Miroir
Chapitre 28
Alexandre 7/8
J’étais poursuivi par trois hommes noirs armés jusqu’aux dents. J’ignorais tout des raisons de cette traque, mais j’étais le gibier d’une véritable chasse à l’homme urbaine. Il faisait nuit et je courais à en perdre haleine à travers les rues de Paris. Jamais avant ce soir je n’avais considéré les gens comme des obstacles, mais il fallait le reconnaître, les rues grouillaient de monde.
Épuisé par cette course poursuite, je sentais mes forces m’abandonner. Il me fallait trouver une solution si je voulais rester en vie. Éviter les lignes droites me semblait être un bon début, car mes poursuivants gagnaient du terrain. Je n’étais pas une pointure en sprint, mais la peur décuplait mes facultés physiques.
À Montparnasse, c’était l’heure d’affluence des rendez-vous nocturnes. Des couples ou des amis se retrouvaient pour dîner, d’autres allaient au cinéma, certains se rendaient à la gare, bref, c’était une ville dans la ville. Et surtout un endroit bondé de personnes innocentes. En échappant à mes assaillants, j’avais déjà vu deux personnes se faire tuer à ma place.
Ces types ne reculaient devant rien. Ne craignant ni policiers, ni gendarmes, arme au poing, ils cherchaient à m’éliminer par tous les moyens disponibles dans leur arsenal de guérilla urbaine. J’étais l’ennemi public à capturer, mort ou vif. Apparemment, leurs commanditaires avaient dû payer une fortune, vu le mal qu’ils se donnaient pour m’avoir.
Mais quel était ce crime que je devais payer de ma vie ? N’ayant pas le temps de méditer sur le sujet, je quittai l’avenue du Maine en courant. Malgré les feux verts et le risque d’accident, je slalomais entre les voitures, sous les yeux apeurés des noctambules qui assistaient malgré eux à ma traque.
Je devais quitter ce quartier maudit. M’engouffrant dans la rue du départ, j’espérais rejoindre l’entrée du métro située face au cinéma Miramar. Comme un fait exprès, un groupe de touristes étrangers en sortait, bloquant l’accès avec leurs bagages volumineux. Tournant sur ma droite, je pris ensuite le boulevard du Montparnasse.
Des coups de feu retentirent, aussitôt accompagnés de cris d’horreur. Apeuré, je bousculais maintenant les promeneurs sans même leur demander pardon. M’engageant sur la droite après le restaurant belge, je courus jusqu’à la station Edgar Quinet.
C’était mon salut, ma seule issue.
Je commençais vraiment à fatiguer et ils étaient toujours sur mes talons. Mes muscles en surchauffe commençaient à me lâcher. Le corps raidi, je crus, durant un court instant, que mes jambes refuseraient d’avancer davantage. Le cœur au bord des lèvres, ma piètre condition physique, fruit d’un évident manque d’exercice, me rappelait à l’ordre. Sans doute un effet de mon imagination, mais j’avais parfois l’impression de sentir leur souffle sur ma nuque. Pourquoi diable fallait-il que la rue du Montparnasse soit en pente ? Mais qu’importait à présent ? L’heure n’était pas aux jérémiades.
Je poussai une dernière fois sur mes jambes.
Dans un effort désespéré, je parvins à atteindre la station. J’avais la bouche et la gorge sèches. N’ayant pas de titre de transport, je profitais de mon élan pour me faufiler derrière quelqu’un, une fois arrivé au bas de l’escalier. De nouveaux coups de feu me firent savoir que mes poursuivants n’étaient pas loin et j’eus un regain de tonus.
Merde.
Ce que je redoutais le plus arriva. Dans ma direction, il n’y avait pas de métro à quai ou à l’approche. Un appel d’air important m’indiqua l’arrivée imminente d’un métro circulant dans la direction opposée à la mienne. Sans hésiter, je descendis sur la rame où je me perdis dans un champ de maïs. Je m’enfonçai dans cette mer verte et or. Les feuilles me fouettaient le visage, mais je poursuivais ma progression. Enfin, j’aperçus une issue. Au bout d’une allée, je vis une lumière et m’y précipitai. À ma grande surprise, j’étais parvenu à traverser les rails et me hissai tant bien que mal sur l’autre quai, sous l’œil ébahi des usagers.
Courant en bout de quai, ma progression fut masquée par la venue soudaine du monstre de fer. Dans un crissement assourdissant, le métro s’arrêta et ouvrit ses portes. Me réfugiant dans le dernier wagon, je vis deux de mes poursuivants pester en s’apercevant qu’ils étaient du mauvais côté du quai. Soulagé, je m’apprêtais à souffler lorsque je vis le troisième homme à la mine patibulaire foncer vers moi.
Le nez collé à la vitre, il était dans l’avant-dernier wagon. Son air menaçant me faisait froid dans le dos. Son regard perçant me déshabillait, me mettant à nu face à mes peurs les plus enfouies. Alors, il se produisit l’impensable. Je n’avais qu’un bref sursis avant la prochaine station, mais il avait jugé ce délai trop important.
Me mettant en joue, il tira à travers la vitre. Le verre vola en éclats et les usagers se plaquèrent au sol en criant. Par réflexe, l’un d’eux tira le signal d’alarme, provoquant un arrêt brutal du métro. De rage, l’homme martelait la porte afin de rejoindre notre compartiment.
Accroupi, les mains sur les oreilles, je cherchais une issue. J’allai mourir. Il me fallait vite réagir. Regardant le sol avec attention, je vis une trappe que je n’avais pas remarquée auparavant. Je tentai de l’ouvrir, mais elle était verrouillée. Promenant mon regard autour de moi, je vis alors le cache de l’extincteur. Le volet était battant, et derrière, j’entrevoyais un passage.
Je ne savais pas où il me conduirait, mais mon problème était de chercher un moyen d’y accéder. La solution se présenta à moi tel un miracle. Par terre, une coupelle de porcelaine de Limoges, dorée à l’or fin, comportait un biscuit. À côté, un carton assorti présentait l’inscription suivante :
MANGE-MOI.
Étrange.
Je fus envahi par une impression de déjà-vu. Mon assaillant ayant presque réussi à passer de mon côté, je mangeai le biscuit sans me poser davantage de questions. Ma taille s’adapta alors à l’orifice et je pus m’y faufiler.
Il faisait très noir. Impossible d’obtenir des informations concernant l’endroit où je me trouvais. Cherchant une issue à tâtons, je me rendis compte que j’étais recroquevillé dans une malle. Poussant le couvercle, je me retrouvai à l’extérieur. Le décor étrange m’indiqua que je me trouvais maintenant dans la cache secrète d’un manoir hanté.
Je quittai la pièce, puis traversais les couloirs sombres et poussiéreux. Les peintures, agrémentées de toiles d’araignées, représentaient sans doute les héritiers du domaine à travers les âges. Sur mon passage, leurs regards interrogateurs se tournaient sur mes pas, intrigués par ma présence en ces lieux. Des bruits étranges à vous glacer le sang résonnèrent dans les couloirs puis ce fut le silence.
Une autre menace planait à présent au-dessus de moi. Invisible, puissante et démoniaque, elle m’observait dans ce labyrinthe où je m’enlisais. Les couloirs du manoir s’étaient métamorphosés en un dédale torturé dont je ne trouvais pas l’issue.
Seul dans les ténèbres, j’avançais sourd-muet et aveugle dans cette atmosphère glacée. J’avais froid et je grelottais à m’en disloquer les membres. Soudain, j’aperçus une faible lueur poindre à l’horizon. Un sentier étriqué et escarpé menait à cette source de chaleur. Heureux d’avoir enfin trouvé une sortie, je m’y précipitai avec joie.
Ma course fut alors freinée par un spectacle ahurissant. À l’aplomb d’une corniche abrupte, je me trouvais au-dessus d’un gouffre, véritable bouche de l’enfer où des créatures ailées crachaient des flammes en fuyant une menace imminente. En effet, passant à toute allure sous l’Arc de Triomphe – qui n’avait rien à faire en pareil endroit – deux engins de la brigade des sapeurs-pompiers de Paris étaient venus éteindre le feu en Enfer. Il y avait un Renault Midliner S 180 équipé BEMAEX, et un Renault Midliner M280. Toutes sirènes hurlantes, ils se frayaient un passage entre les coulées de lave en fusion, projetant de la neige carbonique sur les créatures paniquées.
Durant sa fuite, l’une d’entre elles poussa un flot ininterrompu de jurons en s’adressant à un nain manchot qui se soulageait sur ma jambe gauche comme un caniche. L’insultant à mon tour, le coup de pied qu’il reçut le projeta dans les flammes. Je venais de le tuer. Aussitôt englouti par le magma en ébullition, le nain fut happé par la masse en fusion et son corps fondit comme neige au soleil.
Alors un geyser cracha deux escarboucles qui atterrirent dans mes mains. Les pierres étaient si chaudes qu’elles me brûlèrent les paumes, et c’est à ce moment que je m’éveillai en sursaut.
3 heures 57.
Réveillé. Commentaire. Encore un cauchemar. Étrange. Pas comme les autres. Pas de fille. Pas La fille. Trois hommes. Une menace. On m’en veut. La police ? Non. Les autres. Ils sont déjà là. Ils sont revenus. Dans ma tête. Je les entends. Je crois qu’ils me cherchent. Ils sont trois. Ils m’en veulent. Je les effraie. Je les dérange.
Ils veulent me tuer. Mais ils ne peuvent pas. Ils ne doivent pas. Je n’ai pas fini. Le rituel est incomplet. J’ai peur. Leurs visages. Je ne les ai pas vus. Ils sont noirs. C’est tout ce que je sais. Je m’angoisse. Je crie.
— Au secours, aidez-moi !
« Que se passe-t-il trésor ? »
La voix !
Soulagé. Elle est venue. Pour moi. Pour nous. Elle me protégera. Ensemble nous serons plus forts. Plus forts que la Mort. Plus forts que les autres. Ils ne peuvent pas gagner.
— Je crois qu’ils veulent me tuer.
« Qui ? »
— Les autres. Ils en ont après moi. J’ai peur.
« Rassure-toi mon poussin, il ne te sera fait aucun mal. Mon cœur est tien et je n’accepterais pas de te perdre. Tu es à moi pour l’éternité. »
La voix !
Ces encouragements sont les bienvenus. Mais je traverse une mauvaise passe. Il va arriver quelque chose. Je le sais. Je le sens. Les autres ne sont pas loin. La Mort. Elle rôde autour de moi ! Je dois être prudent.
Je prends mon mp3. Je me cache sous mon lit. Play. Les premières notes me transpercent. M’angoissent. Elles me prennent aux tripes. La guitare me transporte. Aux enfers. Elle m’y emmène doucement. Je suis le martyr de Hadès. J’ai peur. Je veux changer de morceau. Mais je ne peux pas. Spencer Perceval de I Like Trains m’escorte dans l’Abîme.
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