Miroir
Chapitre 36
Delmiro Cortès 1/1
Pour commencer, je ne m’appelle pas Delmiro Cortès.
Mon nom est Damien Moreau. Je suis Commandant au sein de l’Inspection Générale des Services et j’ai menti. Je suis marié et père de deux filles, mais je n’ai pas d’enfant traumatisé par la découverte d’un camarade mort. Romain ne fut qu’une invention, une couverture et un prétexte pour m’assurer l’empathie de l’équipe. Je n’ai jamais travaillé à la B.R.I et j’ai infiltré la Crime dans le seul but de rendre des comptes.
Hier, j’ai assisté à l’exécution de deux personnes. La première était un criminel notoire, un tueur en série connu sous le nom de Robert Chestier. La seconde était l’officier de police que j’étais chargé de surveiller, le Commandant Axiandre Martin. Ma période d’investigation est arrivée à son terme et pourtant, je repense à tout cela en détail…
Lorsque je fus convoqué ce vendredi 10 décembre 2004, on me remit le dossier Martin avec des pincettes.
Le cas de cette femme semblait délicat. Excellent officier, tenace, froide, incorruptible et intuitive, elle devinait la psychologie criminelle comme personne. Pourtant, deux ombres venaient gâcher ce beau tableau : une enfance difficile et une histoire d’amour ratée avec perte d’enfant.
Biographie succincte.
Axiandre Martin, née le 5 juin 1976 à Paris. En 1984, elle assiste à la dernière dispute conjugale qui la privera de ses deux parents. Elle est ensuite ballottée entre orphelinats, instituts religieux et foyers sous tutelle de la Ddass.
Malgré ses errances, et un goût prononcé pour la violence, elle obtient son baccalauréat à 17 ans et s’inscrit dans un club d’aïkido. Elle débute alors une brillante carrière médicale qu’elle abandonnera plus tard au profit du droit. Sa maîtrise en poche, direction Cannes-Écluse. Championne de tir, notes remarquables dans tous les domaines, elle gagne une citation pour fait de bravoure durant son stage, mention dont les commentaires dithyrambiques la placent sous les projecteurs.
C’est à cette occasion qu’elle rencontre Jérémy Joubert, pigiste avec lequel elle connaîtra six années de bonheur.
Major de sa promo, elle choisit la Brigade Criminelle à la sortie d’école, en juin 1999. À chaque fin d’année, ses notations et appréciations culminent. Septembre 2001, elle passe donc au grade de Capitaine suite à l’affaire Vélasquez.
Printemps 2002, alors qu’elle est enceinte, Jérémy Joubert la quitte le jour de leur mariage sans explication. Au terme d’un mois de dépression, elle perd l’enfant, mais reprend le boulot. Naissance du surnom Cyborg. Impliquée corps et âme dans son travail, elle ne manifeste cependant aucune séquelle apparente de ces traumas.
Hiver 2002, elle passe le concours de Commissaire qu’elle réussit haut la main. Aucun poste n’étant disponible, elle reste au grade de Capitaine.
Septembre 2003, début de la tuerie ésotérique de Chestier. Décembre 2004, arrestation du Purificateur par le groupe d’enquête dirigé par Axiandre Martin qui se voit promue Commandant. Décès de l’officier Jorioz au cours de l’interpellation et violences volontaires sur le prévenu durant sa garde à vue.
Au début de notre collaboration, cette femme fut pour moi un exemple, un modèle de droiture. Dotée d’une grande force de caractère, elle avait su faire face à une situation devant laquelle beaucoup d’hommes auraient craqué.
Je l’admire encore.
Elle aura eu son lot d’épreuves, mais elle s’en était sortie… enfin, juste avant de disparaître. Bien sûr, elle a commis certains écarts, mais je les tairai, afin de ne pas la salir. Je préfère garder d’elle le souvenir élogieux d’une femme forte et solitaire. Par-dessus tout, je déplore le fait de l’avoir laissé partir sans lui dire la vérité à mon sujet. Elle la méritait. Je la lui devais, elle qui a toujours été franche et honnête avec moi.
Mais elle s’en est allée avec une zone d’ombre que je ne pourrai jamais expliquer. Il y avait un je-ne-sais-quoi indéfinissable chez elle. Et puis j’aurais voulu qu’elle se confie davantage à moi, qu’elle soit moins secrète, moins réservée. C’était sans doute dû à l’alcool et aux stupéfiants, mais elle avait un comportement étrange dont j’aurais aimé discuter avec elle. Par moments, je ne la reconnaissais pas. Elle devenait pour moi une parfaite étrangère, une inconnue, et parfois, je dois avouer qu’elle me faisait peur.
L’idée saugrenue qu’elle soit responsable des crimes d’Alexandre, et que ce dernier ne soit qu’une couverture, m’a même traversé l’esprit. Pourquoi ? D’abord une intuition ténue, une peur sourde que l’on voudrait faire taire. Puis, la similitude de leurs prénoms, ses prédispositions à la chirurgie, sa colère enfouie, son passé, son comportement et aussi, sa parfaite connaissance des méthodes policières. Le doute m’a envahi après la découverte de son empreinte sur le corps d’une des victimes d’Alexandre.
Autre fait saisissant, ses changements vestimentaires inexpliqués. Sans parler de ses "absences" et de ses nombreux trous de mémoire. L’idée d’un trouble schizophrénique m’a alors semblé logique en raison de ses consommations illicites de stupéfiants et de son alcoolisme. Et puis, il y avait cette remarque de Robert Chestier.
— Non, Commandant Moreau, je doute que vous la connaissiez aussi bien que vous le prétendez. Vous êtes loin d’imaginer ce qui est à l’œuvre ici.
Comment avait-il su mes véritables nom et grade ? Cette révélation m’a longtemps hanté, mais je me suis vite ressaisi, préoccupé par un détail concernant Axiandre. Aucun de nos collègues ne semblait avoir remarqué quoi que ce soit, hormis la descente aux enfers silencieuse de leur chef de groupe.
Pourtant, cette hypothèse ne me quittait plus.
Il me fallait juste une preuve, un indice, ne serait-ce qu’un début de piste pour infirmer ou confirmer ma théorie. Mais, nous n’étions pas dans un mauvais polar à sensations, Axiandre était juste comme ça, et ses sautes d’humeur n’ont rien gâché de notre collaboration. Enfin, c’est ce que je me disais… pour me rassurer.
Il faut cependant reconnaître qu’elle était très professionnelle, consciencieuse et investie dans son travail. Certains disent qu’elle avait une trop grande fragilité émotionnelle et qu’elle avait craqué. D’autres prétendent que son manque de recul l’avait amené à sa perte. Qu’importe. Elle avait fait un choix, et cette décision l’avait conduite à l’inéluctable.
Bien sûr, une expertise psychiatrique déterminera sa part de responsabilité dans l’affaire Chestier, mais sans elle, il ne s’agira que d’une simple interprétation. J’ai transmis mon rapport à ma hiérarchie, validant ainsi mon investigation au sein de la section criminelle, et je regrette qu’elle ne soit plus des nôtres aujourd’hui.
Enfin, ce sont les risques du métier comme ils disent…
La parole d’un criminel ne pouvant être reçue comme fiable à cent pour cent, une équipe chapeautée par Vélasquez recherche toujours Alexandre. S’il est vrai que nous avons eu les preuves de son squat dans l’appartement, son cadavre, lui, semble s’être évanoui dans la nuit. Mais, les crimes ont cessé et ce n’est plus la priorité du moment, pourtant tôt ou tard, quelqu’un devra rendre des comptes.
Pour ma part, j’ai déjà paraphé ma déposition et voici la conclusion de cette affaire. Cet officier aura suivi son instinct jusqu’au bout, et reste la preuve que les femmes ont leur place au sein de notre Institution. Alors, quoi qu’aient pu dire ou penser certains de ses collègues, j’aurais aimé garder d’elle l’image d’une personne intègre et honnête.
— Damien !
— Oui ?
On venait de frapper à ma porte. C’était Duclos, mon adjoint.
— Une certaine Gabrielle Le Grangé pour toi.
— Je ne suis là pour personne.
— Je sais, mais c’est au sujet du Commandant Martin. Elle dit que c’est important et elle ne souhaite parler qu’à Delmiro Cortès !
— Une minute. J’arrive…
En compulsant rapidement la copie de mon rapport de mission, je fus à nouveau saisi d’un doute à son sujet. Le pire revenait me hanter. Je n’aurai sans doute pas dû le remettre.
Tu t’es fait avoir mon vieux !
Bien trop élogieux, ce compte-rendu masquait la réalité sur les troubles dont elle était victime.
Je repensais à Franck Cazeneuve dit Franky. Ce soir-là, Axiandre avait franchi la limite. Elle avait tiré sur l’informateur. Le cri avait été si rauque, si masculin que j’avais cru qu’il avait hurlé de terreur. Ce n’est qu’après que je compris que c’était elle qui avait poussé ce hurlement dont l’écho me tourmentait encore.
Décidé à reprendre toute l’affaire « Alexandre K » depuis le début afin de révéler la vérité, je mènerais l’enquête à titre personnel. Au risque d’y laisser une part de moi, il me faudrait passer de l’autre côté du miroir, mais il s’agissait d’un danger que j’étais prêt à affronter.
C’était frustrant, car, en l’espace d’une seconde, j’avais eu l’impression de disposer de cette vérité, d’en être habité. Je possédais plus d’éléments que nécessaire. J’avais presque toutes les cartes en mains. C’était là, tout près, je le sentais. Il ne me fallait que l’élément de jonction, juste un détail, un tout petit indice.
Mais pour l’instant, voyons un peu ce que cette Gabrielle avait de si important à me dire…
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