Mon père
Chapitre 2.
2.
ÉTAIT-CE parce que je n’y croyais pas, ou que je ne voulais pas y croire ? Je n’ai pas pleuré lors de la mort de mon père. J’ai appris la nouvelle que j’attendais, car l’on s’y prépare toujours. Depuis l’enfance, lorsque l’on apprend que la mort existe, on pense à la mort des parents. Je suis restée ainsi, interdite, insensible, je ne ressentais rien sinon un grand vide d’émotion. J’aurais voulu pleurer, mais cela ne me touchait pas, ne m’atteignait pas. C’était comme une nouvelle qui ne m’aurait pas concernée, pour laquelle je me serais sentie désolée, mais pas affectée.
On me présentait des condoléances, mais de moi à moi, je savais qu’il n’y avait personne pour les recevoir.
C’était comme si j’avais perdu la mémoire, comme si j’étais frappée d’amnésie : la mort avait pris toute la place, ayant effacé les souvenirs. Elle s’était installée dans ma vie, simplement, discrètement, comme un animal domestique, comme un chat, elle ne disait pas un mot mais regardait, tournait autour de moi, de son pas suave, de ses gestes souples, de son port délicat, pour me captiver, me séduire, me surprendre.
Je n’avais plus d’enfance, plus de passé, plus d’avenir. Je ne savais plus qui j’étais. Mais si d’aventure on m’avait demandé ce qui n’allait pas, je n’aurais pas répondu. Je n’aurais pas fait le rapprochement entre ma détresse et cette grande fin du sens de ma vie, qu’était pour moi la mort du père.
Et tout d’un coup, lorsque j’ai reçu ce message, tout m’est revenu à la mémoire. Les images de mon père qui n’étaient pas là se sont révélées à moi, et les larmes lentement ont coulé sur mes joues.
Mon père au sourire éternel, gravé sur le visage. Mon père aux cheveux gris, mon père aux cheveux blancs. Mon père aux yeux clairs. Mon père au regard perçant.
Tous les jours, mon père se levait très tôt le matin et la maison frémissait, craquelait, dansait sous son pas. Les années passaient, et selon un rite immuable, mon père s’éveillait, faisait ses ablutions, buvait son café noir, puis il me saluait en disant : bien dormi ?, non pas comme une formule de politesse, mais pour réellement s’enquérir de mon sommeil. Tous les matins, c’était le même journal que mon père lisait, assis à la table de la cuisine. Ses yeux suivaient le texte, de page en page, au fil de sa vie. C’était le même disque que mon père écoutait, une sonate qui s’étirait dans la tristesse.
Au milieu de la table, était posée une petite lampe. Durant l’hiver, lorsqu’il faisait encore nuit, elle creusait les yeux et les joues de mon père, entourant son visage d’un doux halo. Les yeux de mon père brillaient sombrement dans la lueur du matin. La musique s’élevait, fervente, profonde, lorsque mon père buvait son café. C’était la mélodie du matin.
L’été, lorsque le jour se levait, vêtu d’un costume clair, touchant dans son élégance maladroite, un peu trop apprêtée, mon père se préparait à partir. Les mois d’hiver, mon père se couvrait d’un pardessus. D’un geste délicat, en baissant légèrement la tête de côté, il mettait un chapeau feutre à l’ombre duquel il abritait son visage.
Avant de sortir, il entourait ma tête de ses mains, et il posait un baiser sur mon front. Puis mon père se tenait près de la porte de la maison, il soulevait le lourd rideau pourpre, et avant de partir, il posait un deuxième baiser sur mon front, comme si nous allions nous quitter pour toujours, et il disait : sois bien. La porte se refermait, et j’entendais le bruit caractéristique de ses pas dans l’escalier. Alors je passais mon visage par la fenêtre, et je le saluais de la main. Il me regardait, la tête haute, souriant.
Et pourtant, dans ce regard, il me semblait qu’il y avait toute la tristesse du monde, et moi qui avais pour lui tout l’amour du monde, je me demandais quelle était la loi qui exigeait que les enfants quittent leurs parents. Par quel mystère fallait-il que père et fille fussent séparés dans la vie, lorsque leur histoire par les lois de la nature était une tragédie, lorsque longtemps ils vivent séparés par la mort ?
Ainsi, grâce à la lettre de Paul M., les images revinrent à ma mémoire, et je compris que l’oubli dans lequel je vivais était le signe du sceau dont mon père avait marqué ma vie.
On ne peut pas mesurer tout ce qu’un père donne, lui qui disait qu’on ne donne que ce qu’on n’a pas. Un père, lorsqu’il transmet, a le souffle éternel. Les lumières s’incarnent dans ses yeux. Lorsqu’il parle à son enfant, la flamme de l’Histoire ne s’éteint pas, mais s’allume et l’anime.
C’est ainsi que mon père survivait à travers moi.
C’est ainsi que je le voyais, et c’est pourquoi je n’ai pas pleuré lorsqu’il est mort, car en moi il était vivant, si vivant que je n’existais plus que par sa présence, si vivante que lui, qui était mort, était plus réel que moi : j’étais devenue mon père.
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