, les rapports d’enquêtes et les procès-verbaux aux fins d’inhumer venaient gonfler mon album qui faisait déjà dix-sept centimètres d’épaisseur.
Mais toujours aucune piste sérieuse.
Le témoignage le plus important fut celui de Babette, une ancienne tapin et mon indic la plus fiable. Rangée des trottoirs de la capitale, elle gardait toujours un œil et une oreille dans la rue. Coquette, drôle, mais cynique et blasée, cette brune voluptueuse aux yeux noisette tenait un bar privé dans les quartiers huppés et son affaire tournait plutôt bien.
Nous avions un accord. Je la protégeais et elle me fournissait certains tuyaux en échange. Elle avait confiance en moi, car j’étais une femme de parole, mais aussi parce qu’un homme, lui, aurait certainement demandé plus que de simples renseignements.
Et puis notre collaboration durait depuis notre rencontre, époque noire où elle carburait à l’héroïne. Parfois, quand elle avait été à court de monnaie, parce qu’elle consommait quand même pour quatre cents euros de dope par jour, il m’était arrivé de lui faire profiter de certains extras, des saisies non déclarées par les collègues des stups.
Je dois avouer que j’aimais cette femme.
Elle m’avait fascinée dès le début. Ensuite, plus je l’avais côtoyée, plus je m’étais attachée à elle. Alors, lorsque son Jules avait fini par clamser d’une overdose, je l’avais aidé à décrocher en la mettant en cure de désintoxication.
Je n’en pouvais plus de la voir dans cet état.
Un an après, elle avait pu retrouver un semblant de dignité ainsi que la garde de Noémie, sa fille de huit ans. Pour elle, pour moi et d’autres raisons qu’elle ne m’avoua jamais, elle devint tenancière de son établissement afin d’aider les prostituées qui vivaient le même enfer qu’elle. Respectant donc notre engagement, mais aussi par amitié, elle nous mit sur la piste du prêtre de la manière suivante.
Un soir, Lola – pseudonyme de la défunte – était venue la trouver en lui disant qu’un client étrange l’avait menacée. Il parlait de manière bizarre, délirait sur des sujets mystiques et l’avait traitée de démon. Mais de son long discours, le mot qui la marqua par-dessus tout fut le mot « babylonienne ».
Il lui avait reproché d’être une babylonienne. Bien qu’ignorant la définition exacte de ce terme, elle sentit néanmoins le danger. Selon Babette, il s’agissait d’une faculté développée par les demi-mondaines à force de métier. D’habitude, elle en parlait à Tony, son mac, un type bizarre, instable et dangereux. Mais cette fois c’était différent. N’ayant confiance qu’en Babette, elle était partie la retrouver pour tout lui raconter et lui demander de l’aide.
Une semaine après, le corps de Lola était retrouvé sans vie, enfermé dans un sac-poubelle d’une décharge par Tarik Mezzaoui, un employé municipal en emploi jeune. Son témoignage, corroborant contre toute attente celui du SDF, me permit de visualiser un potentiel champ d’action du tueur.
Le mot « babylonienne » était un indice supplémentaire.
Les paroles de Babette me revenaient en mémoire. Un client étrange. Il parlait de manière bizarre. Il avoua être le bras de Dieu. Il délirait sur une histoire de purification et des sujets mystiques. Des sujets mystiques ! C’était ma porte de sortie, la clé de cette énigme. Je mis les collègues sur le coup et les Saintes Écritures firent leur apparition sur le devant de la scène.
L’un de mes enquêteurs, Christian, trouva le lien avec la Bible, nous suggérant alors de faire le tour des églises, des chapelles et des paroisses. Ne voulant négliger aucun détail, les orthodoxes, adventistes et autres témoins de Jéhovah furent également inscrits sur nos listes. L’investigation dura trois longues semaines, au cours desquelles il ajouta huit victimes sur sa liste.
Jérémy Corda, quarante et un ans, ouvrier spécialisé fut la sixième. Cet homme était une colère sur deux pieds. D’après son entourage, il était procédurier, très à cheval sur les principes moraux et il était inflexible – pénible fut également un terme employé. S’il n’y avait pas eu le miroir, nous aurions pu nous orienter vers un règlement de comptes, mais il n’en était rien.
Oksana Schnetkyava, top model ukrainienne de dix-sept ans à peine, fut ensuite retrouvée morte avec un miroir sur les yeux. Promise à une longue et belle carrière dans le milieu, sa mort attrista autant qu’elle choqua son entourage. Son agent, Erwan de Nassot, était bouleversé, car « on » avait tué sa poule aux œufs d’or.
C’est d’ailleurs par lui qu’arriva la tempête du scandale médiatique. Sa protégée venait de signer un contrat juteux avec une célèbre firme de cosmétiques dont elle devait être le futur symbole et l’ambassadrice, « parce qu’elle le valait bien ». De plus, il se lamentait et désespérait de devoir annuler le défilé pour la nouvelle collection de Jean-Claude Jitrois.
Les plus grands photographes de mode tels que Herb Ritts, Paolo Roversi, Lothar Schmid et Patrick Demarchelier se battaient déjà pour travailler avec elle. Chose rare pour un mannequin débutant, certains producteurs et réalisateurs américains de cinéma lui proposaient déjà des rôles dans des blockbusters ou des films d’action.
L’annonce de sa mort fut reçue comme une bombe nucléaire dans le microcosme glamour et superficiel de la défunte. Malgré son caractère hautain, son allure fière et sa vanité exacerbée d’adolescente capricieuse, tous regrettaient son décès. Il fallait absolument retrouver le coupable, car son acte inconsidéré avait fait perdre des millions d’euros à son agence et à leurs partenaires. À peine avaient-ils déniché la perle rare qu’un déséquilibré prenait la liberté de la tuer. Quelqu’un devait payer !
Louis Perox, quarante-six ans, père de deux enfants de huit et six ans, préparateur de commande dans un consortium automobile réputé, fut occis à son domicile. N’étant pas venu chercher ses enfants à la sortie de l’école, la direction de l’établissement contacta sa femme – infirmière urgentiste – plus d’une heure après la fermeture des portes.
Ne parvenant à joindre son mari ni sur son portable, ni au bureau, elle quitta son poste d’astreinte avec fureur, récupéra ses deux garçons et fit la macabre découverte en arrivant chez elle. Le corps était allongé dans leur salon avec un miroir sur les yeux.
Étienne Vandrez, trente-quatre ans, pharmacien de quartier, fut retrouvé dans la réserve de la pharmacie avec un miroir sur les yeux. Marié, père d’une petite fille de sept ans, c’était un homme sans histoire très apprécié de ses collègues et de ses clients. L’enquête de routine ne fournit aucun nouvel élément.
Le taulier devenait fou.
En haut, ça commençait à chauffer et personne ici-bas n’était en mesure de fournir la moindre explication. Il convoqua toutes les équipes et nous récita un sermon appris par cœur. De toute l’histoire du « 36 », c’était la première fois que nous étions confrontés à une telle situation. Il était dur à trouver l’animal, mais c’était sans compter sur la pugnacité de nos services.
Les corps s’accumulaient à la morgue à une vitesse folle. La presse s’était mêlée à l’affaire, mettant politiciens et policiers dans l’embarras. Il nous fallait réagir vite. Les délits du « Purificateur » faisaient les gros titres des journaux, étaient commentés à la radio, et les chaînes de télévision n’étaient pas en reste non plus. Les journalistes attendaient jour et nuit sur le quai, guettant chaque allée et venue afin de savoir si l’enquête progressait.
Au fil des années, je ne m’étais toujours pas habituée à leur activité d’investigation malsaine et parasite. Ils nous dérangeaient dans notre travail, mais nous n’avions comme autre choix que d’ignorer leur présence indésirable. Je reconnais que parfois, nous avions besoin d’eux, mais les occasions étaient rares et je ne pactisais pas avec l’ennemi. Si certains collègues le faisaient, ça les regardait, moi je désapprouvais.
Dans mon unité, le lieutenant Thierry Jorioz, surnommé Titi – mon meilleur élément et aussi mon protégé – vint me trouver avec la nouvelle
salvatrice. Il avait logé{4} notre homme.
Au nord-est de Paris, dans le dix-neuvième arrondissement, deux prêtres et un diacre lui avaient parlé du comportement étrange de leur « frère ». Ce dernier leur avait parlé de sa divine mission de purification et ils firent le lien avec le « Purificateur » dont parlaient les journaux.
Ils tentèrent de le raisonner et de lui parler, mais ce dernier choisit de les ignorer en leur disant qu’il devait achever sa liste. Déchirés entre la délation, le pardon chrétien, le refus d’admettre, l’acceptation puis, de nouveau le rejet que l’un des leurs soit le monstre que décrivaient les journaux, ils prièrent beaucoup afin qu’une solution leur soit apportée.
C’est donc avec un soulagement non feint qu’ils accueillirent Titi et qu’ils lui livrèrent la vérité sans ménagement. L’identité du suspect fut révélée ainsi que ses coordonnées. Nous avions son adresse. Il vivait dans un studio en partie financé par le diocèse de Paris.
Lorsque ces renseignements arrivèrent au sein de notre Direction, le Procureur de la République fut immédiatement alerté. Il informa aussitôt le Juge d’Instruction en procédant à l’ouverture d’une information et ce dernier nous délivra un mandat d’arrêt et un mandat d’amener. Le Commissaire avertit le Préfet, lequel nous donna alors son feu vert et sa bénédiction.
Mon unité se prépara et une surveillance des lieux fut mise en place vingt-quatre heures sur vingt-quatre, avec Louis aux commandes du
soum{5}. Nous avions des photos et nos hommes attendaient qu’il regagne l’appartement.
L’une de nos équipes nous avait donné son signalement et c’est la raison pour laquelle Titi était venu me chercher pour l’interpellation prévue ce matin.
Lorsque j’ouvris la portière, il consulta sa montre avant de me lancer un regard furibond.
— Tu en as mis du temps ! Où tu étais ?
— Arrêt aux stands pour mon ravitaillement, dis-je en lui montrant le sachet de la boulangerie.
— T’as vu l’heure ? On avait rendez-vous à neuf heures précises, tu exagères boss !
— Je sais, désolée. Mais on l’aura, ne t’en fais pas !
Nous étions très tendus.
Après seize mois d’investigation, d’instruction et d’allers-retours au Parquet, nous étions sur le point d’arrêter ce criminel, et cet instant de calme avant la tempête était le plus redouté dans notre travail de policier.
Il fallait des nerfs solides pour ne pas craquer à la dernière minute. J’avais entendu parler de collègues trop nerveux qui avaient fait capoter des planques comme ça, mais rien de similaire ne m’était encore arrivé.
À peine assise, Titi démarra en trombe et rejoignit le reste de l’unité déjà en place, appuyée par deux véhicules du RAID pour le transfert du meurtrier présumé. Confirmant notre présence par contact radio, nous nous garâmes à distance raisonnable de l’entrée principale.
― Ça va mieux ?
― Tu t’inquiètes encore pour ma grippe aviaire ?
J’acquiesçai.
― T’en fais pas, ça va. Tiens, je t’en raconte une bonne. En quittant le toubib, je vais voir la pharmacienne. Je lui décris les symptômes, tu sais, maux de tête, de gorge, nez qui coule et tout… La nana me sort une boite de suppos. Alors moi, choqué, je lui dis « mais c’est pas là que j’ai mal » et elle me regarde en éclatant de rire.
Amusée, je commençai à pouffer.
― Rigole pas, c’est vrai. T’as mal à la tête et on te donne un truc à t’enfiler. Encore une astuce déguisée de pervers ça, j’te jure !
― T’es trop con toi des fois… ajoutai-je en mangeant après avoir repris mon souffle.
Titi l’Inquisiteur m’adressa alors un regard éloquent. Son œil assassin s’attarda sur mon sandwich et je reçus le message fort et clair. J’étalai une serviette en papier sur mes cuisses et avalai ma formule en évitant toute salissure. Car en effet, il avait deux passions dans sa vie, sa femme et les voitures.
Même lorsqu’il s’agissait d’un véhicule de fonction, il en prenait soin. Alors, pour un maniaque comme lui, des miettes de pain dans sa propre voiture…
Je finis ma tarte aux pommes en deux bouchées à peine, avant d’effectuer le nettoyage adéquat. Je savais qu’il gardait un aspirateur de table dans la boîte à gants. Sortant l’appareil de son écrin, je le mis en marche en prenant soin d’aspirer chaque parcelle de souillure éventuelle. Le regard dardé sur moi, je plongeais mes yeux dans les siens afin d’y déceler une faute ou un oubli.
Notre communication visuelle s’acheva ad nutum sur un battement de cils approbateur et il se détendit, l’air reconnaissant.
— Cyborg, comment tu fais pour manger dans un moment pareil ?
— J’avais la dalle ! Pas eu le temps de prendre mon p’tit dèj’ ce matin.
— C’est clair que ça te fait une arme de plus contre le suspect. En cas de danger tu balances la purée, histoire de te « purifier » un peu, toi aussi.
Des blagues d’un autre genre.
C’était lui tout craché ça. Un humour parfois décalé qui n’était pas à la portée de tout le monde, mais il nous fallait de la légèreté pour dissiper la tension ambiante.
— Sinon, tu connais celle de la pute et de la lesbienne ?
— Non, Thierry, pas maintenant.
— Okay…
Cyborg était le surnom que Titi m’avait attribué, rapport à de douloureux souvenirs du passé. Au début, ça avait été sa manière de m’aider à surmonter ces épreuves, et puis le surnom était resté. Par habitude.
Titi me sourit et je lui rendis son sourire. Un léger coup d’œil me fit savoir qu’il ne portait pas son gilet pare-balles à port dissimulé.
— Tu devrais mettre ton gilet.
— Pour quoi faire ? J’ai lu le dossier et je connais son mode de fonctionnement. C’est un étrangleur, pas un flingueur. Il se sert de ses mains comme d’une arme. Ne t’en fais pas, je n’ai rien à craindre de ce moine défroqué.
— Comme tu voudras, mais je t’aurais prévenu.
Contrairement aux films policiers, notre métier n’était pas composé de bagarres spectaculaires chorégraphiées par des asiatiques sous ecstasy, de cascades au ralenti ou de courses poursuites sous un déluge de balles démentes.
Je ne m’étais d’ailleurs jamais servie de mon arme de service.
Dans la réalité, la Mort ne guettait pas nos équipes à chaque coin de rue ; l’attente était même l’un des éléments prédominants d’une enquête. Une attente qui laissait croître les sentiments les plus loufoques si on les laissait s’installer.
Parfois entrecoupé de blagues scabreuses ou de demandes de consignes, le silence oppressant de la planque était surnommé le forgeron, car c’était lui qui forgeait et disciplinait nos caractères.
Une demi-heure plus tard, Titi me dit :
— Cyborg, tu devrais cligner des paupières des fois.
— Pourquoi tu dis ça ?
— Ça te donnerait un air plus humain quoi !
— Très drôle.
— Non, sérieux. Et puis tu devrais prendre soin de toi aussi. Arrangée, tu serais un véritable canon !
En guise de réponse, il eut droit à un coup de coude dans les côtes. L’attente était longue malgré ses plaisanteries. Il ne se passait rien et nous attendions. Comme figés dans une bulle de verre, nous étions immobiles, regardant la vie suivre son cours à l’extérieur du véhicule. Les secondes se dilataient en heures. Plongée dans l’enquête en cours, mon attention se cristallisait sur l’opération imminente.
Nous avions en vain remonté le passé de cet homme.
Chestier n’avait connu aucun traumatisme, ni aucune forme de sévices. Il était né le 15 mars 1958 à Colombes, dans les Hauts-de-Seine, et y avait vécu avec ses parents jusqu’à l’âge de dix ans avant que leur famille ne vienne s’installer à Paris. Cadet d’une famille de trois enfants, il avait un frère aîné, Jean-Pierre, militaire basé à l’étranger, et une sœur, Simone, expert-comptable dans un cabinet d’architectes.
Ses parents étaient catholiques, mais sans plus. Sa vocation lui était née d’une rencontre avec l’ecclésiaste d’une confrérie vouée au soin des malades dits incurables. Leur rôle était d’apporter un peu d’espoir et la force d’accepter les projets du Seigneur. Fasciné par la puissance du message, Robert avait rejoint le séminaire après un bac littéraire obtenu avec mention, où il y avait fait de longues études, période entrecoupée de voyages en Afrique et en Amérique du Sud.
Après son ordination, il avait choisi de revenir en France, à Paris, le berceau qui l’avait accueilli. Très engagé et respecté dans la communauté religieuse, les compliments sur lui étaient légion. Mais, depuis cette vague de crimes atroces, nul ne s’était aventuré à commenter son comportement, ni ses propos étranges.
Chestier venait de jeter l’opprobre sur ses pairs et les choses se compliqueraient après l’annonce publique de son arrestation. Après la pédophilie, l’image de l’Église serait à nouveau tâchée par des meurtres et tous redoutaient en silence un corollaire, plus fort et plus violent encore, selon la célèbre triade du « jamais deux sans trois ».
Mais, en attendant l’invraisemblance d’une telle éventualité, son règne de terreur touchait à sa fin, et j’espérais obtenir les raisons de tout cela. Si tout se déroulait comme prévu, Chestier dormirait en cellule ce soir.
La rumeur de la rue nous parvenait modérée, comme tamisée par une membrane ouatée. L’hiver approchait, mais l’automne n’avait rien perdu de la chaleur installée par un été exceptionnellement vigoureux.
Sans respect pour nos habitudes, les saisons se mélangeaient, changeaient de créneaux calendaires, si bien qu’il n’était pas rare de voir des passants en tee-shirt. Entre deux soupirs, Titi martelait son volant sans rythme, juste pour tuer le temps.
Puis, tout à coup, le grésillement de la radio mit fin à notre mutisme.
— Autorité de Colibri, le suspect est en approche. Il est accompagné d’une femme. Je répète, il est accompagné d’une femme. Attendons votre top départ.
— On le tient ! Qu’est-ce qu’on fait pour la femme ? me demanda Titi.
« Autorité » était notre indicatif radio pour cette opération. Pas de noms, ni de grades sur les ondes. Et voici que se présentait enfin le meilleur moment de l’enquête, l’interpellation du suspect. L’adrénaline était à son maximum, nous tenant cloîtrés dans une peur légèrement paralysante, mais nous donnant le courage d’aller de l’avant.
Durant un laps de temps non quantifiable, un sentiment de doute, d’hésitation, nous partageait entre « On y va ! On n’y va pas ? » puis ce moment s’achevait par un « On y va ! » Un pur instant de plaisir, car cette décision définissait corollairement l’arrestation du coupable et la fin de l’angoisse des familles des victimes.
— On le tape{6} et on essaie de la sauver. En avant !
— Au dispositif intervenant d’Autorité, on y va. Top départ. Alpha, faites mouvement vers le bâtiment. Bravo et Charlie, prenez position en renfort. En cas de besoin, Bravo, vous protègerez la femme. Alpha, vous restez à couvert et vous interpellez le suspect sur ordre. Colibri, vous restez en surveillance.
Les directives étaient données.
Comme à chaque fois, l’instant se faisait solennel. Presque sacralisé, dans un rituel inconscient, chacun vérifiait son matériel avant de bondir : montre, arme, radio, menottes et brassard POLICE. Rapidement, les hommes du RAID sortirent de leur planque et se dirigèrent vers le hall d’entrée en sécurisant notre progression. Discrets, aussi silencieux que des ombres, ils investirent les lieux et se retrouvèrent devant l’appartement.
À l’ancienne, Christian, l’oreille collée contre la porte avec un stéthoscope électronique, me signala la présence du forcené d’un geste de la main. Après avoir sonné à plusieurs reprises, un cri étouffé nous parvint de l’intérieur.
Défoncée au bélier, la porte s’ouvrit sur un crime flagrant.
— Police, on ne bouge plus !
Par sécurité, le R.A.I.D nous précéda à l’intérieur.
Le miroir était posé sur le sol. Au bord de l’asphyxie et presque inconsciente, la femme était agenouillée, les mains liées dans le dos et face tournée vers le miroir. Son meurtrier était derrière elle, l’étranglant de ses mains gantées.
Une dizaine de canons étaient braqués sur le prêtre et il se savait fait comme un rat, alors, une victime de plus ou de moins... Ce fut la lueur qui sembla parcourir son regard vitreux et absent, négligemment posé sur la jeune femme.
— Lâche-la, Chestier, les jeux sont faits ! lui dis-je.
Ce type était une force de la nature, une anomalie surhumaine qui n’arrive qu’une fois par siècle.
Dans un craquement de cartilage destiné à hanter le reste de mes nuits, il acheva sa victime d’une seule pression avant de répondre d’une voix neutre, sans colère.
— Personne n’est innocent. Le jugement de l’Éternel est sans appel. Je dois chasser les démons.
J’étais médusée.
Le cou de cette femme venait d’être écrasé comme une vulgaire noix. Or, à mon humble connaissance, il fallait du temps et une sacrée puissance pour étrangler quelqu’un. Puis, il lâcha le corps mort et pivota dans notre direction. Lorsque son regard croisa le mien, il eut une sorte d’électrochoc. Plongé dans un état second, il me dit :
— Vous êtes la prochaine sur ma liste. Vous avez été désignée.
— Ah oui ! Et pour quelles raisons ?
— Lorsque votre tour me sera annoncé, je reviendrai et j’appliquerai la sentence. Vous n’avez pas à me craindre pour le moment.
— Mains en l’air ! Et ne bouge pas.
Et alors que je lui confirmais le motif de son arrestation, mes hommes s’approchèrent lentement pour lui passer les menottes.
Titi précéda les deux hommes cagoulés de l’unité d’intervention. Il avança vers Chestier le premier et lui saisit un poignet. Plus vif que je ne l’aurai cru, l’homme riposta et, d’un tour de rein, se plaça derrière Titi en lui tordant le bras.
Tout se déroula ensuite très vite et dans une totale confusion.
— Lâche-le ! ordonna l’un des hommes cagoulés en se rapprochant du prêtre.
— Écartez-vous messieurs, et il ne vous sera fait aucun tort.
— T’es sourd ou quoi !? Lâche-le ! ajouta le deuxième homme en armant discrètement un taser.
Voyant la manœuvre en préparation, Titi cessa de se débattre et s’écarta autant que le lui permettait son bras. Il procédait en douceur. Ne pas alerter Chestier. C’était son but.
À présent, l’angle dégagé était suffisant pour tirer.
Et alors que le collègue s’apprêtait à neutraliser le prêtre, ce dernier plongea son regard dans le mien une dernière fois.
— Vous avez été désignée…
Dans un souffle, il réitéra son avertissement en effectuant une brusque pression rotative sur la mâchoire de Titi. Je vis sa tête pivoter avant de craquer d’un coup sec.
— Nooooooon !!!!!
Les collègues du R.A.I.D parvinrent à le maîtriser au bout de la troisième décharge. Pris de spasmes, le « Purificateur » s’effondra et ils s’agenouillèrent pour lui passer les bracelets.
Lorsque la pièce retrouva son calme, la première phrase qui vint briser le silence fut mon ordre.
— Appelez une ambulance, vite !
Christian se chargea d’emmener le coupable tandis que je restais à attendre les secours avec deux autres policiers de mon unité. Cette demi-heure me sembla être une vie entière, celle de Titi que je tenais dans mes bras, et que je regardais mourir dans une totale impuissance.
Je me sentais responsable.
Comment une chose pareille avait-elle pu se produire ?
J’avais beau lutter, les larmes coulaient d’elles-mêmes. Mes collègues vinrent à nos côtés et me signalèrent que les secours étaient là. Titi était encore en vie lorsque les ambulanciers le mirent à l’arrière du VSAV.
Malgré les circonstances, je fus autorisée à rester près de lui. Sa main se fondait dans la mienne, perdant de sa vigueur à mesure que nous approchions de l’hôpital.
Le chant funeste des sirènes hurlait l’urgence de la situation, intimant aux automobilistes de s’écarter. Allongé sur le brancard, Thierry menait un combat inégal contre la Faucheuse. Dès notre arrivée, il fut pris en charge par un trio d’urgentistes qui le conduisirent au bloc et notre complicité prit fin à cet instant.
Non autorisée à pénétrer dans cette partie du bâtiment, je restai dans le couloir à faire les cent pas. En dépit du scénario d’horreur qui se jouait de ma raison, je continuais à croire en sa possible rémission.
Avec l’énergie du désespoir, je l’imaginais sortant du bloc d’urgence en plaisantant, se moquant de ma naïveté et hurlant qu’il m’avait bien eu. Pourtant, une voix cynique m’affirmait le contraire, soufflant son haleine putride sur ma conscience.
Dans le couloir, les odeurs de formol, de mort et d’antiseptique s’élevaient en une mosaïque olfactive lourde et aggravant une situation déjà oppressante. Restée seule, je tournais comme une lionne en cage. Je devais voir Titi. Je devais savoir ce qu’ils lui faisaient.
Alors, le visage sévère, froid et fermé, un médecin se matérialisa devant moi. Épaules voûtées, mains enfoncées dans les poches de sa blouse, sa mine n’augurait rien d’encourageant. Sans un mot ni un regard de réconfort, il se contenta de plonger ses yeux sombres dans les miens en secouant la tête de gauche à droite.
Un flux d’adrénaline m’arracha la peau le long de l’échine. Dans le même temps, mon cœur se comprima violemment dans ma poitrine. La scène devint surréaliste, nimbée par la lumière anémiée des néons blafards.
Le médecin s’évanouit dans un songe et, lorsque je m’effondrai en pleurs sur le banc, je réalisai la gravité de la situation.
Une farandole d’images dansa devant moi puis ce fut le noir total.
***
En arrivant à la brigade, le soulagement de l’arrestation de Robert Chestier fut terni par le décès de Titi. Le Commissaire me convoqua dans son bureau avant que je ne rejoigne mes collègues pour l’interrogatoire.
La cinquantaine, des cheveux lisses et argentés plaqués sur un visage carré, le Commissaire Julien était l’image même du policier. Intègre, droit et dynamique, il avait voué sa vie à sa carrière, tirant sur la fin tous les bénéfices de ce sacrifice.
Homme de terrain, mais désormais relégué à des fonctions plus administratives, il était le numéro 2 à la Crim’ et gardait une forme étonnante pour un homme de son âge. Derrière sa cravate noire, sa chemise blanche tendue sur un torse encore puissant laissait deviner toute sa vigueur physique.
À l’image du dirigeant solitaire et rigoureux qu’il était devenu après qu’un cancer du sein ait emporté sa seconde femme, le bureau sombre était dépourvu de superflu, ajoutant une note d’austérité à l’ambiance mortuaire qui m’enveloppait.
— Écoutez Axiandre, la mort du Lieutenant Jorioz m’attriste autant que vous. Ce sont les risques du métier. Je les connais, vous les connaissez et Thierry les connaissait également. C’est navrant, mais c’est ainsi.
Il marqua une courte pause et m’observa. Il me regarda sécher mes larmes, fit mine de ranger quelques dossiers et toussa avant de reprendre.
— Le mois dernier, je vous avais parlé de promotions à tous les deux. Le moment vous paraîtra sans doute mal choisi, mais il me semble pourtant être parfaitement adapté.
— Que voulez-vous dire exactement ?
— Voilà, j’ai réussi à négocier mon départ et, comme vous le savez, je serai prochainement affecté à la Direction. Nous étions tous sur les nerfs avec cette affaire de meurtres et de miroirs, mais l’arrestation de Robert Chestier par votre équipe a été vue d’un très bon œil en haut. J’ai donc présenté votre candidature pour me remplacer à ce poste, et elle a été acceptée comme proposition d’avancement à titre exceptionnel. Vous avez déjà le concours de Commissaire, mais il n’y a aucune ouverture de poste de prévue avant quatre ans. Votre seule option serait une mutation…
― Il n’en est pas question !
― Puis-je terminer !?
Baissant les yeux en affichant une mine qui se traduisait par "Désolée de vous avoir coupé la parole, vous pouvez continuer", je gardai le silence et il reprit :
― Vous êtes donc bombardée Commandant, ce qui vous permettra de patienter un peu. J’ai reçu un appel du Préfet en personne et vous serez convoquée dans la semaine pour signer votre lettre de félicitations.
Il ôta ses lunettes et se frictionna le visage avant d’ajouter.
— Concernant le Lieutenant Jorioz, un poste devait être créé et il aurait été promu Capitaine. Je pense donc que la décoration se fera à titre posthume et que c’est à sa femme que sera versée la prime.
— Mais ça ne lui rendra pas son mari. En tout cas, merci pour tout, Commissaire. Pour l’instant, j’ai du Purificateur sur le feu et je dois superviser son audition. Veuillez m’excuser, lui dis-je en partant.
— Axiandre !
— Oui, Commissaire ?
— N’en faites pas une affaire personnelle. Je sais bien que vous étiez très proches et qu’il n’est jamais facile de perdre un collègue en opération, mais rappelez-vous que vous êtes flic avant tout. De plus, devenir Commissaire avant trente-cinq ans est un fait exceptionnel et une chance qui ne se présentera pas une seconde fois. Ne gâchez pas tout, je compte sur vous.
Pas une affaire personnelle ? Mais bien sûr ! Comme si ça allait changer quelque chose maintenant ! Commissaire, il y a vraiment des jours où je…
— Entendu.
— Autre chose. Dans vingt-quatre heures, lorsque la garde à vue sera terminée et qu’il sera remis à l’instruction pour son procès, prenez une semaine de congés. Je pense qu’un peu d’air frais vous fera le plus grand bien. Et c’est un ordre, pas une suggestion. Une feuille de congés signée vous attendra sur votre bureau.
J’en connais un autre qui aura besoin de congés !
— Entendu.
***
En me rendant au bureau où avait lieu l’interrogatoire, il me sembla voir et entendre Titi dans les locaux, impressions que je chassai avec force pour ne pas fondre en larmes. La violence psychique des récents événements m’affectait davantage que je ne l’aurais cru.
Ce n’était jamais facile de perdre un collègue en mission, d’autant que dans mon cas, j’étais très proche de Titi. Le plus dur était maintenant d’annoncer la nouvelle à sa femme, Stéphanie, de laquelle j’étais beaucoup moins proche depuis qu’elle me soupçonnait de lorgner sur son mari. Une fois de plus, je serais le vecteur maudit, celle par qui surgirait la mauvaise nouvelle.
Arrivée devant la porte, je fermai les yeux un court instant, pris une profonde inspiration, frappai et entrai.
La pièce faisait partie des locaux de la Brigade Criminelle. Fonctionnelle, elle ne comptait pour tout mobilier qu’une chaise et une table formica où étaient disposés un ordinateur portable, un dictaphone et son album près duquel je vis les photos de ses victimes exposées devant lui afin d’orienter son audition. Deux rangées de sept, soigneusement alignées, qu’il ignora dans un premier temps.
Les murs blancs et nus étaient mis en exergue par le vasistas ouvert sur une pâle lumière d’après-midi où, depuis un malheureux précédent, des barreaux avaient été rajoutés en prévention de toute tentative de suicide.
— Pourquoi ?
— Pourquoi quoi ? Je ne saisis pas bien votre question, Lieutenant.
— Première photo, en haut à gauche, maître Gérard Denis. Que vous avait-il fait ?
D’habitude, les interrogés se taisaient à l’énoncé de la question. En grande majorité, ils tentaient de nier, ou mentaient. S’établissait alors une sorte de rituel dont nous avions l’habitude, une autre forme de jeu du chat et de la souris.
Ce qui me surprit chez Robert Chestier, ce fut d’abord sa prompte collaboration, puis ses aveux non dissimulés. Une sorte de justification de son « travail ». L’on ne pouvait pas vraiment parler de fierté de ses actes, mais plutôt d’obligation. Il devait le faire. Sa seule fierté était d’avoir été choisi pour cela.
Alors, il répondit de manière claire et laconique.
— Il avait été désigné à cause de son pêché.
— Quel pêché ? Et désigné par qui ? demanda Christian.
— L’envie. Il voulait être le meilleur. C’était un envieux maladif et son insolence insupportait l’Éternel. C’est Lui qui désigne les coupables.
— D’accord et pour madame Gocem ? Ajouta Xavier.
— La gourmandise était son pêché.
Christian et Xavier menaient l’interrogatoire de front.
Lorsqu’il regarda dans ma direction, Robert Chestier sourit. Face à cette provocation, je restai impassible. Ni haine, ni colère, ni aucun autre sentiment susceptible de l’exciter. Il me fixait droit dans les yeux, soutenant mon regard inexpressif.
Contrairement au moment de son arrestation, je pris le temps de l’observer.
L’homme n’avait pas l’air méchant. Tout au contraire, il arborait l’attitude du citoyen lambda et paraissait même sympathique. La bonhomie de l’individu me rappela alors son ancienne vocation de prêtre.
Son visage, agrémenté de trois signes de chair, respirait la joie de vivre. Il semblait serein, comme… « touché par la Grâce », et il rayonnait. Cheveux châtains sur un front légèrement dégarni, yeux bleus, assez imposant, il mesurait au jugé un bon mètre quatre-vingt-dix. En voyant la masse musculaire de l’homme, l’image de madame Gocem me revint en mémoire.
Il était menotté, tranquillement assis sur sa chaise, répondant calmement aux questions. La présence du dictaphone ne semblait guère le déranger, pas plus que celle de la caméra de surveillance fixée dans un coin du plafond.
Comme il persistait à me fixer, et que son baratin commençait à m’énerver, je lui désignai les photos d’un hochement de tête et ma première question fut :
— Ne me dites pas, pour monsieur Henri de Montréal, c’était quoi, l’avarice ?
Bien que ma remarque soit empreinte d’ironie, le ton choisi ne trahit en rien mon émotion et il me répondit :
— Exactement. Je vois que vous possédez une certaine connaissance des écritures. Mais les Voies du Seigneur sont impénétrables.
Les Voies du seigneur sont impénétrables.
C’était selon moi la maxime la plus dangereuse prononcée par les hommes. Véritable sésame rhétorique, cette formule fourre-tout arrangeait autant les fous et les manipulateurs que les gens de pouvoir. En considérant bien sûr que ces trois catégories soient distinctes.
— Écoutez, nous ne sommes pas à Hollywood, et reproduire dans la réalité le délire d’un réalisateur peut vous coûter très cher. Dans votre cas, je serais prête à parier sur la réclusion à perpétuité. N’éprouvez-vous donc aucun remords par rapport à ces meurtres ? Ne ressentez-vous aucune peine après avoir tué ces personnes innocentes ?
— Aucune car, comme je vous l’ai déjà dit, nul n’est innocent et je n’ai tué aucun être humain.
— Et que voyez-vous sur ces quatorze photographies si ce n’est quatorze « êtres humains » tués de vos mains ?
— Quatorze démons. Ils étaient les ambassadeurs d’une fange que j’ai toujours exécrée, porteurs du vice absolu. C’étaient des monstres, alors je les ai chassés de notre ville, Éden en devenir.
Sa réponse fut aussi immédiate que brutale. Pas une hésitation, pas une incertitude, une simple affirmation, un constat évident tout au plus.
Tu me prends pour une conne ou quoi ?
Se sachant enregistré, cherchait-il à simuler la folie afin de bénéficier de l’article 122-1 du Code Pénal ? Il m’apparut alors comme un manipulateur, un habile et rusé manipulateur.
Tu crois vraiment pouvoir t’en tirer avec des énormités de ce genre ?
Son explication et son attitude m’exaspéraient, mais je contenais mes sentiments. Par expérience, je savais que les mythomanes s’étendaient sur un sujet délirant et s’enfonçaient dans leurs mensonges jusqu’à l’absurde. Je les laissais donc parler et ils finissaient eux-mêmes par se rendre compte de leur incohérence.
C’est donc la tactique que je choisis d’adopter avec lui. Avec une grimace que l’on aurait pu prendre pour un sourire, je lui dis :
— Très bien, et pour notre quatrième homme ?
— Albert Morion fut désigné à cause de la paresse, et si vous le souhaitez, je peux vous détailler chaque démon ainsi que la faute pour laquelle il a été puni.
— Mais je vous en prie, vous faciliterez notre enquête.
— Le Seigneur m’a ensuite fourni une liste de démons à détruire. Ludivine Caprastel, également appelée Lola, était une babylonienne, autrement dit, une prostituée. Son pêché était la luxure. Jérémy Corda, ce fut la colère. Oksana Schnetkyava, ce fut l’orgueil. Louis Perox était pédophile. Aucun père n’a le droit de faire ce qu’il a fait à ses enfants sans être châtié par le Juste. Étienne Vandrez était un mari adultère, il trompait sa femme avec sa collègue Coralie Foucher, punie elle aussi pour la même faute. Patrick Voujier, qui travaillait à la morgue, était zoophile et nécrophile. Une accumulation de fautes si honteuses qu’elles ne pouvaient rester impunies. De telles pratiques insultent la Création tout entière.
» Isabelle Téseaux et Ingrid Guilbert étaient lesbiennes. Yan Häeffer était un meurtrier. Vos collègues ont probablement dû retrouver ses victimes. Son meilleur ami et la nouvelle fiancée de ce dernier dont il était jaloux. Il ne supportait plus le bonheur de celui qu’il considérait comme un « frère ». Vérifiez auprès de vos services si deux cadavres n’ont pas été retrouvés dans un coffre de voiture aux environs du bois de Vincennes en mai dernier. Si vous ne les avez pas encore identifiés, ils correspondent aux dépouilles d’Éric Beaumont et de Cathy Louis. Concernant cette dernière, la pauvre enfant venait d’échouer au concours de Gardien de la Paix. Orientez vos recherches sur le déconcentré Versailles, cette information vous sera très certainement utile. Mais je vois qu’il vous manque un cliché, celui d’aujourd’hui.
» Le dernier démon, que vous avez tenté de sauver ce matin, avait placé sa mère en maison de retraite et la faisait tuer à petit feu par le personnel, s’assurant de l’exécution par un complément de chocolats empoisonnés qu’elle lui apportait tous les quinze jours. Voilà, je pense que votre enquête sera ainsi bouclée et que vous aurez tous les mobiles ainsi que le nécessaire pour votre dossier. Je vous laisse le soin de faire vérifier mes dires par vos services.
Sa confession terminée, il se tut, promenant un regard vague sur les photographies comme s’il consultait une brochure de promotions sans intérêt dans la salle d’attente d’un cabinet dentaire.
Xavier s’approcha et me chuchota à l’oreille.
— Vu les circonstances, tu juges nécessaire de considérer ces informations ?
— Oui, par mesure de précaution.
― Je m’en charge tout de suite, dit-il avant de sortir.
Son calme et sa décontraction apparente m’énervaient – et les mots sont faibles. Ce type avait tué seize personnes et ne paraissait éprouver aucun remords, aucune inquiétude.
Il ne semblait même pas avoir peur de la prison et nous avait méthodiquement détaillé chaque meurtre, avec les noms et les prénoms de ses victimes – qu’il avait l’air de particulièrement bien connaître par ailleurs, détail qui m’intriguait au plus haut point.
Tu vas moisir en taule mon lascar, et ton Dieu ne te sera d’aucun secours !
Son rôle était au point, son jeu impeccable, et il aurait fait un parfait acteur. Mais, je sentais que quelque chose clochait.
C’était le début de son invraisemblance. Parti sur un châtiment divin basé sur les sept pêchés capitaux, il accusait maintenant ses victimes sans fondement. Je devais le faire parler davantage afin d’obtenir des aveux.
Allez, sois mignon et mets-toi à table maintenant, sinon, ça risque de mal finir.
— Monsieur Chestier, pourquoi une telle diversité dans les mobiles de vos punitions ?
— De quelle diversité me parlez-vous, Commandant ?
Bien que je sois troublée par sa question, je masquai mon émotion.
— C’est Capitaine, et je vous parle de celle dont vous avez fait étalage dans votre confession. Vous portez parfois de très graves accusations, dont vous n’avez aucune preuve, sur vos victimes. De plus, pourquoi sortir des sept pêchés capitaux ? Et vous semblez si sûr de vous. Je vous rappelle que vous serez bientôt jugé par la loi.
Il me regarda fixement et une lueur vive parcourut son regard. Sans haussement de voix, il me répondit avec le ton de celui qui enseigne.
— Pour votre information, « Capitaine » Martin, Dieu nous a laissé un certain nombre de commandements et d’interdictions ; des règles de vie, si vous préférez. Vouloir les résumer au simple contraire des sept vertus est trop réducteur, mais tellement typique des profanes. Vous semblez oublier le décalogue, familièrement appelé « Les Dix Commandements » ainsi que les Lois de Sainteté du Lévitique, livre sacré de la Bible où sont condamnées les fautes décrites précédemment. Ce que j’ai dit est vrai et les pratiques dénoncées, que vous qualifiez d’accusations graves, sont des fautes qu’un complément d’enquête de vos services pourra attester. Je suis un homme de foi et j’ai été choisi pour chasser le Mal de la Création, pour la purifier. J’ai fait ce pour quoi j’ai été employé, mais votre regard témoigne de votre manque de foi. Cependant, puis-je ajouter quelque chose ?
— Bien sûr, allez-y.
— Tout homme a le péché inscrit en lui comme le reliquat atavique de la faute de Caïn. Mais bien avant lui, son père Adam avait déjà trahi la confiance de Dieu.
C’était ma piste de sortie.
— Voilà une phrase très intéressante, monsieur Chestier. Selon vous, et je vous cite in extenso : Tout homme a le péché inscrit en lui comme le reliquat atavique de la faute de Caïn. Étant vous-même un homme, quel serait donc votre péché ? Le viol du cinquième Commandement ?
Et le fixant d’un regard noir, j’ajoutai :
— Tu ne tueras point. Et même formulé différemment, c’est aussi valable dans le Code de Procédure Pénale.
Chestier m’adressa un regard amusé. Pourtant, dissimulé derrière son sourire arrogant, je perçus la gêne et la déstabilisation provoquées par ma question.
Je t’ai eu à ton propre jeu, salopard.
— Laissez-moi vous dire une chose, Capitaine. En ratifiant le pacte d’Alliance avec Dieu, j’ai transcendé ma simple condition d’homme et je suis devenu…
— Un tueur en série. Nous avons contre vous quinze chefs d’inculpation pour assassinat et un pour homicide volontaire sur Personne Dépositaire de l’Autorité Publique. Ne croyez pas une seule seconde que vos connaissances religieuses puissent vous sauver.
— Me sauver dites-vous? Mais, je le suis déjà, car l’Éternel est mon berger. Je ne crains rien sous sa houlette. Et ce que je fais est nécessaire à Sa cause. Ce sacrifice est sanctifié comme les holocaustes des premiers jours.
— Vous parlez encore du jardin d’Éden ? demanda Christian qui commençait à bouillir.
— En réalité, l’Éden n’était pas un jardin, mais une condition humaine, un état d’esprit originel, c’est-à-dire pur et nu de toute faute. Lorsque l’on vous parle de pomme croquée, n’y voyez pas qu’un simple fruit défendu dans un verger, mais comprenez le sens caché de la métaphore qui nous parle de l’acte sexuel, le premier établi entre Adam et Ève.
Alors, il nous révéla son explication du péché originel.
L’arbre situé au milieu du jardin désignait en réalité la verge d’Adam. Le fruit défendu étant censé représenter le vagin de sa compagne, l’arbre et le fruit devenaient complémentaires, indissociables. Et Adam commit la faute en goûtant au fruit défendu.
Pour appuyer ses dires, il compara la forme du sexe féminin à une pomme coupée en deux. Les bords des lèvres étant assimilés aux faisceaux conducteurs, les replis furent associés au mésocarpe charnu et à l’endocarpe parcheminé du fruit.
Comme nous n’avions pas l’air convaincu, il nous parla du tableau de Gustave Courbet intitulé « L’Origine du Monde », exposé au musée d’Orsay, et nous laissa méditer l’analogie avec le livre de la genèse.
En guise de conclusion, il nous parla d’une expression anglo-saxonne souvent employée en matière de séduction, le sex appeal, dérivé du mot pomme, apple en anglais.
— Voilà pourquoi le sexe est devenu un sujet si délicat dans les Saintes Écritures. De nos jours, tout est banalisé, caricaturé et les gens se vautrent dans la fange, la luxure et le pêché. Ils sont la lie de la Création et l’Éternel tente par l’intermédiaire d’instruments comme moi de vous remettre, ô brebis égarées, dans le droit chemin. Vous ne faites que votre travail, je le sais, mais je n’obéis pas à vos lois. Seul le Seigneur guide mes pas et Lui seul me jugera.
Christian me regarda d’un air stupéfait.
Comme moi, et bien qu’il ne le montre pas, il était impressionné par l’érudition et la consistance du personnage. À aucun moment il n’avait cherché à nier, à aucun moment il ne s’était trahi et à aucun moment il ne nous avait menti. Il semblait persuadé d’avoir été choisi et envoyé par Dieu. Et s’il n’était pas complètement fou, c’était bien imité.
Ce curieux sentiment d’attraction-répulsion restait tout de même assez singulier dans notre métier. Nous étions souvent confrontés à des individus qui avaient franchi les limites de la loi que nous défendions.
Chaque audition nous révélait davantage les mystères de l’obscur, nous mettait aussi face à nos pulsions les plus refoulées, mais, dans le même temps, nous confortait dans notre décision d’engagement. Ainsi, nous savions que nous avions fait le bon choix, que nous étions du bon côté de la barrière. Et là, Robert Chestier avait franchi une limite non acceptable pour nous, il avait tué l’un des nôtres.
Et pour ça, il devait payer.
Notre album se refermait donc sur ses aveux complets, mais, au panégyrique de Chestier sur sa mission divine, il manquait un élément que je souhaitais par-dessus tout connaître avant de quitter la pièce.
Ma colère grondait, mais je gardais encore l’apparence d’un calme absolu.
— Très bien. Je vous remercie pour ce complément d’information. Mais il me semble que nous n’en avons pas terminé. D’ici peu, nous procéderons à votre transfert à la maison d’arrêt après votre présentation au Procureur, dis-je en regardant le prévenu. Avant cela, j’ai encore une question à vous poser. Vous nous avez parlé de votre liste et des démons que vous deviez détruire, mais je me demandais…
Je quittai ma chaise, me levai et m’avançai vers lui.
— Quelle putain d’explication à la con vous allez me donner pour la mort du Lieutenant Jorioz !? Hein !? C’était un collègue, mais aussi un ami ! Alors pourquoi !? Répondez !
Voyant mon changement de comportement, Christian, qui avait anticipé ma réaction, s’était interposé entre le prévenu et moi. Bien qu’il en ait autant envie que moi, il me retenait et son geste me ramena à la raison.
Heureusement, car à cause des rumeurs de violences policières durant les gardes à vue, nous étions surveillés de près. La Direction était fermement résolue à sanctionner tout manquement aux règles.
Mais bon, cet enfoiré avait tué Titi, putain de merde !
Comme je le fixais avec rage, Robert Chestier eut peur pour la première fois depuis très longtemps. Un sentiment éphémère qui s’en alla avec son habituel sourire d’effronté. Cet instant de frayeur disparu, il reprit le contrôle de ses émotions et retrouva son inquiétante assurance.
Alors d’une voix douce et sereine, presque dans un murmure, il me répondit :
— Il ne s’agissait que d’une simple épreuve pour éveiller en vous un sentiment de miséricorde. Le Seigneur a voulu vous offrir une dernière chance de sauver votre âme, mais vous ne l’avez pas saisie.
— Tu te fous de ma gueule !? dis-je en lui administrant une droite magistrale dans la mâchoire après avoir écarté mon collègue.
J’avais hurlé à m’en faire éclater les cordes vocales. Sans l’intervention de Christian, Robert Chestier serait mort. Tandis que le collègue me tirait vers l’arrière, mon coup de pied manqua Chestier de peu, mais il s’était mangé deux patates en pleine tête.
La seule chose qui parvint ensuite à me calmer fut le coup de poing donné sur la table, devant lui. Me connaissant, je savais parfaitement que je ne pouvais résister à davantage de provocation sans réagir.
Alertés par le raffut, deux collègues en uniforme firent irruption dans la pièce où se tenait l’audition. Malheureusement, l’avocat de Chestier arriva au même moment avec le Procureur.
— Tout va bien, Capitaine ? demanda le collègue en tenue.
— Tout va bien merci ! Collez-moi ça au placard en attendant demain. J’en ai fini avec lui.
— Votre tour viendra, Capitaine Martin. Vous êtes sur ma liste et je devrai m’acquitter de mon devoir. N’oubliez pas ce que je vous ai dit, nul n’est innocent. Au signal, je serai de retour, ce qui signifie que vous pouvez encore tout arrêter et obtenir Son Pardon.
Sa menace était claire, mais je voyais mal Robert Chestier s’évader de prison pour venir me faire la peau.
Avec un certain soulagement, je les vis l’emmener hors de ma vue. Quel ramassis de conneries ! Titi était mort à cause d’un malade mental qui se croyait en mission pour Dieu et maintenant, il voulait ma mort.
Putain de tocard !
Le Procureur était un quadragénaire nommé Jean-Jacques Gallois. Toujours impeccable dans son trois pièces sur mesure, lunettes vissées sur le nez, il mettait un point d’honneur à se coiffer avec une raie sur le côté gauche. Mais il ne fallait pas se fier à son dandysme. Pour avoir eu affaire à lui, je savais que l’homme ne plaisantait pas, et ses menaces n’étaient jamais à prendre à la légère.
Or, lorsqu’il s’adressa à moi, ses seules paroles furent :
— Auriez-vous perdu la raison, Capitaine Martin ? Ce geste vous coûtera, croyez-moi.
Pas un salut, ni aucune formule de politesse approchante. Derrière lui, l’avocat me lança un :
― J’exige la levée immédiate de la garde à vue. Vous venez de bafouer les droits de mon client, vous aurez bientôt de mes nouvelles.
Puis le baveux se précipita vers Chestier en le questionnant, immédiatement suivi de Gallois. J’étais sur les nerfs et il me fallait au plus vite me ressaisir. C’était la première fois qu’une affaire me touchait autant et j’espérais que ce soit également la dernière. Frapper un homme menotté et sans défense ne resterait pas sans conséquence, mais j’assumais parfaitement mon acte.
— Ça va aller ? demanda Christian.
— Non, mais il le faudra bien. Je dois aller voir Stéphanie.
— Tu ne préfères pas attendre un peu ?
— Non. Je dois lui dire pourquoi son mari ne rentrera ni ce soir, ni aucun autre soir dorénavant. Et il hors de question de lui annoncer la nouvelle par téléphone.
— Et pour le Proc’ ?
— J’emmerde le Procureur. On verra ça plus tard.
Malgré ce sursaut d’arrogance, je n’étais pas fière. Mais c’était ma façon d’appréhender les sanctions à venir. Christian m’adressa un regard de compassion, témoignage de son soutien sans faille, car n’importe qui dans ma position aurait agi de la même manière. Et nous le savions tous les deux.
― Ça sent l’I3P{7} pour Chestier, non ?
― Non, mon vieux. Ce mec nous balade et crois-moi, j’ai toutes les billes pour l’envoyer prier son dieu tranquillement… au trou !
En sortant, ma route croisa celle de Vélasquez.
— Tu vas avoir des ennuis après ça, Martin.
— Peut-être, mais ça ne te regarde pas !
— Je te trouve très émotive pour un « Cyborg ». Protège tes arrières et veille mieux sur tes hommes…
— Tu me menaces, Vélasquez ? Un collègue est mort et tu joues encore au con !?
— Non, je te mets en garde, dit-il en poursuivant son chemin.
Piquée au vif, j’eus envie de le cogner.
Connard !
Il n’avait aucun respect pour Titi et chaque occasion était bonne pour me provoquer. Pas le temps de me prendre la tête avec lui aujourd’hui. J’avais d’autres priorités et, dans le lot, celle qui m’attendait n’était pas des plus délicates. De retour à mon bureau, j’allumai mon ordinateur et m’attelai à la conclusion de l’affaire Chestier, essayant de contenir la douleur qui s’élançait dans mon poignet droit.
Ignorant le mal, je cliquai sur l’icône L.R.P et, après avoir renseigné matricule et mot de passe, commençai la rédaction du procès-verbal d’interpellation ainsi que la fin d’audition du mis en cause.
Le compte-rendu d’enquête clôtura le dossier d’investigation dont je fis copie pour le Parquet et nos archives. Bordereau de transmission, notice de renseignement, annexes aux différents P.V, suite logique des dates et des heures, tout était carré. Il ne me fallait que la signature de Chestier sur ses aveux complets et rideau, fin de l’affaire.
***
Quatre heures plus tard, j’étais dans l’appartement de Thierry en compagnie de sa veuve.
À cause de l’incident survenu au cours de l’interrogatoire, je savais que
j’aurais prochainement les Boeufs de l’I.G.S{8} sur le dos, et ce, malgré mes excellents états de service. Pour le moment, je conservais mon poste, mon avancement au grade de Commandant de Police et le patron n’avait pas retenu la proposition de blâme, demandée à mon égard par le Procureur et par l’avocat de la défense dépêché sur place.
La rancœur de Stéphanie fut de courte durée lorsqu’elle apprit le motif de ma visite. Leur fille de huit ans était dans sa chambre en train de jouer, derniers instants d’innocence avant d’affronter la tragédie qui frappait à leur porte.
Avez-vous déjà perdu un membre de votre famille ? Mari ? Père ? Fils ? Frère ? Si oui, vous pouvez comprendre ce qu’elle ressentit à ce moment-là. Mais si la réponse est non, ce que je vous souhaite, n’essayez même pas d’imaginer ce que l’on éprouve dans une telle situation.
Elle pleurait à chaudes larmes dans mes bras et je dus faire un effort violent pour ne pas pleurer à mon tour. La veille, Thierry l’avait engueulée à cause d’une grosse facture de téléphone. Elle avait perdu l’homme de sa vie sans pouvoir lui expliquer le motif de cette facture. Il ne connaîtrait jamais la bonne nouvelle et elle se retrouvait seule.
Intriguée par les sanglots, la petite arriva au salon.
— Qu’est-ce que t’as, maman ?
Stéphanie la prit dans ses bras et l’embrassa sur le front. J’étais si émue que je n’entendis pas la réponse qu’elle formula. Je vis juste sa main se poser sur son ventre légèrement arrondi, protégeant ainsi de la fatalité la vie qui s’y développait.
Pauvre Titi. Ma faible consolation était de savoir son meurtrier sous les verrous, espérant la réclusion à perpétuité pour ses forfaits, mais aussi le meurtre d’un officier de police dans l’exercice de ses fonctions.
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Le cœur lourd et serré, je m’arrêtais au bistrot avant de rentrer. La tête remplie d’idées noires, il me fallait un petit remontant, histoire d’y voir un peu plus clair. Trop de tensions, trop d’émotions à gérer.
Un verre serait le bienvenu…
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