Mon père
Chapitre 5.
5.
– JE suis né en mai 1942, a dit Paul M. lorsque je lui ai demandé de me parler de lui. J’ai été élevé par ma mère dans une petite ville du nord de l’Italie. De mon père, elle ne m’a jamais rien dit. Lorsque je lui posais une question, elle répondait qu’elle avait connu mon père pendant la guerre, puis qu’ils s’étaient perdus de vue après ma naissance. Longtemps elle avait cherché sa trace, mais elle ne l’avait jamais retrouvé, et elle n’avait pas eu de nouvelles de lui non plus. Peut-être était-il mort, peut-être était-il vivant quelque part ailleurs, dans un autre pays, elle ne le savait pas. À chaque fois que je lui demandais comment il s’appelait, elle répondait qu’elle l’ignorait, qu’il avait pris un autre nom, un prénom, et qu’elle n’en savait pas plus. Puis j’ai compris que cette demande la tourmentait, la faisait souffrir, alors j’ai arrêté de la questionner, et c’est devenu comme un non-dit entre nous, un tabou, et je me suis promis de ne plus jamais lui poser de question personnelle.
À ces mots, Paul M. a marqué une pause.
– Lorsque ma mère est morte, c’était il y a deux ans…
– Deux ans, comme mon père.
Ses lèvres ont tremblé légèrement, et lorsque son regard s’est voilé, j’ai reconnu, le cœur meurtri, les signes de l’émotion chez mon père.
– Croyez-vous qu’elle ait pu apprendre la mort de mon père ?
– En tout cas, avant de mourir, elle m’a donné le nom de votre père. Alors j’ai compris qu’elle m’avait menti, et que, pendant toutes ces années, elle ne voulait pas que je puisse le retrouver. Elle avait peur que je le rencontre avant sa mort car elle ne voulait pas le revoir. Je n’avais que ce nom, Georges B., alors j’ai envoyé des courriers à toutes les personnes qui s’appelaient ainsi en France. J’ai eu beaucoup de réponses négatives, et enfin, j’ai eu la vôtre.
Il y a eu un silence.
– Que puis-je vous dire d’autre ? poursuivit Paul M. Je n’ai pas eu une vie facile. Ma femme s’est suicidée, après des années de dépression.
Je remarquai que ses mains tremblaient légèrement, sans qu’il pût l’empêcher.
– Vous avez des enfants ?
– J’ai un fils qui est parti faire ses études aux États-Unis.
– Comment s’appelle-t-il ? ai-je dit, en prenant conscience subitement que ce fils était mon neveu.
– Marco Felipe, a répondu Paul M. Nous lui avons donné deux noms.
– Qu’est-ce qu’il étudie ?
– L’informatique.
Il a sorti une petite photographie de son portefeuille et il me l’a montrée.
– Cela fait deux ans que je ne l’ai pas vu.
Comme c’était étrange : ce garçon au teint mat et aux yeux sombres, différents de ceux de Paul M., ce jeune homme dont je venais d’apprendre l’existence, voici que je rêvais de lui parler, de le connaître, de savoir ce qu’il faisait de ses journées, ce qu’il aimait bien manger, ou encore s’il avait une amie ou une femme.
– À présent, a repris Paul M., j’ai pris ma retraite – je travaillais en tant qu’ingénieur à Milan – et je vis seul.
– Mais que voulez-vous de moi ? lui ai-je soudain demandé, en lui rendant la photographie qui me rappelait l’autre, celle que j’avais trouvée dans la veste de mon père. Voulez-vous seulement que je vous parle de mon père ? Ou peut-être êtes-vous à la recherche de quelque chose ?
En prononçant ces mots, je fus surprise par l’effroi qu’ils suscitaient en moi. Alors seulement j’ai compris ce que j’avais voulu dire.
– Si vous venez pour réclamer un héritage, sachez que mon père n’a laissé derrière lui que des dettes.
– Vous n’avez pas bien compris, a répondu Paul M.
Ses yeux clairs se sont assombris, ses poings se sont fermés et sur son front se sont dessinées deux barres horizontales. J’ai pensé qu’il faisait des efforts pour contenir sa colère et sans pouvoir la contrôler, j’ai senti monter en moi une peur archaïque d’enfant qui va être grondée, ou frappée.
– Mon père, a repris Paul M., en appuyant sur le « mon », comme s’il ne s’agissait pas du même père, pendant la guerre, a rencontré ma mère. Ils ont vécu ensemble, puis ils se sont séparés, après avoir eu un enfant – moi. Juste après. Je voudrais comprendre pourquoi. Pourquoi mon père a quitté ma mère, pourquoi mon père ne m’a jamais reconnu, pourquoi ma mère m’a menti toute sa vie sur mon père, et pourquoi mon père vous a menti à vous, sa fille.
– Et comment puis-je vous aider ? ai-je répondu. Que sais-je, moi, de tout cela ? Mon père était un homme secret, vous le savez bien.
– Un homme qui gardait bien ses secrets. Un homme capable de cacher l’existence d’un fils pendant toute une vie…
– Si vous êtes venu ici pour ternir la mémoire de mon père, je vous préviens, ce n’est pas la peine de rester.
Je me suis levée, les mains tremblantes, le cœur battant. J’étais prise de panique. Je n’avais dit à personne que j’allais rencontrer Paul M. De toute façon, à qui l’aurais-je dit ? Cela faisait longtemps que je ne voyais plus grand monde.
Que savais-je de cet homme, que j’avais invité chez moi, en plein mois d’août, où tous les voisins étaient absents ? Et si c’était un fou, un psychopathe, un meurtrier ? J’ai regardé autour de moi, à la recherche d’une arme quelconque pour me défendre, mais il n’y avait rien, et Paul M. avait une carrure nettement supérieure à la mienne.
– Partez s’il vous plaît, ai-je imploré, en essayant de maîtriser le tremblement de ma voix.
Non, Paul M. ne se levait pas. Il me considérait avec attention, inflexible, comme s’il était en train de réfléchir, mais à quoi ? Nous nous sommes regardés ainsi, pendant plusieurs longues minutes, prêts à nous défier. Puis Paul M. s’est levé lentement, et il s’est avancé vers moi, qui reculais, nouée par la peur.
– De cette époque, a dit Paul M., d’une voix qu’il s’efforçait de rendre parfaitement neutre, ma mère a gardé quelques souvenirs, et une amie, Madeleine S.
Alors j’ai compris, à sa détermination calme, que Paul M. était venu pour savoir si mon père – son père – les avait abandonnés, lui et sa mère. Mais surtout, il voulait savoir s’il l’avait aimé.
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