Miroir
Chapitre 1
II
L’ENVERS DU MIROIR
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1.
Alexandre 1/8
Allongé sur mon lit, je suffoquais dans la chaleur étouffante de ma chambre. À ma gauche, une jeune femme était couchée. Vêtue d’une simple nuisette synthétique imitant la texture de la soie, elle était magnifique. Comme elle ne portait pas de soutien-gorge, je pouvais admirer le galbe parfait et rebondi de ses seins.
Sa chair tremblante fit naître en moi un désir coupable. Ses jambes, honteusement écartées, étaient attachées par les chevilles aux barreaux du lit à baldaquin au moyen d’une corde bon marché. Ses poignets, menottés et verrouillés sur les barreaux supérieurs, maintenaient ses bras dans cette position d’étirement qui lui faisait atrocement mal. Ses pupilles dilatées trahissaient sa peur. Le morceau de scotch collé sur ses lèvres vibrait sous les secousses de sa respiration saccadée.
Elle transpirait. Il faisait vraiment chaud. À droite du lit, posés sur la table de chevet, se trouvaient un verre vide et une bouteille d’eau minérale. Me penchant vers le meuble, je parvins à me verser deux rations d’eau que j’avalai d’une traite à chaque fois. Dans un rare élan de générosité, je songeai à ma compagne de fortune attachée près de moi. Après avoir rempli le verre, j’ôtai le scotch de devant sa bouche et le lui tendis.
— Ne me tuez pas s’il vous plaît, dit-elle d’un ton faible et suppliant, à la limite du pleurnichement.
— Buvez, lui dis-je d’une voix faible et en souriant.
— Laissez-moi partir, pitié ! insista-t-elle en versant un nouveau torrent de larmes.
Me rendant alors compte qu’elle n’avait pas soif d’eau, mais de liberté, je remis le scotch sur ses lèvres, au mépris de ses suppliques et de ses gémissements. Une certaine maladresse s’empara ensuite de mes membres, m’incitant à reposer le verre sur le chevet.
Je voulais au plus vite m’acquitter de cette tâche, mais j’aurais dû savoir que toute précipitation serait inutile. D’un geste vif et mal calculé, je posai le verre sur le meuble avant de m’apercevoir tardivement que mon allonge était trop courte. Il finit naturellement sa trajectoire sur le sol où il se vida de son contenu.
Lorsque je me penchai pour voir le résultat de ma bêtise, je vis avec stupeur que ma nouvelle amie et moi n’étions plus dans ma chambre. Le lit flottait maintenant au milieu de l’océan né de l’infime quantité d’eau versée par terre.
Tandis que nous voguions, aveuglés par un soleil éclatant, sur les flots agités et incertains, le remous réveilla mon brûlant désir. Je me mis alors sur le dos pour enlever mon caleçon et le posai à côté de moi. Sous mes yeux, ouverts et figés par mon excitation grandissante, ma verge en érection se transforma en arbre fruitier.
Pour la seconde fois, le décor changea autour de nous et nous atterrîmes dans une forêt sombre. La nuit tombait doucement et un bûcheron canadien achevait son labeur sur ma verge-tronc. Voyant qu’il ne finirait pas de l’abattre avant l’obscurité totale, il partit chercher une tronçonneuse.
Toujours allongé sur mon lit, et maintenant condamné par la taille de mon organe, je le suivais des yeux dans sa progression jusqu’à l’orée d’une clairière où une vive lumière, en provenance du ciel noir, l’enveloppa. D’abord surpris par son irréelle ascension, je compris ensuite qu’il s’était fait enlever par un vaisseau extra-terrestre qui disparut sans bruit dans la nuit.
Mon désir était encore intact et, pour mon plus grand plaisir, ma verge reprit une taille et une apparence normales. L’air frais et humide faisait frémir les branches et les hautes feuilles de la cime des arbres de la forêt. Un loup hurla à la mort et la lune apparut, pleine, ronde et aussi brillante qu’un pâle soleil d’hiver.
Ma compagne tremblait toujours. Ma main vint lui caresser l’intérieur de la cuisse avant de remonter vers ses hanches. Délicatement, je lui enlevai sa culotte et la fis glisser le long de ses fines jambes.
Relevant sa nuisette afin de contempler son entrejambe, je m’aperçus, qu’en lieu et place de ce dernier, se tenait une mie de pain, pareille à celle d’un sandwich baguette, dépourvu de garniture, que l’on ouvre en deux afin d’y mettre le délice de son choix. Pour ma plus grande satisfaction, son corps tout entier se changea ensuite en pain d’épice.
Lentement, je croquais alors à pleines dents, commençant par ses orteils tièdes et moelleux à souhait. J’avais une faim si terrible que je parvins à engloutir la quasi-totalité de son corps. Il ne restait à présent que son torse tendre et parfumé. Par gourmandise, j’avais gardé ses seins en boules de gomme pour le dessert. Je n’avais jamais rien goûté d’aussi exquis de toute ma vie.
Voulant connaître le nom de ce met si raffiné, j’ôtai le scotch de sa bouche en prenant grand soin de ne pas abîmer ses lèvres en pâte d’amande. C’est donc la bouche encore pleine de pâtisserie que je lui demandai.
— Chè fraiment très très bon ! Comment appelez-fous cha ?
— Je m’appelle Édith Constantine, réussit-elle à m’avouer avant que je n’entame ses joues, et le lobe de son oreille gauche agrémenté d’un E en chocolat.
7 heures.
Le réveil sonne. Réveillé. Commentaire : il fait froid. Normal. Il fait encore nuit. Les yeux ouverts. Sur les ténèbres. J’attends. La voix n’est pas revenue. Pas encore. J’ai peur. Que va-t-elle me demander ? Je ne sais pas. Je suis seul. Tout va bien. Je souris. Ce n’était qu’un rêve. Un rêve ? Non, un cauchemar. Un cauchemar ? Non, la réalité. La réalité !? Je deviens fou. Le réveil sonne encore. Je l’éteins.
L’odeur est atroce. Tout à coup. Qu’est-ce que c’est ? Les poubelles ? Non. Un refoulement d’égout ? Non. Mon ancien problème de tuyauterie ? Non.
« Regarde sur le sol, Alexandre. »
La voix !
Elle est revenue. Je dois obéir. Je m’exécute. Je regarde le sol. Il y a un corps. Sans vie. C’est une femme. C’est celle de mon rêve. Je l’ai tué. Les détails me reviennent. Dans ma tête. Des flashes. Violents. Je revois son meurtre. Les images sont floues. Elles apparaissent. Elles disparaissent. Elles se mélangent. Tout est confus.
Comment s’appelle-t-elle ? Je ne sais pas. Je ne sais plus. L’odeur est très forte. Sa puanteur envahit toute la pièce. Les voisins !? Il faut être discret. Ne pas attirer l’attention. Je dois me débarrasser du corps. Pas maintenant. Je dois achever mon œuvre. Pour l’exposer. Mon public est exigeant. Je ne dois pas le décevoir. Je réfléchis. Je repense à mon acte. À ses conséquences.
La fragilité de la vie. De toute chose en fin de compte. C’est un enseignement. Bouddhiste. De la voix. L’impermanence. Le renouvellement. Elle n’est pas morte. Elle est passée à autre chose. Mort. Vie. Mort. Vie. Et ainsi de suite. Pour l’éternité. C’est la renaissance. La réincarnation. C’est son karma.
Le nirvana. Je lui ai donné une autre chance. Pour l’atteindre. Elle y arrivera. Bien avant moi. Grâce à moi. Je suis un instrument divin. La voix me l’a dit. Elle m’instruit. Elle m’éduque. Elle prend soin de moi. Je crois qu’elle m’aime. Je souris.
7 heures 10.
Commentaire. Debout. J’ai quitté mon lit. Ma voûte plantaire est en contact. Avec le sol. Le linoléum. Ni chaud. Ni froid. Juste comme il faut. Assis. Près du corps. Je pleure. Je l’embrasse. Je l’ai tué. Je lui demande pardon. Je sèche mes larmes. Je la quitte.
Je me dirige vers la salle de bains. Mes outils d’artiste y sont. Ils m’attendent. Mon lecteur mp3 aussi. Écouteurs sur les oreilles. Play. Je reconnais le morceau. Sublime. C’est Avatar de Dead Can Dance. Je peux commencer.
Je pose le cache. Sur la bonde d’évacuation. Je remplis la baignoire. Avec de l’eau. Mélangée. Chaude. Froide. Résultat. Tiède. L’eau coule.
J’enfile mes gants de chirurgien. Je retourne chercher le corps. Je dois le laver. Il est souillé. Pas encore prêt pour son exposition. Traces de sang séché. Empreintes digitales. Éraflures. Hématomes. Bouts de peau sous les ongles. C’est inadmissible. Indigne de mon professionnalisme.
Je le plonge dans l’eau oxygénée. Je rajoute ensuite les bras. Les traces de scie. Elles sont encore visibles. Le sang a arrêté de couler. Je ferme l’eau. Je le nettoie. Consciencieusement. Avec un anticoagulant de ma composition. Un complément. Je lui ai injecté une forte dose d’héparine. Concentrée. Et mélangée à l’aspirine. Surdosage explosif.
D’abord les bras.
Le gauche.
Le droit.
Je les sèche. Après la toilette. Je les enroule. Chacun dans une serviette. Je les pose. Doucement. Je leur parle. Pour les encourager. Ils sont beaux. Maintenant, la plus grande partie. Le corps. De haut en bas. Avec méthode. Visage. Cou. Torse. Ventre. Bas-ventre. Entrejambe. Cuisses. Tibias. Pieds. Je le retourne. Même chose. Sens inverse. Pieds. Mollets. Cuisses. Fesses. Dos. Cou.
L’eau est maintenant trouble. J’ai fini. Je dois lui faire son shampooing. Elle doit être parfaite. Comme les autres ! Je la sors du bain. Elle est lourde. Mais je suis fort.
« N’oublie pas les dents, Alexandre. C’est important. »
La voix !
Elle a raison. C’est difficile. Mais rien n’est impossible à Alexandre le Grand. Action ! Vive les brosses à dents électriques ! La méthode. Simple. 150 fois. De haut en bas. 150 fois. De gauche à droite. Maintenant ses dents sont propres. Je l’installe au salon. Je commence son brushing. Elle a les cheveux secs et frisottants. Dommage pour une future mariée. Le coiffeur. Elle n’a pas eu le temps de s’y rendre. Tant mieux. Mes créations sont les meilleures.
— Désirez-vous une couleur, Mademoiselle ?
Elle ne me répond pas. Je crois qu’elle me boude. Elle m’en veut de l’avoir tuée. C’est vraiment dommage. Mais qui ne dit mot consent.
— Argenté avec des mèches vertes ? Très bien, si tel est votre choix. Vous êtes une fashion victime n’est-ce pas ? Je vous promets un résultat magnifique. Attendez-moi, je reviens.
Dans la salle de bains. Mes boîtes de teinture. Elles sont restées là-bas. J’y retourne. Je prends un pot. Coloration ton sur ton. À base de poudre d’aluminium. C’est très dur à trouver. Mais j’en ai.
C’est une composition. Personnelle et originale. Ce sera parfait. Pour sa couleur argentée. Il me faut également un shampooing. Décolorant. De l’eau oxygénée. Et un tube fantaisie vert fluo. Pour les mèches. Avec un balayage, ce sera du plus bel effet.
Retour au salon. C’est maintenant un salon de coiffure à domicile. Je poursuis sa préparation. D’abord la décoloration. Première étape. Ensuite, je lui fais un shampooing. Hydratant. Avec une mousse instantanée. Très bon pour les cheveux. Le résultat offre une mousse épaisse et riche. Elle lave en apportant brillance et hydratation.
Je rince. Je sèche un peu. J’applique ma mixture colorante. Mèche par mèche. Avec soin. Le peigne et le pinceau glissent. Dans ses cheveux. Je laisse poser. Je me prépare en attendant le résultat.
09 heures 27.
Commentaire. Elle est presque prête. Son visage est trop pâle. Mauvais contraste avec sa couleur. Je lui fais alors un masque. À l'argile purifiante. C’est pour les soins d'hygiène du visage. Ça permet d'absorber l'excès de sébum. Ça assainit. Ça adoucit la peau. Et ça nettoie. En profondeur.
Il lui faut également un gommage. Pour enlever les peaux mortes. Chaque détail compte. Maintenant, la touche finale. Un stick fond de teint. Correcteur. Matifiant. Pour le maquillage du visage.
Son action normalisante, apaisante, kératorégulatrice, absorbante, permet de masquer et d'unifier le teint. Donne un effet « bonne mine » avec un fini poudré. Texture crème non comédogène, non irritante, hypoallergénique. Teinte sable.
C’est ce qui est écrit. Sur la notice. Et c’est vrai ! Le résultat est impeccable. Un parfait chef-d’œuvre !
« Bravo, Alexandre ! Je suis fière de toi. »
La voix !
Mon travail lui plaît. Je suis heureux. Il me faut l’exposer. Et attendre. Les critiques. Mon public sera ravi. J’en suis sûr. J’ai faim. Je n’ai pas encore pris de petit déjeuner. Mon estomac gargouille. C’est atroce.
Je vais à la cuisine. Le placard est vide. Nouveau bruit d’estomac. Je me tords de douleur. J’ai faim. J’ai mal. Le réfrigérateur aussi est vide. Nouveau bruit. Je dois faire vite avant un début d’aérophagie. Sinon j’aurai des gaz. Après je pète. Ça fait du bruit. Et ça pue aussi.
Vite, trouvons à manger ! Ma réserve de gâteaux. Épuisée. Les bonbons ? Aussi. Épuisée. Nouveau bruit. Décidément ! Bruit et douleur sont maintenant associés. Je sors de l’appartement. Je vais à la boulangerie. J’ai un appétit d’ogre.
Trois clients me précèdent. Un vieil homme, deux femmes. C’est bon. Ils seront vite servis. La boulangère est jolie. Elle doit être étudiante. Elle paraît jeune. Orientale. Brune. Cheveux courts. Peau mate. Dents propres. Blanches. Son sourire est troublant. Ses yeux pétillent.
Sa voix est douce. Taille moyenne. Belles mensurations. Ses gestes sont lents. Précis. Calculés. Je suis charmé. Morte. Elle ferait un beau modèle. Je pourrais la maquiller. Lui faire des motifs. Avec du henné. La soigner. La garder avec moi. Pour toujours. Entière. Sans la couper. Ni la mutiler. Juste la conserver.
— Bonjour, monsieur Léon ! dit-elle d’un ton faussement enjoué en voyant le vieil homme. Une boule au seigle, comme d’habitude ?
— Bonjour mademoiselle. Oui. Une seigle. Coupée, s’il vous plaît ! précise-t-il d’un sourire las.
Le vieux fouille. Dans son porte-monnaie. Il a du mal. Il n’y voit rien. Sa boule est déjà coupée. Mise sous sachet. Il cherche encore. Les deux femmes s’impatientent. Nouvel enchaînement bruit-douleur. Mon ventre aussi s’impatiente.
La jeune fille le regarde. Elle a l’air agacée. Mais elle reste charmante. Je détaille alors les autres. La femme qui me précède. La trentaine. Taille moyenne. Peau métissée. Originaire des îles. Joli visage. Traits tirés. Nuit difficile. Regard d’acier. Froide. Une machine. Pas une femme. Arrangée, elle serait très belle.
Un détail cloche. Son aspect. Son allure. Sa tenue. Tout indique que c’est un flic. Je devine son arme. Sous son manteau. Son dos est trop carré. C’est anormal. Elle doit porter un gilet pare-balles. Aucune femme n’est ainsi faite. Je comprends mieux.
— Combien vous dois-je ? demande monsieur Léon au bout de cinq minutes.
— Comme hier monsieur Léon, un euro soixante-cinq. Le prix n’a pas changé depuis trois mois que vous venez ici chaque jour.
— C’est vrai, dit-il en riant. Vous me faites rire mademoiselle.
Avec difficulté, il sort une pièce de deux euros.
C’est dur de vieillir.
Il la tend à la jeune fille. Voyant que la transaction touche à sa fin, la femme devant moi sort son porte-monnaie. Son manteau se soulève. Juste un peu. L’espace d’un court instant. Je vois étinceler la crosse de son arme. Lorsqu’elle sort l’argent. De sa poche.
Je dois me faire tout petit. Je n’existe plus. Je n’existe pas. Je suis protégé. Par une cape d’invisibilité mentale. Plus personne ne peut me voir. Je suis invisible. La jolie boulangère est soulagée. Elle sert la cliente suivante. Monsieur Léon revient. Il l’interrompt.
— Au fait, c’est bien une seigle que vous m’avez donnée ? Ce n’est pas une campagnarde, hein ?
— Non, rassurez-vous, c’est bien une seigle.
— Très bien. Pouvez-vous m’en mettre deux de côté pour demain s’il vous plaît ?
— Entendu, ce sera fait. Au revoir, monsieur Léon !
— Au revoir mademoiselle. Et merci.
J’ai compris son numéro. Le vieux. Il n’est pas sénile. Il en pince pour la jeune boulangère. Tous les prétextes sont bons. Pour être en sa compagnie. Il est drôle. Un peu attachant. Enfin. C’est juste mon avis. L’intéressée ne le partage pas.
La femme flic. Elle s’énerve devant moi. Je dois me faire oublier. Elle ne doit pas me voir. Je dois finir. J’ai commencé. J’ai promis. Je n’ai qu’une parole. Il est comme ça, Alexandre !
« Vite, disparais, Alexandre ! »
La voix !
Elle a raison. Je m’éclipse. Je ferme les yeux. Je disparais. Je reviendrai.
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