Mon père
Chapitre 11.
11.
MON deuxième ami fut un homme mauvais et détestable. Au début de notre histoire, je ne ressentais pas une grande inclination pour lui, et je recevais son amour comme un cadeau dont je me serais passée. Ce ne fut que lorsqu’il commença à se désintéresser de moi que je devins vraiment captive.
Il me disait alors que j’étais laide, que je n’avais plus un corps de vingt ans, que j’étais grosse. Il me faisait comprendre qu’il ne me désirait plus, mais que c’était à cause de cela. Moi-même, je détestais mon corps. Ce corps, devrais-je dire, car je n’avais pas le sentiment de mon corps. Je ne le connaissais pas, il n’existait pas pour moi. Il n’était qu’au gré du regard des autres ; c’est ainsi qu’il devenait réel, tangible, visible. Parfois je surprenais un regard : c’était vrai que j’étais grosse. J’étais grosse des mouvements que je ne faisais pas pour sortir de l’enfance. Je me suis enveloppée car je ne voulais pas être une femme, car je voulais être un fils pour ne pas transporter le poids du père, le fardeau des siècles, et pour pouvoir être le chef de ma propre lignée, l’origine de mon histoire et de ma descendance – mais quand on est une femme, on ne peut pas.
Pour susciter son amour, je tentai de le rendre jaloux. Mais lorsque je lui parlai d’un autre homme qui semblait avoir de l’intérêt pour moi, il me dit que jamais je ne pourrais le séduire. Il ne m’expliqua pas que cet homme n’était pas assez bien pour moi, mais que moi, je n’étais pas assez bien pour lui. Ainsi, il choisissait de prendre parti pour un autre que moi, un inconnu sur lequel se portait naturellement son estime.
À tous, il disait aussi que j’étais un poids, une charge, qu’il fallait sans cesse s’occuper de moi. Moi, je n’avais jamais vraiment voulu être avec lui. Moi, j’avais établi ces relations afin qu’il remplît la fonction d’« ami », pour ne pas être seule, tout en ne vivant pas en couple.
Je devins si malheureuse que j’en perdis la notion des valeurs, de ce qui se fait, ou de ce qui ne se fait pas, de la limite que je pouvais mettre à ce que je pouvais supporter. La moindre requête de ma part l’insupportait, et déclenchait des torrents de haine. Que je lui demande de me déposer quelque part le matin, et c’était des hurlements, parce que, disait-il, je ne faisais attention qu’à moi, j’étais égoïste et n’avais pas d’égard pour son travail. Que je pousse un cri d’effroi, et c’était une remarque acerbe concernant mon « hystérie ». Que je fasse appel à lui, parce que j’avais peur de rester toute seule dans l’appartement, et c’était des discussions à n’en plus finir, sur mon état de faiblesse et de dépendance totale, et mon incapacité de m’assumer. Avait-il raison, dans le fond ? Avait-il totalement tort ? Je ne savais pas, je ne savais plus.
Un jour, à une soirée que donnait l’une de ses collègues, mon ami dit bien fort que j’étais ivre. Alors notre hôtesse lui répondit : « Tout le monde ici se demande comment une fille aussi gentille peut être avec toi. » Cette simple remarque me bouleversa, car elle révélait une tout autre perspective, une vérité éclatante qui n’était pas présente dans l’univers claustrophobe de l’histoire dans laquelle j’étais enfermée. Peu à peu, il m’avait coupée du reste du monde, de mes relations, de ma famille.
C’était vrai que j’étais gentille, et c’était vrai que je buvais. Je buvais car je vivais avec quelqu’un qui n’était ni ami, ni homme, ni mari.
Ce que ses yeux et sa bouche me disaient depuis longtemps, c’est qu’il ne croyait plus en moi moralement, qu’il n’avait pas d’estime intellectuelle pour moi, et qu’il ne voyait pas ma féminité.
Un soir, mon ami refusa de rester avec moi alors que j’avais peur dans la nuit. Puis, lorsque j’insistai, il se mit à parler pendant des heures, sans pouvoir s’arrêter. Les mots sortaient de sa bouche, par saccades, tels des hoquets de haine. Je le regardais, incapable de le calmer, me perdant moi-même dans son égarement. J’aurais voulu, à cet instant, apprivoiser le petit animal sauvage de la folie : ce serait, au lieu de ce qui nous séparait, ce qui nous réunirait, ce qui nous souderait. De l’amour, il était difficile de savoir ce qu’il en restait.
Mon ami, quelques jours plus tard, sans doute pour se racheter de cette scène terrible, décida de me présenter à ses parents. Après cette visite, pour la première fois, nous parlâmes de mariage, mais il me dit que nous avions « de sérieux problèmes ». Puis il me dit que ses parents m’aimaient beaucoup, et que j’avais « gagné leur cœur ». Cependant, lorsque je lui demandai s’il voulait m’épouser, il répondit qu’il hésitait.
À ce moment, je me mis à penser concrètement à quitter mon ami. Mais à l’idée de la séparation, je ne ressentais qu’un grand désespoir. S’il n’existait plus pour moi, je me retrouvais face à moi. En un sens, il me protégeait de la réalité, ou de l’insanité.
Ce fut alors que mon père vint me voir. Mon père me demanda ce qui n’allait pas, et, selon sa formule, « ce que je devenais », un peu comme si j’étais une vieille amie qu’il n’avait pas vue depuis un certain temps, et un peu pour me faire comprendre que nous nous éloignions – c’est-à-dire que je m’éloignais. Lorsque je parlai à mon père de mon ami, et de nos projets de mariage, il se fâcha, et sa voix trembla de rage ou de sanglots peut-être. « Tu sais, dit-il, je le déteste. Je ne peux pas admettre ce qu’il te fait. » Mon père ajouta : « Il te fait perdre ton temps, ta jeunesse, ta beauté. »
Mais quel genre d’homme voulait-il pour moi ? Il ne le disait pas.
Lorsque je fis part à mon ami des critiques formulées par mon père, il me demanda de choisir entre mon père et lui, c’est-à-dire de ne plus voir du tout mon père, et de ne plus lui parler. Cela m’était impossible : il me semblait que si je ne voyais plus mon père, je perdrais tout. Je ressentis un sentiment profond d’annihilation, d’annulation de moi-même. Je ne m’aimais plus. Alors je me dis : je ne peux pas supporter cela. Non, cela, c’est bien la limite du supportable. Nous avons atteint la fin, et je ne peux plus continuer.
J’avais l’impression que j’étais malade, mais je ne savais pas exactement de quoi. Je ne savais pas que j’étais malade d’avoir un père.
Toutes les femmes ont un père : il faut bien comprendre ceci, qui n’est pas une évidence. Toutes les femmes ont un père : cela veut dire que toutes les femmes sont condamnées au malheur.
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