Mon père
Chapitre 4.
4.
ALORS j’ai cherché dans ma mémoire toutes les phrases de mon père, et elles étaient là, gravées, presque à mon insu, dans mon esprit, gardées, conservées, imprimées comme sur un livre dont je pouvais feuilleter les pages. Mon père n’a jamais écrit de livre : il était un homme de paroles. Je l’ai toujours regretté car je craignais que ses mots ne restent pas. En fait, j’avais peur que mon père ne fût pas éternel. J’étais terrifiée par l’idée de sa mort. Enfant, lorsque j’ai appris que la mort existait, j’ai demandé à mon père au sujet de chaque personne que je connaissais si elle allait mourir, et mon père, inéluctablement, répondait par l’affirmative. Mais je n’ai pas osé lui demander si lui aussi allait s’en aller, car je craignais de le vexer. C’est pourquoi pendant longtemps, je suis restée dans le doute qu’il fût mortel, et dans l’espoir que lui du moins échapperait à cette horrible fatalité.
En retrouvant inscrites en moi les phrases de mon père, je me suis rendu compte que le livre de mon père, c’était moi : de la même façon que les livres sont les enfants de l’écrivain, les enfants sont les livres des pères. Et enfin j’ai eu la réponse à ma question : l’immortalité de mon père, c’était moi.
Mon père m’a appris que le langage est essentiel pour l’homme, car c’est par la parole que l’homme a accès au monde. Mon père disait : bien s’exprimer, c’est difficile. Mon père disait : les mots sont les maîtres de la pensée.
Mon père disait : il ne faut pas oublier que nous avons des ancêtres. Mon père disait : la présence de notre passé est si proche que l’on peut tendre la main pour y toucher.
Mon père disait : l’extase, c’est l’art qui peut la procurer, et l’amour aussi.
Mon père disait : on ne peut pas être heureux, on peut être joyeux.
Mon père disait : pour les rencontres d’amour, c’est troublant de penser que finalement, c’est le hasard qui décide seul. Mon père disait : il ne peut y avoir plusieurs amours absolus. Mon père disait : l’amour, quand on est jeune, est d’une violence inouïe, absurde, et après, on devient sage. Mon père disait : l’amour fou, c’est un des grands événements de la vie, comme la poésie à son plus haut niveau.
– Moi, dans ma vie, a dit Paul M., je n’ai pas eu plus de trois amis. Et je n’ai pas été heureux, même si parfois j’ai pu être joyeux.
Paul M., en disant ces mots, a eu l’air très triste, et j’ai senti qu’il était un homme blessé. Il m’écoutait avec une telle attention que j’ai compris qu’il était en train de se recréer une mémoire à travers les souvenirs que je lui confiais comme des cierges dans l’obscurité, comme des bijoux anciens sortis d’une boîte de bois peint. Il s’imprégnait de mon passé, il se nourrissait de ces mots comme un affamé à qui l’on sert un mets raffiné.
Alors j’ai réfléchi, essayant de rassembler pour lui les fragments épars des mots de mon père, et soudain, les souvenirs me sont revenus, et l’un appelait l’autre, comme son ami, le prenait par la main, et l’entraînait dans la ronde de la mémoire, où chaque mot évoque l’autre, et ainsi de suite à l’infini. Je parlais ainsi, et par ma bouche les phrases de mon père étaient dites à nouveau, et à travers ses expressions, c’était lui, c’était lui que j’incarnais, c’était son esprit et sa volonté. Car les mots sont les seuls à pouvoir faire revivre les morts, et le vrai miracle de ressusciter ceux qui ne sont plus, comme celui de la création, n’est autre que le miracle de la parole, lorsqu’elle ne s’oublie pas.
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