Mon père

Eliette Abécassis · Chapitre 11 sur 22

Pages du PDF

Mon père

Chapitre 12.

12.

 

– ET ensuite ? a dit Paul M.

– Il est tard, ai-je répondu, car j’avais beaucoup parlé, et j’étais fatiguée. Il est temps de dormir à présent.

Mais Paul M. ne s’avouait pas vaincu :

– Héléna, dit-il, pourquoi, à ton avis, mon père et ma mère n’ont-ils confié leur histoire à personne ?

Paul M. m’a considérée sans rien dire, avec cette curieuse façon qu’il avait de me parler avec les yeux, comme si j’étais pour lui une voix intérieure, et je me suis dit que c’était peut-être cela, une relation fraternelle : un dialogue entre soi et une autre partie de soi-même. J’ai réfléchi un moment.

– Et ta mère, s’est-elle mariée ?

– Non, a dit Paul M. Et ton père, était-il heureux ?

– Heureux… Non, je ne crois pas… Il travaillait beaucoup, beaucoup trop, tout le temps. Il avait des problèmes d’argent. Je crois qu’il a fait des sacrifices considérables à cause de cela…

Enfant, je rêvais que mon père un jour s’arrêtât de travailler. Sa boutique ne lui rapportait pas beaucoup, et il courait toujours à droite et à gauche pour trouver de quoi subsister. Moi, je me sentais coupable et redevable. Coupable de mon existence de bouche à nourrir, et redevable devant tout ce qu’il faisait pour moi, dans son amour infini de père, infiniment responsable.

C’est à l’adolescence que je commençai à penser que je devais m’occuper de lui. Je croyais que sa tristesse venait en partie du fait qu’il était pauvre, et que la pauvreté lui pesait. J’ai toujours eu beaucoup de tendresse pour les clochards, car ils me rappellent mon père dans leur désespérance, et c’est pour cette raison que moi-même, je tenais à rester pauvre, parce que mon père fut toujours démuni, alors tout l’argent que je gagnais, c’était pour lui, c’était à lui que je le donnais. Mes amis voulaient m’empêcher de lui remettre de l’argent mais moi, je disais que c’était pour lui que je gagnais ma vie.

J’eus un nouvel ami, qui travaillait dans la même entreprise que moi, mais qui ne supportait pas l’idée que je puisse entretenir mon père. C’est pourquoi nous nous disputions si souvent, et toutes nos dissensions concernaient l’argent. Mon ami avait élaboré un calcul stipulant que l’argent que je donnais à mon père était de l’argent pris à nos futurs enfants. C’était donc un vol. Mais je lui expliquai que si je gagnais de l’argent, c’était dans le but de le donner à mon père, car mon père remboursait sa dette à son père, qui était pauvre, et moi je remboursais la dette de mon père à son père. Et si je n’avais plus cette motivation, alors je ne gagnerais plus d’argent. Donc pas d’argent non plus pour la descendance, les enfants de mon ami. CQFD.

Mon ami et moi, au bout de quelques mois, avions décidé de vivre ensemble. Mais lorsque nous avons commencé à visiter des appartements, je m’aperçus que mon rêve n’était pas de posséder une maison : c’était de pouvoir en trouver une pour mon père. Dans le fond, mon ami avait raison d’être jaloux, car je voulais d’abord offrir un appartement à mon père, et lui, il me demandait de nous en acheter un, et je ne voulais pas, car je voulais une maison pour mon père.

Sans que mon père me le demande, j’utilisai l’emprunt, et je lui achetai un appartement.

Mon père, je lui faisais confiance, je lui donnais tout, absolument tout, sur un battement de cils, mon ami, cela faisait deux ans qu’il voulait que je change, et je restais dans ma pièce minuscule.

C’était ainsi, je donnais tout à mon père, et mon ami, je le laissais dans ses demandes et ses attentes, et je ne lui faisais pas confiance. Je le soupçonnais même d’être intéressé vis-à-vis de moi. Avec lui, j’étais mesquine, pingre, inflexible. Avec mon père, j’étais généreuse. Pour lui, je comptais tout, à mon père, je donnais tout. Pour lui, je ne voulais faire aucun effort, ne rendre aucun service, pour mon père, j’aurais tout offert, jusqu’à ma dernière chemise. J’étais le Père Goriot de mon père ; bien qu’étant sa fille. Devant mon ami, j’étais avare de tout, de mon temps, de mes sentiments, de toutes mes possessions. Mon amour pour mon père était inaltérable, mon amour pour mon ami était toujours incertain. Au moindre mot, je menaçais de le quitter, à mon père, je pardonnais tout. Mais je me disais qu’on ne pouvait pas aimer tout le monde comme son père. Alors mon ami devint fou de jalousie, fou de haine, fou de tristesse, fou.

Lorsque je voyais mon père, je ne le disais pas à mon ami, qui avait fini par m’interdire ces rencontres.

Un jour, mon ami me dit qu’il voulait me parler, que c’était important, que nous devions avoir une discussion. Alors il m’annonça que tout le problème venait de mon père.

– Quel problème ? dis-je.

– Notre problème, répondit-il. Ton problème.

Selon lui, c’était là toute la difficulté. C’était le cœur du débat, disait mon ami. La source de tout. Puis mon ami me demanda très clairement de choisir entre lui et mon père.

Alors je me dis que mon ami, avec toute son intelligence, n’avait rien compris à mon père. Le quitter : c’était la seule solution.

Rien n’est jamais acquis dans l’amour, tout peut s’écrouler en un jour, une soirée, une phrase. On passe son temps à bâtir, et l’amour, c’est un château de cartes qui s’effondre d’un geste, d’un souffle, ou d’un mot malheureux.

La dernière fois que nous nous vîmes, mon ami me dit : « Tu ne pourras donc jamais construire de famille ? Tu restes attachée à ton père, c’est pourquoi tu n’auras pas d’enfant. »

OceanofPDF.com