Miroir

Alick · Chapitre 32 sur 39

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Miroir

Chapitre 31

 

Alexandre 8/8

 

Nous voguions au large de l’océan Atlantique sur une galère. Côte à côte sur les bancs, les membres de l’équipage ramaient en cadence au rythme du tambour battu par ma compagne, une femme nommée Éléonore.

Une branche de houx lâchée par une colombe me frôla. Levant les yeux au ciel, bleu et dégagé, je regardais l’animal porteur d’un symbole de paix retrouvée. Sa blancheur étincelait dans le ciel sans nuage.

Resté seul sur le pont supérieur, l’arrêt des battements de tambour mit fin à ma contemplation. Regardant l’équipage, je vis avec étonnement qu’il n’était composé que de marionnettes. Les personnes de chair et de sang, vues quelques secondes plus tôt, avaient été remplacées par des pantins reliés entre eux par des tiges en hêtre et étaient actionnées par Neptune.

Éléonore, elle aussi transformée en mannequin de bois, était montée sur un socle pivotant et ses bras mécaniques tambourinaient avec frénésie sur un petit jouet en plastique.

Le propriétaire de la péniche, en contrebas sur le pont inférieur, arborait l’allure d’un capitaine de bande dessinée, comme ceux des modèles réduits vendus par correspondance. Son tricorne de la marine britannique vissé sur la tête, il avait un bel uniforme, une épée étincelante, une jambe de bois plantée dans le pont et un pastiche de perroquet sur l’épaule gauche.

Seul humain encore présent à bord, je regardais le dieu des océans manipuler les galériens en bois peint et verni. Son corps composé d’eau sortait de la masse translucide de l’océan.

Pour célébrer sa venue, un ballet de dauphins, entouré de sirènes et de tritons, exécuta un ensemble de figures acrobatiques. Les projections d’eau formaient de splendides arcs-en-ciel qui ajoutaient grandeur et magnificence à la présence de la divinité marine.

En l’observant avec attention, je vis qu’il me ressemblait. C’était une version aquatique de moi avec une barbe et des cornes. Non, en fait, lui et moi ne faisions qu’un, mais j’étais à la fois sur le bateau, à sa place et spectateur de cette rencontre du troisième type. Mon ressenti était étrange, à l’image d’une sorte de Trinité, manifestation de cette divinité trois-en-un.

Et tandis que le Moi/Neptune dirigeait les galériens, des Langoliers{27} apparurent au milieu du ciel azur qui laissait désormais place aux ténèbres du néant. Le contraste était sidérant. Ne pouvant faire marche arrière, je regardais le trio avancer sur nous avec impuissance.

Désemparé, je sentis une certaine angoisse m’envahir. Livré à moi-même, je ne pouvais compter sur personne et ma solitude m’oppressa jusqu’à la folie. Refusant la fatalité, je préférai mettre fin à mes jours plutôt que d’attendre la Mort en face. Le suicide par noyade étant ma seule option, je m’approchai du bastingage et me jetai par-dessus bord.

Mon corps plongea dans l’eau avec force et je me sentis attiré par les entrailles marines. Une ombre passa derrière moi et, faisant volte-face, je me trouvai nez à nez avec un requin blanc de dix mètres de long. Voulant pousser un cri, l’eau salée s’engouffra dans ma bouche et je me réveillai en sursaut.

3 heures 08.

Réveillé. Commentaire. Il fait nuit. Tout est calme. Je suis dans mon lit. Encore un rêve. Étrange. J’ai vu mon frère. Il est mort. Il y a longtemps déjà. À cause de moi. C’est un signe. Vais-je le rejoindre ? Peut-être. Quand

je serai démiurge{28}. Pardon. C’est ce que je lui dirai.

Prout !

J’ai des gaz. J’ai fait un pet. Gras et sonore. L’odeur est nauséabonde. Flatulence de mauvais augure. Les toilettes. Vite ! Je dois m’y rendre. Les surgelés. Ils sont mal passés. Pourtant c’était bon. Dommage. Je les ai mal préparés. Peut-être. Ou alors ils étaient périmés. Je ne sais pas. Je me lève. Je vais aux WC. Je m’installe.

Prout ! Prout !

Il était temps ! Ça coule tout seul. Je prends un journal. J’aime bien lire en même temps. C’est reposant. C’est amusant. Distrayant aussi. Ça fait passer le temps.

3 heures 46.

Commentaire. J’ai pris mon temps. Ça fait du bien. Je suis plus léger. Je dépose le journal. Je me lave les mains. Je pense à mon rêve. La fille. Je dois achever sa préparation. Je vais au salon. J’allume la veilleuse. Je reprends le travail. En musique. Je mets des gants. C’est pour les empreintes. Les accessoires. Il ne faut pas les souiller.

Assis. Sur mon canapé. Je fixe les deux parties de la commande. Je mets de la glu. La fixation doit être solide. Parfaite. Pérenne. Mon public. Je ne dois pas le décevoir. Il est exigeant. Les coudes sont assemblés. Les deux pales de bois sont fixées. Pas encore soudées. Je prends le pistolet à clous.

Stomp ! – Stomp !

Ça y est. Maintenant c’est bon. Elles ne bougeront plus. La croix est parfaite. Je prends la perceuse. Tzzz. Tzzz. Tzzz. Tzzz. Quatre trous. J’essuie. Je souffle. Je pose la croix sur le canapé. À genoux. Par terre. Je m’approche de la jeune fille. Je récupère les cordes. Je défais les nœuds. Je les enfile dans les trous.

Le transport. Il faut le préparer. L’opération est délicate. Je rapproche une chaise. Je prends le corps. Je le fixe dessus. Avec des tendeurs.

— Ça va aller ? Je ne vous fais pas mal ? Ce n’est pas trop serré ?

Elle ne dit rien. Donc ça va. Je continue. Le crochet. Au plafond. J’y suspends la commande. Je l’actionne. Ça fonctionne. C’est parfait. Le résultat est impeccable.

« Bravo Alexandre ! C’est du joli travail mon amour. »

La voix !

Mon œuvre lui plaît. Elle apprécie. Elle m’encourage. Plus que deux. Le rituel. Bientôt la conclusion. J’ai hâte. Je pourrai la voir. Enfin. Je m’interroge. Je ne sais pas à quoi elle ressemble. Je souris.

— Je suis soulagé de savoir que tu la trouves jolie.

« C’est normal, c’est ta création. Tu es un artiste exceptionnel mon chéri. Les générations à venir garderont de toi le souvenir de l’être le plus ingénieux de l’Histoire. Personne jamais ne t’oubliera, je te le promets, et personne ne te rejettera. »

— Si tu savais comme tes paroles me font du bien. Avant toi, je n’étais rien. Je me sentais inutile. C’est comme si je n’existais pas. Personne ne voulait de moi. Pas de femme. Pas d’enfants. Jamais je n’ai eu de petite amie. Tu es la première, la seule, mon premier et unique Grand Amour.

« Et je t’aime Alexandre. Je serais toujours à tes côtés quoi qu’il arrive. Nous traverserons l’éternité ensemble. Je t’ai fait une promesse, et je la tiendrai. Plus que deux jeunes filles et tu seras avec moi dans le royaume de mon père. »

La voix !

C’est magnifique. Un tel bonheur. Tout cet amour. C’est trop pour moi. Je pleure. De joie bien sûr. Les émotions. Elles existent. J’en découvre une nouvelle. L’allégresse. Je crois qu’elle se définit ainsi. Et une autre arrive ! La sérénité. Mes larmes coulent. La voix me rassure. Elle calme mon esprit.

« Sois en paix mon amour. Je suis à toi pour toujours ».

Je sèche mes larmes. Pour la première fois. Je suis heureux. Je souris. Je termine mon œuvre en chantant. Je fredonne. Mon amant de Saint-Jean. Pour la circonstance. Je la trouve appropriée. Je plane. Je vole. Sur un nuage. Ma vie s’éclaire.

— Aidez-moi, monsieur !

4 heures 28.

Commentaire. Une voix ! Elle m’appelle à l’aide. À cette heure-ci ? Bizarre. Elle est faible. Fluette. On dirait une voix d’enfant. Un petit garçon. Où est-il ? Que se passe-t-il ? Pourquoi a-t-il besoin d’aide ? À cette heure-ci en plus ! Angoissé. Je regarde. Autour de moi. Je le cherche.

— Aidez-moi ! Il y a quelqu’un ? Monsieur, vous m’entendez ?

Le petit garçon. Il m’appelle. Encore. Il est triste. Il a des sanglots dans la voix. Il a pleuré. Il semble terrorisé. Que faire ?

« Aide le Alexandre, vite ! Ne le laisse pas mourir une deuxième fois. »

La voix !

Elle est revenue. Pour me conseiller. Mais de quoi parle-t-elle ? Que signifie sa phrase ? J’ai des doutes.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

« Va voir l’enfant et tu sauras. Fais-moi confiance ».

— D’accord, mais où est-il ?

« Cherche bien, il n’est pas loin ».

— Petit, où es-tu ? Je suis là.

— Ici, monsieur, dans le placard !

Dans le placard ? Pourquoi ? Étrange. Que fait-il là ? Enfermé. Tout seul. Depuis combien de temps ? J’approche du meuble. J’allonge le bras. J’appréhende. Je tourne la poignée. Verrouillée. À clef. Zut ! Que faire ? Je prends ma perceuse.

Tzzz.

La serrure. Fracturée. Je tourne la poignée. La porte. Elle s’ouvre. Je regarde. Le petit. Recroquevillé. Il est mort de faim. Il a froid. Il tremble. Il est en slip. Ses yeux. Remplis de larmes. Il pleure.

— Merci, monsieur.

— De rien. Mais comment tu t’appelles ?

— Sébastiandre.

C’est étrange. Je dois rêver. C’est impossible. Il ne peut pas être là. J’ai peur. Je ferme les yeux.

La voix !

Elle doit me protéger.

M’expliquer ce qui se passe.

Je ne comprends pas. Je ne comprends plus.

 

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