Mon père

Eliette Abécassis · Chapitre 8 sur 22

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Mon père

Chapitre 9.

9.

 

LE lendemain, je me suis réveillée de cette nuit sans sommeil avec la décision d’aider Paul M. dans sa recherche, malgré ma peur, malgré ma frayeur devant l’inconnu, et avec l’étrange conviction que cette quête était inéluctable.

Nous avons cherché dans l’annuaire le numéro de téléphone de Madeleine S., l’amie de mon père et de la mère de Paul M. Nous avons trouvé plusieurs personnes de ce nom à Paris. Après deux essais infructueux, nous avons eu Madeleine S., et nous lui avons demandé si nous pouvions venir la voir. Lorsque nous lui avons dit qui nous étions, il y a eu un silence au bout du fil, un silence durant lequel nous avons retenu notre respiration. Nous étions les enfants de Georges B. Les enfants : comme c’était étrange.

Madeleine S. nous a reçus dans un intérieur suranné, surchargé de bibelots et de photographies anciennes. C’était une vieille dame aux rides profondes et aux yeux gais, une femme énergique, au regard ardent. À en juger par les photographies accrochées dans des cadres, ou posées sur les lourdes commodes de bois, elle avait des enfants, et des petits-enfants. Mais quelque chose en elle semblait ailleurs, comme si elle était perdue, malgré le sourire et les cheveux rouges flamboyants comme des flammes dans un âtre. Peut-être était-ce simplement la vieillesse : les vieux ont souvent l’air ailleurs, comme s’ils étaient déjà de l’autre monde. Elle s’est affairée pour nous servir le thé, active, mobile, nous regardant à la dérobée. Et moi je la considérais avec un mélange d’admiration et de jalousie : car cette femme, qui avait connu mon père, savait quelque chose sur lui que je ne savais pas. Elle était un indice dans le mystère de son passé, une pièce du puzzle de sa vie, elle était comme un morceau de mon père.

Pendant qu’elle nous servait, je me demandais ce qu’elle allait nous révéler, et comment Paul M. allait réagir. Allait-elle nous dire que sa mère avait rencontré mon père, puis qu’ils s’étaient quittés, que mon père n’avait plus voulu d’elle après ce qu’il croyait être une rencontre de passage, et qu’il n’avait jamais désiré entendre parler de leur fils, Paul M. ? Allait-elle nous dire que mon père à cette époque ne voulait pas avoir d’enfant ? Ou allait-elle nous révéler quelque chose qui changerait la vision que j’avais de mon père ?

Madeleine S. savait pourquoi nous étions là. Mais elle semblait s’égarer au gré des souvenirs proches et lointains. Elle nous a raconté ses voyages avec force détails. Était-ce parce qu’elle voulait éviter le sujet, ou était-ce parce qu’elle était déjà âgée ? Toujours est-il que nous avons entendu, pendant deux longues heures, les récits de Madeleine S., et moi je me demandais quand elle allait en venir au pays du père. D’ailleurs, quel est le pays du père ? Pays imaginaire, pays où l’on ne va pas, pays où l’on voudrait toujours aller, mais pays lointain. Pays des contes de fées, pays magique et ancien, très ancien, ce pays, peut-être, n’existe pas.

Lorsque j’ai demandé à nouveau à Madeleine S. de nous parler de mon père, et de la mère de Paul M., elle m’a considérée d’un air presque consterné.

– Vous voulez savoir, n’est-ce pas ?

Ses yeux se sont voilés, comme si elle contemplait un lointain horizon.

– Héléna, dit-elle brusquement, était une femme exceptionnelle, très belle, très courageuse, qui aimait Georges. Et lui aurait tout donné pour elle.

– Mais pourquoi ne se sont-ils pas mariés ? Pourquoi ne sont-ils pas restés ensemble ?

Il y a eu un silence pesant, durant lequel chacun a regardé ailleurs. Puis Paul M. et moi nous sommes lancé le même regard. Nous avions envie de continuer, de lui poser d’autres questions, mais à la fermeture de son regard, nous avons compris que ce serait difficile.

Et pourtant comme nous voulions savoir. Et combien de questions appelait cette réponse. Ils avaient eu un enfant ensemble. Pourquoi, s’ils s’aimaient, se seraient-ils quittés ? Et pourquoi ce secret, par eux deux si bien gardé, quel était le sens de ce mystère ? Pourquoi n’en avoir jamais parlé, durant toutes ces années ?

– Vous savez, a dit Madeleine S. en me regardant d’un air étrange, Héléna n’a pas connu son père, qui l’a quittée lorsqu’elle était une enfant.

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