Mon père
Chapitre 22.
22.
CE fut pour moi comme un réveil. J’avais l’impression d’avoir été dans un sommeil ou dans un rêve, et les souvenirs me revenaient, tels des moments irréels. Souvent c’est ainsi : les événements les plus importants de la vie paraissent avoir été vécus dans un rêve, et ce sont les faits les plus insignifiants qui sont les plus tangibles.
– Tu sais, Paul, ai-je dit, à l’aéroport. Je dois te demander pardon.
– Me demander pardon ? Mais pourquoi, Héléna ?
– Il y a quelque chose que je t’ai caché.
– Que m’as-tu caché ?
– Lorsque ton père est mort, il avait ta photo sur lui.
Alors Paul m’a regardée devant la rambarde en souriant, et les larmes coulaient le long de ses joues rougies, comme celles d’un enfant qui pleure à chaudes larmes. Et il a murmuré : « Merci, Héléna. »
Et moi je pleurais, enfin je pleurais, et je savais que je ne le reverrais plus jamais. C’était moi l’enfant du passage, et je ne pouvais plus que passer dans sa vie comme dans celle de Georges B.
J’avais été le malheur de son père, puis son instrument. Me nommant ainsi, il m’adorait et me détestait à la fois. Il voulait à la fois mon plus grand bonheur, et l’échec de ma vie car j’avais ruiné la sienne. C’était pourquoi il m’avait empêchée d’épouser l’homme avec qui je voulais me marier.
Ô combien immense est l’empire d’un père. Ô comme je me souviens des pas de son père arrivant à la porte. Son père m’embrassant le matin, avant de partir, et en revenant, posant les mains sur mon front, et, moi, assise, je l’attendais.
Je me souviens de son père se plongeant dans les livres, partant dans l’imaginaire, son père lisant pour s’abstraire du monde et vivre une autre vie car il haïssait la sienne. Et je me souviens des pas de son père revenant de la librairie, et je me souviens de son habit blanc des soirs d’été, du pas de son père, lent, peinant, car il avait le pas pesant, son père, lorsqu’il rentrait chez lui.
Je me souviens de la table de son père. Son père charmant, intéressant, la table bien dressée de son père, et les conversations spirituelles de son père, et soudain, son sourire figé, son sourire triste, car ce n’était pas sa table, et ce n’était pas sa maison, et ce n’était pas son fils.
Je me souviens des pleurs de son père, toutes les fois que je le quittais : c’était pour Héléna.
Enfant, j’ai chanté pour son père. Enfant, j’ai souri à son père. Enfant, j’ai écouté son père. Enfant, j’ai entendu son père dire un poème : ô temps, suspends ton vol, et vous, heures propices, suspendez votre cours.
Mais le temps n’a pas suspendu son vol. Le temps a passé et j’ai regardé les années s’égrener une à une, et j’ai vécu de son père, jusqu’à ce que les années ne nous séparent plus, nous séparent moins.
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