Mon père

Eliette Abécassis · Chapitre 7 sur 22

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Mon père

Chapitre 8.

8.

 

J’ÉTAIS perdue dans la ville, le matin, l’après-midi ou la nuit, et je voulais que quelqu’un vînt me chercher : c’était ma vie après l’enfance. Mais celui que j’appelais ne pouvait pas, ou ne voulait pas, ou pire encore, je l’appelais pour lui dire de venir m’accompagner, m’aider, me sauver, et tout de suite récuser cette demande dont j’avais honte : remplir le manque du père.

Ainsi, j’errais sans fin dans la ville, ne reconnaissant plus personne ni plus rien, j’errais, terrifiée, menacée, dans un monde imaginaire où tous m’en veulent, et j’errais, dans une cité hostile remplie de bandits, de serpents, de monstres cherchant à me dévorer, de voitures qui s’arrêtaient, et d’hommes qui me poursuivaient, et j’étais sans fin à la recherche de celui qui me ramènerait, promenant ma peur, criant ma douleur, accrochée au téléphone pour garder le lien, le contact, désespérée, seule au monde, abandonnée, ayant fait tous les efforts pour l’être et le reprocher à celui qui ne venait pas.

Celui qui ne venait pas, c’était mon ami, et je finissais par venir à lui pour lui dire ma haine, ma rage, ma fureur. Quelle fureur ? Quelle envie ? Qui était celui qui ne venait pas ? Quel était le rôle de chacun dans ce drôle de jeu dont j’étais l’actrice et la victime ? C’était toujours le même jeu : le je du père.

Un jour où j’étais perdue dans la rue, je ressentis un vertige immense, et je perdis connaissance. Après plusieurs tentatives, je m’aperçus que je ne pouvais plus sortir seule de chez moi, pas même pour chercher du pain, pas même à la pharmacie, juste en face. N’empruntant pas les trottoirs qui me faisaient peur, je ne prenais pas non plus les transports en commun. Je n’avais pas de voiture, je ne savais pas conduire.

Depuis que j’avais quitté la maison de mon père, j’avais du mal à me mouvoir dans l’espace de la vie quotidienne. J’avais quitté mon père, mais c’était pour ma chambre, j’avais quitté mon père, mais je ne pouvais voir personne, j’avais quitté mon père, mais je ne savais pas sortir et j’étais comme une enfant, j’avais quitté mon père, mais c’était pour de faux, j’avais quitté mon père, mais mon père était en moi, et sa loi aussi. Si je sortais, je suffoquais, j’étouffais, je tombais. Je ne pouvais pas aller faire des courses ; acheter des habits, ou des objets, tout m’était impossible. Dès que j’étais dehors, la rue, les immeubles et les passants se mettaient à tourner autour de moi, j’allais mourir. Je restais dans mon appartement, puis progressivement, je me retirai dans ma chambre. Je ne marchais plus que dans ma pièce, d’où je ne pouvais m’extraire, comme une prison dans laquelle je me cloîtrais toute seule.

La peur de la rue fut telle que je fus obligée de poursuivre mes études par correspondance. Ainsi, j’avais le droit de travailler, de lire, de prendre le téléphone, mais il m’était défendu de sortir pour voir des gens ; comme dans la maison de mon père. Je pouvais recevoir, mais pas dormir ailleurs ; comme dans la maison de mon père. Je pouvais lire, écrire, travailler, mais je ne pouvais pas me promener seule ou avec des amis ; comme dans la maison de mon père. Je pouvais simplement dire au revoir du coin de ma fenêtre. Mais là, dans la ville, il n’y avait plus personne, plus de père, et j’étais une adulte, et la ville me faisait peur : en fait, c’était la vie.

Lorsque j’étais enfant, le premier jour de classe, mon père m’a accompagnée. Je ne voulais pas aller à l’école. En arrivant devant la porte, j’ai vu la salle, les élèves et la maîtresse, et j’ai pleuré. Je voulais revenir à la maison. Mon père m’a raccompagnée. Il me semble que dans ma vie, je n’ai fait que rejouer cette scène.

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