Mon père
Chapitre 14.
14.
– RACONTE-MOI, disait Paul M. alors que les premiers vrombissements des voitures annonçaient que l’aube se levait sur la ville endormie. Parle-moi encore de lui. As-tu connu sa famille ? Quand il est né ? Quand est-il arrivé à Paris ? Est-ce qu’il te parlait de son enfance ?
Mon père, souvent, me racontait des histoires d’enfants qui vivaient en bande, qui jouaient ensemble après l’école, qui partaient marcher à la campagne, et qui se battaient avec leurs voisins.
C’était le temps heureux de sa jeunesse, aux saveurs délicates de thym, de menthe et d’olive, une ville de soleil, des portes et des fenêtres toujours ouvertes, des grands seaux d’eau sur les sols, des arcades abritant boutiques et sculpteurs, des potiers moulant l’argile, des femmes à la peau cuivrée, et des mendiants éternels que chacun connaissait.
C’était une époque dorée, un temps mythique où les amis étaient la famille, et la famille était amie. Il y avait des sorties entre jeunes gens, de longues randonnées en forêt, des escapades au bord des rivières.
Et dans l’histoire du père, il y a aussi de la souffrance. Il y a l’homme qui quitte les rivages de sa ville natale. Loin ! Les forêts odorantes, les grands arbres et les chemins tortueux, et plus loin encore, la petite maison, et derrière, ses vallons, ses montagnes aux hauts plateaux, un horizon transparent. Dans la mémoire du père, il y a les fleurs, les ruisseaux, les eaux vertes et bleues perdues dans les brumes des montagnes. Dans l’histoire du père, il y a une ville, un quartier, une maison, que l’on laisse derrière soi, avec sa destinée, chaque expérience, avec sa grandeur et sa misère, achevée, close à présent en cet espace lointain. La rue du père, si souvent visitée par l’imaginaire, au dessin sinueux, aux bruits et aux odeurs de cuisine, aux discussions de fenêtre à fenêtre, moments précieux, autant d’indices de l’existence humaine, et tout cela emplit le cœur du père d’une sourde nostalgie, d’un pincement qui ne doit jamais, plus jamais le quitter.
Il y a dans la mémoire du père une précision incroyable qui décrit l’enfant que fut le père, et qui remplit l’imagination de l’enfant qui l’écoute, à se représenter les lieux, les maisons, les visages comme s’il les reconnaissait. Le père a fait naître pour son enfant un compagnon, un ami d’enfance, un frère, qui n’est autre que lui.
Dans l’histoire du père, il y a une mère qui vend des épices, et un père âgé. Dans l’histoire du père, il y a une grande misère ; celle des petites gens, des gens simples, des villageois. Puis dans la vie du père, il y a le départ, l’errance dans les villes, la pauvreté, et c’est aussi la force inouïe de vouloir autre chose, de vouloir une descendance, malgré l’absurdité de la vie. C’est l’ailleurs du père.
Dans l’histoire du père, il y a ce père lointain, mais proche, cet homme long et maigre sur la photo imaginaire, cet homme aveugle posé sur sa canne, cet homme pieux, qui chante et lit les prières, et le père du père tend la main pour qu’on la baise, en grand habit, comme l’avaient fait son aïeul et tous ses ancêtres vénérables. Et le père du père lui apprend les chansons par son père enseignées, avec la musique qui rythme, et dans la mémoire du père, il y a la place près de la fenêtre soudain vide, avec seulement son coussin brodé, et beaucoup de tristesse et de miséricorde, mais le père du père dort tranquille car son fils était là pour le remplacer. Et mon père, qui allait lui succéder ?
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