Miroir
Chapitre 26
Axiandre 9/11
En me levant ce matin-là, je savais que tout allait mal se passer. Vous savez, le genre de matinées où tout va de travers dès le début ? Qui n’a pas un jour fait l’expérience de ces journées de merde au bout desquelles, tout compte fait, il aurait mieux valu rester couché ? Pour moi, c’était l’une de ces journées.
Tout avait commencé par une gueule de bois carabinée et un quart d’heure passé à vomir mes tripes dans les chiottes. Des restes diffus de cauchemars stagnaient encore au-dessus de moi. Mon père, mon enfance, Jérémy, les meurtres…
Après le procès, et malgré le soulagement apporté par le verdict, les émotions étaient toujours aussi vives plus de deux mois après. Le prêtre était condamné, justice avait été rendue, mais il manquait quelque chose.
Quelqu’un, dirons-nous.
La mort de Thierry me pesait avec force sur la conscience et la peine inconsolable de Stéphanie n’avait de cesse de renforcer ma culpabilité. Malgré nos rapports tendus, elle ne m’avait jamais rien reproché, au contraire. Mais la voir et la savoir dans cet état, avec deux enfants à charge, me rendait folle. J’aurais dû intervenir !
Tout était de ma faute.
Je noyais ma culpabilité dans l’alcool et – malgré l’épée de Damoclès suspendue au-dessus de ma tête – je n’arrivais pas à décrocher. Ma volonté m’accordait par moment une, voire deux semaines de répit, puis ma sobriété s’évanouissait dans un épais brouillard éthylique. Je savais que je déconnais, que j’étais sur une mauvaise piste, mais c’était plus fort que moi.
L’alcool avait un tel magnétisme sur moi que je me sentais vulnérable, sous son emprise. La sensation de manque était si cruelle parfois, que j’avais l’impression de respirer de l’ypérite, et d’avoir des aiguilles chauffées à blanc dans la gorge. Je suffoquais. Mon appétence inextinguible avait eu le désagréable inconvénient de provoquer une incroyable escalade posologique de ce qui était devenu ma drogue.
Chaque verre était un pas de plus vers la névrose alcoolique. Je descendais dans l’obscurité profonde de la clandestinité, de la honte de ce vice qui me rongeait de l’intérieur. J’avais en moi un manque, un vide que seul l’alcool pouvait combler. J’étais faible et je me dégoûtais.
Je rêvais ma vie au lieu de la vivre.
J’étais spectatrice d’un film destructeur et bon marché, parodie grotesque des films noirs de ma jeunesse. J’étais enfermée dans une bulle sans passé, ni avenir possible. Je négligeais mon travail. Et pour cause, deux mois plus tard, je n’avais toujours pas trouvé le moyen de communiquer les informations de Mélissandre au reste de l’équipe.
Malgré cette anxiété croissante et ma forte dépendance à l’alcool, je donnais toujours l’apparence d’une femme forte, sûre d’elle et équilibrée. Mes collègues ne semblaient même pas avoir remarqué mes nombreux moments d’absence – à moins que je ne sois moi-même trop absente pour le remarquer, explication me paraissant plus plausible aujourd’hui.
En ce matin d’automne, j’avais un mal de crâne que deux aspirines n’avaient pas effacé. Je n’écoutais jamais la radio, et comme un fait exprès, elle était allumée ce matin-là, diffusant un horoscope plus que décourageant à mon sujet.
J’eus un flash d’une violence inouïe au cours duquel je revis les victimes du duo, les fiches d’anatomie ésotérique et le visage de la vieille voyante. De rage, je pris le poste et l’explosai sur le sol de la cuisine avant de me préparer. Je reconnais l’inutilité de mon geste, mais ça m’apaisa sur le moment.
***
En arrivant au 36, les trois étages me parurent plus difficiles à monter que d’habitude. L’agent de police judiciaire chargé du contrôle des identités, en faction à mon étage, me regarda d’un air peiné derrière l’hygiaphone de sécurité. J’avais du mal à sortir ma carte, et je devais avoir l’air lamentable. Elle m’ouvrit et je pénétrai au cœur de la bête endormie. La brigade criminelle m’offrait avec une générosité constante son linoléum gris, ses longs couloirs et son atmosphère lugubre.
J’avais l’impression d’errer sans but.
Cortès était déjà au bureau et c’est lui qui m’annonça la nouvelle. La victime du mois, retrouvée la veille, avait été identifiée et j’étais attendue à l’IML pour l’autopsie.
— Bonjour.
— Salut Cortès !
— Ça va ce matin ?
— C’est pas la grande forme. Et toi ?
— On verra après le cadavre, dit-il en souriant. C’est moi qui conduis.
***
Serge nous attendait en écoutant un morceau de jazz. Il arrêta sa radio lorsqu’il nous vit, nous salua, consulta sa montre et commença l’autopsie. Au cours des différentes pesées, le photographe prenait des clichés des organes, viscères et autres parties pesées et manipulées par le légiste.
Bruits de scie circulaire, découpe du cadavre au scalpel, Cortès ne s’était toujours pas habitué à ces visions. De mon côté, je regardais œuvrer le toubib avec calme, attendant la fin de l’analyse.
Trois quarts d'heure plus tard, dictaphone à la main, Serge s’approcha de la table de dissection.
— Nom : Hervé. Prénom : Laurence. Date du décès : établie au mardi 4 octobre 2005. Date d’autopsie : jeudi 6 octobre 2005 à 11h04. Cas : huitième victime du tueur en série identifié sous l’appellation « Alexandre ». Âge : 25 ans. Race : blanche. Type : caucasien. Sexe : féminin. Corps identifié par : ses parents, M. Hervé Jean-Louis et Mme Hervé Marilyne. Mode de décès : indéterminé. Cause immédiate du décès : section des deux artères fémorales. Examen externe : L'autopsie a commencé à 11h04 ce 6 octobre 2005. Présents à l'autopsie : le Commandant Axiandre Martin, officier supérieur en charge du dossier, et le Lieutenant Delmiro Cortès, son adjoint, tous deux appartenant à la brigade criminelle de Paris. En début d'examen, la morte est vêtue d'un T-shirt blanc. Spécifiquement absents : bijoux et argent liquide. Les jambes ont été sectionnées au niveau de l’aine…
Je regardais le corps sans le voir.
Je crois même que je n’avais pas encore dessoulé. Malgré cela, certains détails ne m’échappaient pas. Il n’y avait aucune trace de sang aux abords immédiats des coupes. Les plaies avaient été cautérisées et soignées. Comme pour chaque macchab, les cheveux avaient été lavés et le visage était maquillé avec soin, mais la crispation d’une expression de douleur suggérait les tortures infligées à cette pauvre fille.
Serge parlait toujours dans son appareil en donnant des précisions qui m’apparurent insolites, presque drôles même.
— Le corps est celui d’une femme normalement développée, d’alimentation moyenne, mesurant 1,73 m et pesant 59 kg. La conservation est bonne pour un corps non embaumé. Le corps est froid au toucher suite à réfrigération.
Réprimant un fou rire, je me mis à imaginer ce que serait un corps de femme anormalement développé et les images les plus loufoques dansèrent devant moi. Au prix d’un effort homérique, je parvins à reprendre mon sérieux afin de suivre l’examen en cours. Ce n’était vraiment pas le moment de déconner.
Les commentaires de l’autopsie traînaient en longueur et j’avais envie de me tirer, mais je ne pouvais pas.
Comme je souffrais en prime d’une méchante gueule de bois, entendre ce genre de détails – section de l’artère fémorale, découpe des tissus ligamenteux inférieurs, etc. – et voir cet amas de chair vermillon, où la peau avait été retournée, me faisait maintenant baigner les dents du fond. Je
sentais le raoul{23} prêt à surgir à l’improviste.
Tant pis pour toi ma vieille, tu l’as cherché !
Voilà ce que je me répétais jusqu’à ce que Serge me sorte de ma torpeur pour me coller une suée que je n’étais pas prête d’oublier.
— Utérus, trompes et ovaires ne sont pas neutres. Il est à noter un important élargissement de la paroi abdominale et du vagin dû à la présence d’un fœtus de cinq mois. Le sexe de la victime présente des traces de brûlures en raison de piments retrouvés à l’intérieur. Des marques de morsures strient les grandes lèvres et la partie encore visible du clitoris est brûlée et grignotée. À première vue, cela pourrait bien être l’œuvre d’un rongeur. Fin de l’autopsie préliminaire.
Il arrêta son enregistrement.
Cortès m’adressa un regard de terreur et d’effroi que je compris malgré l’absence de mots. Pour la première fois depuis le début de cette enquête, je tremblais.
J’en avais même la chair de poule.
Alexandre avait supplicié et tué une femme enceinte. Il avait fait très fort ce mois-ci. La perte de cet enfant me rappela mon histoire et une multitude de souvenirs m’envahit. Submergée par une soudaine vague de tristesse, la sensation nauséeuse se fit plus forte et stagnait dangereusement dans ma gorge.
— À ton avis Serge, que signifie la présence des nombreux hématomes évoqués dans ton rapport ? demanda Cortès.
— Il est probable que le tueur ait enveloppé le corps et les jambes dans un sac, et les ait traînés. Mais ce n’est qu’une hypothèse. Il peut tout aussi bien s’agir des marques de saisie des membres.
Surmontant mon envie de vomir, je lui fis part de mes interrogations.
— Et pour le bébé ?
— Si Alexandre a une fois de plus utilisé son cocktail anticoagulant, je crains qu’il ne soit décédé, malheureusement. Il serait étonnant qu’il ait pu survivre aussi longtemps dans de telles conditions, mais nous allons vérifier… au cas où. Concernant les traces de coupe, j’ai la nette impression qu’il s’agit de la scie déjà utilisée pour Édith Constantine, mais je vous en dirai davantage après l’autopsie complète.
C’était horrible.
Comment pouvait-on faire une chose pareille ? Mutiler une femme enceinte et la soigner comme une poupée de collection. Si Mélissandre disait vrai, cette femme était vraiment dérangée ! J’en avais les larmes aux yeux.
C’était mon premier gros choc de la journée, mais je redoutais le second, plus terrible encore, l’interrogatoire de ses proches. Encore combien de familles à plonger dans le deuil et la souffrance ? D’après les conclusions de Mélissandre, il y aurait quatre victimes de plus. Pour moi il en était hors de question. Par n’importe quel moyen, je devais véhiculer l’information à mes collègues.
Cette histoire de dates de naissance pourrait éviter bien des malheurs.
***
De retour au bureau, je fis une halte aux toilettes pour gerber. C’en était trop. Le courage me manquait et je devais puiser en moi une force que je n’avais plus. J’étais vraiment au bout du rouleau.
Je me refis un semblant d’allure, pris deux chewing-gums et regagnai la salle de briefing afin de faire part des nouveaux éléments au reste de l’équipe. L’enquête en cours sur Nicole Cluzal faisait du sur place et nous commencions à croire en son innocence dans cette histoire. Mais prudence étant mère de sûreté, un binôme la surveillait toujours de près.
Je repris l’album et y ajoutai la fiche de Laurence Hervé. Comme la majorité des collègues était là, je décidai de me jeter à l’eau. N’ayant pas le temps d’élaborer une meilleure stratégie, je me lançai alors dans une comédie dont moi seule avais le secret.
Les yeux fixés sur le dossier, je m’exclamai tout à coup.
— Ça alors, c’est incroyable !
— Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a, Cyborg ? demanda Bernard.
— Je crois avoir trouvé une piste concernant notre « tueur de mariées » ! Regardez.
Et, leur montrant les dates de naissance, il me fallut feindre la surprise d’une découverte capitale.
— Ce n’est qu’une intuition, mais, Louis tu m’avais bien parlé d’une signature ?
— Ouais, d’ailleurs cette hypothèse s’est vérifiée depuis. Tu ne nous apportes rien de bien nouveau là !
— Je suis d’accord, mais admettons qu’il s’agisse d’une double signature !
— Qu’est-ce que tu veux dire par « double » ? me demanda-t-il d’un air dubitatif. J’en n’ai jamais entendu parler !
— Regardez bien tous ! Josiane Fauchard, née le 22 mars, signe astrologique : bélier. Adeline Vuibert, née le 21 avril, signe astrologique : taureau. Édith Constantine, née le 26 mai, signe astrologique : gémeaux. Marion Dumell, née le 26 juin, signe astrologique : cancer. Géraldine Thomas, née le 30 juillet, signe astrologique : lion. Aurélie Ledru, née le 27 août, signe astrologique : vierge. Angélique Rouset, née le 29 septembre, signe astrologique : balance.
— Mais bon sang, c’était évident ! s’écria Xavier. Axiandre, tu es un génie. Faut juste arrêter la picole ! Ou continuer pour trouver l’inspiration…
— Elle a raison, ajouta Cortès pour mettre fin aux gloussements des collègues. Il nous suffit maintenant de regarder les listes des mariages prévus pour les deux prochains mois et de voir laquelle des jeunes filles correspond au profil.
Je suis vraiment trop conne.
C’était aussi simple que ça. Si j’avais parlé plus tôt, la mort de Laurence Hervé aurait sans doute pu être évitée. Quel gâchis ! Les hommes de mon équipe me regardaient avec admiration. J’étais celle qui avait trouvé LA solution.
— Je ne suis pas un expert en astrologie, mais je suis sûr que le prochain signe est Sagittaire, nous précisa Bernard.
— Comment peux-tu en être sûr ? Si je regarde bien, le prochain signe est scorpion, dit Xavier en consultant l’édition du jour à la rubrique « Horoscope ».
— Oui, mais Laurence Hervé est née le 26 octobre, d’après la fiche de Cortès. Donc elle est bien scorpion et j’ai raison, la fille que nous cherchons doit être Sagittaire.
— Autant pour moi. Encore un qui a trop regardé la télé.
— Les gars, l’heure n’est pas à la plaisanterie. Chacun sait ce qu’il a à faire, alors au boulot ! J’informe le patron de notre découverte pour obtenir les autorisations nécessaires, et on se revoit pour mettre une stratégie au point.
Tous semblaient approuver ma démarche et je me sentais libérée. L’idée insurmontable que je m’étais faite de cette annonce me parut tout à coup bien puérile. La peur de révéler ma collaboration secrète avec Mélissandre m’angoissait-elle au point d’embrumer mes jugements ?
Putain de bordel de merde !
Désolée, mais il fallait que ça sorte. Je devais arrêter mes conneries au plus vite. À cause de moi, des jeunes filles trouvaient la mort et des familles entières étaient en deuil. Je savais ce qui devait être fait.
Un, arrêter la boisson.
Deux, boucler cette histoire.
Trois, prendre de vraies vacances. Ça c’était un bon programme !
Accompagnée de Cortès, je me rendis au bureau du taulier et je fus surprise lorsque le Commissaire lui demanda de patienter à l’extérieur.
— Entrez, Axiandre, et fermez la porte !
— Qu’y a-t-il ?
— Justement, c’est la question que je m’apprêtais à vous poser. Où en sommes-nous ?
— Oh ! Nous sommes sur une piste sérieuse, la plus importante depuis le début de l’enquête et nous pourrons rapidement…
— Ce n’est pas de ça dont il s’agit, et vous le savez très bien. Vos sautes d’humeur, vos absences répétées, vos somnolences, sans parler de vos nombreux retards, enfin, quand vous daignez venir ! L’équipe ne pourra pas vous couvrir éternellement, et moi non plus d’ailleurs. Ressaisissez-vous un peu nom de dieu ! On dirait une loque !
— Commissaire, je…
— Non, ça suffit ! Taisez-vous et écoutez-moi. Si je vous garde encore à la tête de cette équipe, c’est uniquement pour finir ce que vous avez commencé, car je ne crois pas qu’une nouvelle mise à pied vous soit d’un grand secours dans votre état. Je vous aime bien, Axiandre, et c’est peut-être ce qui causera ma perte, mais si vous persistez dans cette voie, des mesures disciplinaires seront prises. Je vous estime assez adulte pour le comprendre et agir en conséquence. Sommes-nous bien d’accord là-dessus ?
Je ne pouvais plus endormir le Vieux avec mes histoires. Et à force de raconter des conneries, j’avais même fini par y croire, le problème étant que j’étais bien la seule. Tout ce que je pus alors dire fut :
— Tout à fait, Commissaire !
— Bien. Seulement, vous m’aviez déjà tenu ce discours et je n’ai pas observé de changements manifestes.
Manque de bol, le taulier ne m’avait pas cru une seule seconde. Et il
avait raison.
— Alors voilà, j’ai pris la liberté de vous inscrire dans un groupe de parole pour alcooliques anonymes. Les réunions ont lieu les lundis, mercredis, jeudis et vendredis soirs de 19 heures à 22 heures. Voici l’adresse. Vous y verrez un psychologue ainsi qu’un médecin afin d’établir un bilan de santé. Et je veux vos clés de voiture et votre permis. Je vous rendrai tout ça quand vous irez mieux.
— C’est-à-dire que…
— C’est un ordre, et c’est pour votre bien ! Aucune contestation. C’est
ça ou une mise à pied de six mois sans solde direction le Courbat{24}, à vous de choisir !
Non, tout sauf ça, pitié !
— Entendu, je m’y rendrai dès ce soir en quittant le bureau, me résignai-je en donnant les clés de mon Audi et mon permis.
— C’est parfait. Vous m’aviez assuré en tout début d’enquête que vous seriez capable de vous en occuper, mais face à vos difficultés apparentes, je ne peux plus vous laisser vous enfoncer. Je veux retrouver l’officier compétent que je connais. Alors cessez d’alimenter les clichés pitoyables de flics alcoolos et au boulot ! Le Préfet exige des résultats, rapidement. Cette histoire prend une tournure médiatique et politique dérangeante. Je compte sur vous. Entrez Cortès ! dit-il d’une voix plus forte.
Il ne me laissa pas le temps de répliquer. Me gratifiant d’un regard paternel, le Commissaire acheva son rôle de protecteur, et une fois Delmiro à l’intérieur avec nous, il reprit une attitude plus professionnelle.
Consciente de la faveur qu’il m’accordait, le décevoir me déplaisait et je devais me montrer digne de sa confiance.
Avec un blâme, une mise à pied et deux enquêtes de l’I.G.S dans la même année, j’avais plutôt intérêt à me faire oublier. Même si je n’approuvais pas l’idée du groupe de parole et du suivi psychologique, le temps que je ne passais pas au bistrot ou chez moi, était du temps de gagné contre l’ivresse. Et puis, hors de question de me retrouver au Courbat à cause d’une demande d’intervention médicale.
Plutôt mourir que supporter cette honte.
— Alors, ce « tueur de mariées » ?
— Grâce au Commandant, nous sommes sur ses talons. Je dirais même qu’il est possible que nous l’arrêtions avant sa prochaine victime.
— Et comment ? demanda le Commissaire avec un intérêt non feint.
— Il faudrait que nous puissions accéder aux listes des mariages prévus pour les deux prochains mois. Grâce aux éléments actuellement à notre disposition, il nous suffirait de recenser les éventuelles victimes et de les mettre sous surveillance afin de coincer ce tueur.
— Je croyais que ce point de vue avait été écarté ? Pourquoi changer d’avis maintenant ? Qu’avez-vous découvert qui justifie une telle mobilisation de moyens ?
— Commissaire, celui que nous surnommons Alexandre tue ses victimes dans un ordre précis. Le Commandant Martin a trouvé le lien entre elles. Il s’agit de sa seconde signature, l’astrologie. Ça colle parfaitement au schéma et nous savons que sa prochaine victime sera une future mariée Sagittaire de vingt-cinq ans. C’est un détail qui, je pense, réduira notre champ d’investigation et notre surveillance de manière considérable. N’est-ce pas, Commandant ?
— Tout à fait, dis-je d’un air qui se voulait convaincant.
Lorsque son regard se posa sur moi, je vis une lueur de triomphe dans les yeux du Commissaire. Sa fierté était telle qu’un léger sourire de satisfaction s’amorça sur les recoins de sa bouche. Cette gratification était si discrète qu’elle ne semblait perceptible que par moi.
Cortès s’était montré persuasif.
Son argumentation avait gagné l’approbation du patron et c’était un bon point pour nous. Si tout se déroulait comme prévu, dans deux semaines au plus tard, nous pourrions nous immiscer dans la vie des futures mariées afin d’en sauver une dans le lot.
— Très bien, je vous donne le feu vert et je me charge des commissions rogatoires pour les filatures et la surveillance des jeunes femmes, mais je vous répète mon avertissement. Pas de vagues ! Soyez les plus discrets possible. Je ne veux pas de panique ou d’attitude qui pourrait éveiller les soupçons de notre homme. Et ne mettez pas les potentielles victimes au courant de cette manœuvre, ça pourrait être dangereux.
— Bien entendu Commissaire, dis-je en partant.
— Merci, ajouta Cortès.
Cette fois-ci, l’enquête prenait son essor. Nous arrivions dans la phase finale, stade précédant la conclusion de l’affaire – et comprenant, selon toute logique, l’arrestation du coupable. Avec l’appui du Parquet et de la Direction, cette sensation de finalité s’accentuait.
Mais avant de passer à autre chose, il nous fallait fermer le dossier Hervé. Je devais interroger ses proches pour la forme, sachant que, leur douleur mise à part, je n’apprendrais rien de nouveau. Après toutes nos fausses pistes, le seul indice valable m’avait été donné par Mélissandre.
Bien que ça me fasse mal de l’admettre, son aide m’avait été précieuse, et la visite chez la voyante aussi. Il était cependant impensable de tout remettre en question à cause de ça. Son aide n’avait été que ponctuelle et je l’avais appelée à l’aide dans un moment de grande faiblesse.
Je devais maintenant lui faire comprendre que notre collaboration s’arrêtait là et que nos méthodes traditionnelles se chargeraient du reste. Au programme, filature, surveillance active, écoutes téléphoniques et arrestation du suspect en cas de manifestation. Il nous fallait au plus vite découvrir son identité afin d’obtenir un mandat d’arrêt, et nous étions persuadés qu’il ne s’agissait que d’une question de temps.
***
Cortès et moi étions au domicile des époux Hervé, en compagnie du fiancé veuf, Sylvain Courtois. J’avais déjà vu des énergumènes dans ma vie, mais ce gars-là, c’était vraiment un phénomène.
Ce type portait mal son nom.
Crâne rasé, tatoué et tout en muscles, non content d’être bête et méchant, il était d’une vulgarité à choquer un taulard. D’accord, toutes les petites frappes que je rencontrais n’étaient pas diplômées en lettres. D’ailleurs, pour la plupart, le parcours typique se résumait à bagne et hypobagne. Bon, okay, la blague était aussi douteuse que la caricature était peu flatteuse, mais ce constat approchait tellement la réalité que c’en était affligeant.
Je ne connaissais pas Laurence Hervé de son vivant, mais si le voyou était son genre, elle avait trouvé là le champion toutes catégories. Je voulais bien admettre que le pauvre était en peine, mais pas au point de me laisser insulter, ni frapper.
L’interrogatoire prenait une tournure trop démente à mon goût. Même Cortès hésitait à intervenir afin de ne pas compromettre mon autorité devant ce type.
— Mais vous voulez quoi au juste ? Ma femme s’est fait charcuter comme une truie et vous êtes là comme deux boules sans zguègue avec vos questions à la con !
— Calmez-vous, Sylvain, ces personnes ne font que leur travail.
— Me calmer, belle-maman ? Allez dire ça à l’enculé de sa mère qui a tué Lolo et l’enfant qu’elle portait. Mon fils putain ! Il était zen lui quand il les a butés ? Quelqu’un lui a demandé de se calmer ? Je crois pas moi ! Et vous deux, là, cassez-vous d’ici, barrez vos gueules de con avant que je m’énerve pour de bon.
— Monsieur Courtois, sachez que vos propos outrageants peuvent vous conduire en cellule, alors je vous recommande la plus grande prudence…
— Tu me menaces, poulette ? me demanda-t-il en se gonflant la poitrine.
Il avança vers moi en roulant des mécaniques. Comme il était plus grand que moi, il joua de la situation pour me regarder de haut.
— Elle dit quoi la flicaille maintenant ?
Les poings et la mâchoire serrés, il se tenait face à moi. Afin de me fixer – minable tentative d’intimidation – il inclina légèrement la tête en disant.
— Tu veux me coller au mitard ? Alors vas-y, mais dis-moi avant pour quel motif sinon ça risque de chauffer pour ton matricule. Je te rappelle que tu as un salopard d’enfoiré d’assassin à coffrer et que tu es encore là à me casser les couilles.
— Monsieur Courtois…
— Personne n’a besoin de la volaille ici alors ferme ta putain de gueule et foutez le camp de chez moi !
J’avais envie de baffer ce connard. En d’autres circonstances, il aurait déjà goûté au bourre-pif sauce Axiandre, mais les conditions ne le permettaient pas. Je préférais passer pour une poltronne, plutôt que de rentrer dans son jeu, et je n’avais aucune envie de relever l’outrage. Pas le temps pour des broutilles et puis, je devais me faire oublier, ne pas faire de vagues.
Représentant l’ordre et la justice, il serait dommage de tomber dans ce type de traquenard. Mais parallèlement, ça confortait les imbéciles comme lui dans leur sentiment d’impunité et de toute-puissance. Audiard disait qu’il ne parlait pas aux cons parce que ça les instruisait. Diable oui ! Il avait sans aucun doute connu des Sylvain Courtois dans sa vie, parce qu’en ce moment, je partageais sa pensée.
Malgré la frustration, je m’écrasai en déplorant le côté pitoyable de cet individu, non sans me demander, une fois de plus, ce qu’une fille de bonne famille comme Laurence Hervé avait pu lui trouver. Il me vint même à l’idée que sa mort l’avait sauvée d’un affreux mariage.
Regardant Cortès, je lui annonçai notre retraite. Inutile à mon sens de perdre davantage de temps dans cet appartement.
— Allez viens, on s’en va. Messieurs dames, pardon pour le dérangement.
Et en partant, je toisai un Sylvain Courtois fier de lui.
— Un sacré numéro le fiancé ! me lança Cortès une fois assis dans la voiture.
— Ouais, et j’en ai maté des plus coriaces. Chienne de vie quand même ! Tu viens pour faire ton boulot, et comme si c’était pas assez difficile comme ça, il faut que tu tombes sur des attardés frustrés et mal élevés en plus. En tout cas, je voulais te remercier, Cortès.
— Pourquoi ?
C’était une vraie question. Je lus la surprise dans son regard.
— De ne pas être intervenu. Je trouve que tu as bien agi. Avec ce genre d’individu, la situation aurait pu dégénérer si tu avais tenté de m’aider en prenant le relais. Ça aurait mis mon autorité en défaut et ce con se serait engouffré dans la brèche.
— Rassure-toi, je ne me faisais aucune inquiétude quant à ton autorité ou ton aptitude à gérer ce genre de situation. Je ne m’étais juré d’intervenir que pour assurer deux choses : sécurité et protection.
— Merci, mais je n’aurai pas eu besoin de ta protection.
— Lui, oui !
Et pour la première fois depuis longtemps, un fou rire salutaire nous détendit tous les deux. J’étais à l’aise en compagnie de Cortès, mais j’avais promis au Commissaire de me rendre à son foutu groupe de parole. Je n’avais pas envie d’y aller, mais, le connaissant, il était fort probable qu’un collègue soit chargé de me filocher.
Et puis, il était grand temps pour moi de me prendre en main…
— Au fait, Axiandre, comment s’appelle l’heureux élu ?
— Pardon ?
Cortès m’adressa un clin d’œil complice avant d’ajouter.
— Bah oui ! Tu es bien habillée, parfumée et légèrement maquillée. En plus tu as arrêté de boire. Donc…
— Donc arrête de rêver, j’ai aucun rencard ! Et puis, il vaut mieux sentir le parfum que la picole tu ne crois pas ?
— Vu comme ça…
Et notre fou rire fut alimenté de plus belle.
***
Les soirs d’octobre étaient plutôt frais. Je décidai donc de me couvrir. Après ma séance, il me faudrait rentrer en bus et je redoutais l’attente dans des températures polaires. Mais pour le moment, je devais m’y rendre, avec l’envie de celui qui doit s’asseoir sur la chaise électrique.
Arrivée sur place, le spectacle de ces visages défaits, marqués par les années et défigurés par l’alcool, ne me mit pas vraiment à l’aise. L’accueil qui me fut réservé me rappela alors les raisons de ma présence ici. Je n’avais que trente-deux ans, mais je me sentais déjà vieille et usée. Dans quel état serai-je dans dix ans ? Dans vingt ans ? Ces personnes n’étaient-elles qu’un pâle reflet de mon avenir ? Dieu que la vérité était cruelle parfois ! J’eus au début l’impression de rentrer dans une secte.
La plupart avaient arrêté depuis plus de deux ans, mais la douleur de leur sevrage se lisait sur eux comme sur une brochure de lutte contre l’alcoolisme. Un petit nombre avait rechuté et j’écoutais ces gens exposer leur honte et leur faiblesse à de parfaits inconnus dont je faisais désormais partie.
Dans un laps de temps indéterminé, je me sentis complice d’un déballage abject d’intimité malsaine. Le vice y était mis en exergue, nous renvoyant l’image de notre concupiscence. Afin de masquer cette fragilité profonde, des encouragements surfaits et inutiles récités à voix forte tentaient vainement de nous faire oublier notre médiocrité.
Je sus alors, avec la clarté d’un soleil d’été, que je n’étais pas à ma place dans ce genre d’endroit. Malgré ma reconnaissance envers le patron, j’étais consciente que la guérison et le salut de mon âme ne se trouvaient pas en ces murs. Je me voyais mal prendre la parole face à ces pauvres gens en ânonnant Bonsoir, je m’appelle Axiandre et je suis alcoolique.
Dans mon cas, un suivi médical était vivement recommandé, et il me fallait bien l’admettre, un suivi psychologique m’aurait aussi fait le plus grand bien. Mais je préférais de loin le mensonge dans lequel Axiandre Martin était une femme à la volonté d’airain, qui pouvait arrêter de boire d’un simple claquement de doigts.
Lasse de cette complaisance, je me levai et rentrai chez moi sans m’arrêter au bistrot. Pour ce soir, j’avais eu ma dose d’émotions fortes. En glissant mes mains dans mes poches, mes doigts frôlèrent une boule de papier. Elle n’avait rien à faire là et je n’avais aucun souvenir de l’y avoir rangée.
La sortant, je la dépliai et y lus – Gabrielle Le Grangé – ainsi qu’un numéro de portable. Le sien, certainement. Mais qui était cette Gabrielle ? Et pourquoi n’avais-je aucun souvenir de notre rencontre ?
L’écriture était pourtant la mienne.
Ma mémoire était aussi fiable qu’une pile usagée. Je décidai de jeter le papier pour m’éviter des spéculations inutiles.
Tant pis, si c’est vraiment important, elle me rappellera !
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