Miroir
Chapitre 33
Sébastiandre 4/4
J’ai peur dans le noir. Il fait froid et, comme d’habitude, papa a pris mes vêtements. Il m’a enfermé là et personne ne viendra me chercher. Je vais rester ici tout seul et puis je vais mourir. Je crois que le Dieu m’a puni à cause de ce que je lui ai demandé. C’est dur d’attendre comme ça. Ma sœur et ma mère me manquent beaucoup et même le monsieur bizarre est parti.
Je vous raconte comment ça s’est passé. Maman est morte à cause de papa. Il l’a tapée et du sang est sorti de sa tête. Après il a bu de l’alcool. J’ai tout entendu. Ma petite sœur pleurait. Je crois qu’elle était triste et qu’elle avait peur.
Papa a essayé de l’attraper, mais elle était plus forte. Je les ai entendus courir tous les deux dans les couloirs et puis il y a eu un grand bruit. Ensuite plus rien, c’était le silence. Quelqu’un a décroché le téléphone et j’ai entendu sa voix.
— Allô la police ? Oui, venez chez moi s’il vous plaît. Il faut faire vite. Mon papa a tué ma maman et il est tombé dans l’escalier… Non… Non… Je ne sais pas où j’habite. C’est la maison avec les grands arbres près du parc… Non… Je ne sais pas… Oui… Oui… Oui… Je crois… Je ne sais pas… Oui… Non… Mon frère… D’accord.
C’était ma petite sœur. Elle avait appelé la police pour les prévenir. C’est maman qui lui avait montré. Un jour, elle avait dit :
— Regarde bien trésor. S’il m’arrive quelque chose un jour, tu dois prévenir la police, d’accord ma chérie ?
— Mais pourquoi tu veux qu’il t’arrive quelque chose, maman ?
— On ne sait jamais. Mais regarde bien, mon trésor. C’est ici. Tu appuies sur cette touche, là. Tu t’en souviendras ?
— Oui.
— Montre-la-moi s’il te plaît.
— Bravo, c’est bien !
Et ma sœur lui avait montré la bonne touche du téléphone. Elle n’avait pas oublié. Entre nous, c’était même devenu un jeu. On s’amusait à savoir qui oublierait la bonne touche en premier. Mais elle avait de la mémoire ma sœur. Elle se rappelait de tout. Plus tard, elle voulait être bibliothécaire. Gardienne des livres elle appelait ça. Maman riait très fort quand elle le disait.
Mais c’est fini, maman ne rigolera plus. Elle est morte avant moi. C’est pas juste. À cause de mon cancer, c’est moi qui aurait dû mourir, pas elle. En plus, elle était gentille et elle ne faisait de mal à personne. Elle n’était pas comme papa. Lui il était méchant. Il ne rigolait jamais avec nous. Il criait et il nous tapait.
Des fois quand on faisait des bêtises, il nous disait qu’on méritait la punition des enfants pas sages et il mettait son zizi dans les fesses. Ça fait mal. Mais lui aussi il est mort et c’est bien fait pour lui. Personne ne va pleurer parce qu’il était trop méchant.
Après avoir raccroché, ma sœur était venue me parler.
— Ne t’inquiète pas, j’ai appelé la police. Ils vont venir. Tiens, des gâteaux en attendant. Je vais voir maman. Elle a plein de sang sur la tête et elle ne bouge plus. C’est à cause de papa. Il lui a donné des coups de poing.
— Merci. Mais reviens me chercher quand la police sera là. J’ai peur du noir.
— D’accord.
Et elle m’avait glissé des gâteaux sous la porte, comme on faisait d’habitude. Elle est gentille ma petite sœur. Ensuite elle est retournée avec maman. Je l’entendais parler, mais je ne comprenais pas ce qu’elle disait. Elle est restée longtemps avec maman.
Moi j’ai toujours eu peur du noir à cause des monstres. Quand elle était en vie, maman me protégeait, mais plus maintenant. Qu’est-ce que j’allais faire ? Et dans ma tête, je disais : « si ça se trouve, elle est pas morte pour de vrai. Je vais prier le Dieu pour qu’il la sauve. On va faire un pacte, comme dans les films du dimanche après-midi. Il y a toujours plein de héros et d’aventures. »
J’ai touché le papier pour compter les gâteaux. Grâce à la lumière sous la porte, je voyais un peu. Un, deux, trois, quatre, cinq et six ! Six, il y avait six gâteaux sur le papier. Alors j’ai fait une prière pour maman.
— Mon Dieu, toi qui es dans le ciel, s’il te plaît, je sais que je n’ai pas toujours été sage. C’est vrai, même que la dernière fois à la messe j’ai regardé les lolos de madame Garcia et c’est pas bien. Mais c’est promis, juré, je ne recommencerai pas ! En plus, des fois j’oublie la prière le soir, mais c’est parce que je suis fatigué, et puis quand je suis puni, j’ai tellement peur que j’y pense pas. Mais je vais changer, c’est promis. Alors, mon Dieu, je te propose un marché. J’ai six gâteaux avec moi. C’est ma sœur qui me les a donnés. J’en mange trois, et je garde les autres pour les donner à un clochard et faire une bonne action. Quand je sortirai du placard, je lui donnerai. Et en échange, je te demande de sauver maman. Il ne faut pas qu’elle meure maintenant, s’il te plaît. Si tu es d’accord, envoie la police pour qu’ils nous aident. Amen.
J’ai fait le signe de la croix, comme on m’avait appris. J’ai mangé ma part et j’ai gardé le reste à côté de moi. J’avais toujours froid. C’est bientôt l’automne et le placard était déjà humide. Papa le savait, c’est pour ça qu’il a confisqué mes vêtements. Il avait trouvé ma cachette secrète. Comme il m’enfermait toujours en slip depuis ma sortie de l’hôpital, j’avais pris des affaires pour les cacher dans le placard.
Mais c’était pas pratique à mettre, parce que le placard est tout petit. Alors j’ai pris une couverture à la place. C’était bien parce qu’elle me réchauffait, et elle me protégeait des rats en même temps. Un soir, je dormais bien et papa est arrivé, mais je ne l’ai pas entendu.
Il m’a réveillé en jetant un seau d’eau glacée sur moi. J’ai crié, parce que j’ai eu peur, et je me suis cogné la tête. L’eau avait trempé la couverture et elle me collait à la peau. C’était horrible. Après il m’a tiré le bras et il m’a tapé.
Et moi je disais :
— Pas la punition des enfants pas sages ! Pas la punition des enfants pas sages !
Mais il m’a juste tapé fort. Après il m’a remouillé et il a pris la couverture. Il a fouillé le placard pour voir si j’avais caché quelque chose, mais comme il n’avait rien trouvé, il m’a remis dedans et il est parti.
J’avais des bleus partout et du sang aussi. À cause de l’eau froide, j’avais la « chair des poules » et j’ai eu du mal à me recoucher. Je n’avais plus sommeil et j’ai vu des monstres toute la nuit. J’avais peur, mais ils ne m’ont rien fait ce soir-là.
Après ça, papa me mettait dans le placard même quand j’avais rien fait. C’était devenu ma deuxième chambre. J’avais manqué l’école pendant une semaine. Quand j’y suis retourné, il m’avait interdit de parler sinon, il disait qu’il allait s’en prendre à ma petite sœur et que ce serait de ma faute. Comme je ne voulais pas qu’il lui arrive quelque chose, je n’ai rien dit à personne.
J’étais content qu’il soit mort. Il ne pourra plus faire de mal à personne. Et je pensais que si le Dieu entendait ma prière, maman pourrait se lever et que la police nous sauverait. D’ailleurs j’entendais quelque chose. C’était la police, ils étaient arrivés !
Super, ils vont nous aider.
Il y avait beaucoup de monde chez nous. J’étais content. Je pensais que tout était fini. J’ai attendu longtemps et il ne s’est rien passé. J’ai crié fort, mais personne ne m’entendait. Alors je me suis calmé, j’ai collé l’oreille contre la porte pour écouter et j’ai entendu des adultes discuter. Je n’ai pas tout compris, mais une dame des services sociaux a emmené ma sœur parce que maman était morte. Enfin je crois.
Et puis comme tout le monde partait, j’ai crié encore plus fort pour qu’ils viennent, mais ils ne m’ont pas entendu. J’ai tapé du poing sur la porte, j’ai crié, j’ai pleuré, je me suis même arraché les ongles sur la porte, mais personne n’est venu. J’étais blessé, j’avais mal à la tête alors je me suis arrêté et je les ai entendus partir sans moi.
J’étais triste. Ma sœur était partie sans moi. Pourtant, elle avait dit qu’elle viendrait me chercher avec la police. Je ne savais pas quoi faire. J’étais tout seul et j’espérais que la police reviendrait, que ma sœur aurait dit qu’ils m’avaient oublié.
Mais personne n’est venu.
Et puis j’ai entendu du bruit. C’était les étrangers. Ils étaient revenus chez nous. Tant pis si ils étaient méchants, mais il fallait que je sorte du placard, j’avais mal partout et du sang sur mes ongles cassés. Il y avait deux personnes, un monsieur et une dame.
Alors j’ai appelé à l’aide.
— Aidez-moi, monsieur !
Et j’ai attendu pour voir si quelqu’un avait entendu. Et puis j’ai rappelé.
— Aidez-moi ! Il y a quelqu’un ? Monsieur, vous m’entendez ?
Et la deuxième fois, il m’a répondu.
— Petit où es-tu ? Je suis là.
— Ici, monsieur, dans le placard !
J’étais soulagé. Quelqu’un allait venir m’aider. Je pourrais sortir et retrouver ma petite sœur. Je pourrais savoir si maman était morte ou pas, et si je devais donner les gâteaux au clochard.
Comme il avait pas la clé, le monsieur a ouvert avec une perceuse.
— Merci, monsieur.
— De rien. Mais comment tu t’appelles ?
— Sébastiandre.
— Et qu’est-ce que tu fais là ?
— C’est papa, il m’a puni et il m’a enfermé.
Je voulais lui raconter mon histoire. Mais je tremblais. J’avais faim et j’avais très froid aussi. Malgré ça je me sentais soulagé. Les étrangers étaient gentils et j’étais sauvé. Le monsieur me regardait avec des grands yeux. J’ai cru qu’il allait pleurer. Et puis il m’a dit quelque chose de bizarre.
— Tu n’existes pas. Tu n’es pas réel. Tu es déjà mort.
— Qu’est-ce que vous racontez, monsieur ? Arrêtez ça me fait peur.
— Non, tu es une hallucination, je ne devrais pas te parler.
Et il a refermé la porte. J’ai crié, j’ai pleuré, je lui ai demandé d’ouvrir, mais il ne m’a pas écouté.
Voilà, vous savez tout maintenant. Le monsieur bizarre est parti en refermant la porte avec des clous. Il m’a laissé dans le placard comme papa. Je le savais depuis le début que les étrangers étaient méchants. Je ne m’étais pas trompé. La police ne sait pas que je suis là et plus personne ne viendra pour me sauver.
Je suis condamné à rester dans le placard et le Dieu n’a pas respecté sa part du contrat. Il est méchant lui aussi. Pourquoi m’avoir fait ça à moi ? J’avais rien fait d’abord. Je n’ai que dix ans. Le Dieu n’écoute pas les prières des petits enfants. Je crois qu’il ne les aime pas. Moi non plus je n’aime pas le Dieu, voilà, bien fait pour lui !
Et je n’aime plus ma sœur aussi. Elle a menti ! Elle m’a dit qu’elle reviendrait et elle n’est pas revenue me chercher. Ils m’ont tous abandonné. Je suis seul avec les rats et je vais mourir. J’ai faim, j’ai froid, j’ai mal partout et j’ai du cancer dans la tête. Ça m’étonnerait qu’il se produise un miracle parce que c’est le Dieu qui les fait.
Je sens la colère qui monte et d’habitude, j’ai pas le droit de dire des gros mots, mais aujourd’hui c’est différent.
Aujourd’hui, j’ai le droit, alors je dis.
— Salauds ! Vous êtes qu’une bande de cons et je vous déteste !
Et comme le Dieu m’a déjà puni, je lève les yeux au ciel et je mange les trois gâteaux qui restent pour lui montrer que j’ai pas peur de lui.
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