Mon père
Chapitre 3.
3.
AU bout de quelques jours, Paul M. m’a écrit un nouveau message, dans lequel il me demandait si nous pouvions nous rencontrer. Il voulait savoir, et moi aussi je voulais savoir, pourquoi mon père ne nous avait jamais parlé de lui, pas un mot, pas un indice, pas une allusion, lui qui était son fils, et mon père le savait. Pourtant, mon père, quand j’étais petite, racontait des histoires et c’étaient des histoires de son enfance, dont il se souvenait avec une incroyable précision, et il y en avait tellement qu’elles semblaient ne jamais se tarir. Mais de son fils, il n’avait jamais rien dit ; jamais rien.
Mon père était un homme austère. Il portait en lui un je ne sais quel tourment peint sur son visage, comme la douleur. Toute sa vie était consacrée à la lecture et au travail : il n’avait que peu de distractions, et peu de vacances. Il ne sortait pas le soir. Il n’allait ni au restaurant ni au cinéma. Il restait à la maison, il rangeait, il écoutait la radio, il méditait, il lisait.
Mon père était un homme de moralité, exigeant sur les principes, rigoureux dans l’application de la loi, intransigeant envers lui-même et envers les autres. Et moi, je pensais que mon père, avec toute sa compassion, n’était pas le genre d’homme qui abandonne son fils.
C’est pourquoi j’ai répondu à Paul M. que j’acceptais de le voir, et que, s’il le désirait, il pouvait venir à Paris, et loger chez moi. J’avais de la place : je vivais seule dans un petit appartement de trois pièces que j’habitais depuis longtemps.
Lorsque j’ai vu Paul M. pour la première fois, j’ai eu un coup au cœur. Et je l’ai regardé, déconcertée, frappée de stupeur.
Il ressemblait à mon père d’une façon étonnante. Il avait ses yeux clairs, ses cheveux sombres sertis de fils d’argent, ses traits et le même sourire aux fossettes discrètes, sur les deux coins de la bouche.
Son teint olivâtre, ses rides horizontales sur le front, les ridules qui ornaient ses yeux comme des soleils sur les dessins d’enfant, et sa morphologie longiligne étaient ceux de mon père. Plus singulièrement encore, ils partageaient la même démarche, et malgré son accent italien, Paul M. avait la même façon de parler, la même voix, avec son timbre et son intonation vibrants.
Il paraissait tout aussi ému de me voir, moi qui ne ressemblais pas à mon père. Il me scrutait, me dévisageait, comme je le faisais, à la dérobée.
Nous nous regardions, nous ne savions pas par où commencer. Imperceptiblement, j’ai senti la présence d’un danger, et un grand frisson a couru le long de mon échine. Qu’est-ce que tout cela pouvait bien signifier ? Quel allait être le sens de cette rencontre pour moi ? Pour quelle raison profonde avais-je si spontanément accepté de voir cet homme ?
Il s’est assis sur un siège, a bu d’un trait le verre d’alcool que je lui ai servi. Puis il y a eu un silence, que je ne tentai pas de rompre. Depuis la disparition de mon père, j’étais habituée au silence.
Paul M., l’air grave, était assis, droit, presque raide, le regard fixé sur moi, comme s’il tentait de se reconnaître à travers moi, ou peut-être de rencontrer l’homme qui était son père, mon père. Et moi, j’avais l’impression de voir une apparition, dans ce salon, une image venue d’un autre temps, le temps de mon père – qui, pourtant, lorsqu’il venait chez moi, n’était pas gêné comme l’était Paul M., il était chez lui chez moi.
Mais je retrouvais à travers ces yeux, cette bouche aux lèvres fines, légèrement pincée, dans l’expression même de ce visage lorsqu’il buvait, celui qui m’avait quittée.
Alors seulement j’ai compris combien j’étais blessée, combien j’en voulais à mon père d’être parti, de m’avoir laissée seule et isolée, sans personne dans ma vie, et face à moi-même, seule dans le vide de mon père.
Pour faire face au silence qui perdurait, Paul M. a repris son verre. Puis il m’a dit qu’il était venu me voir parce qu’il désirait obtenir des renseignements sur lui, sur ce père dont il ne portait même pas le nom.
Il voulait savoir ce que mon père disait, ce que mon père faisait. Il voulait pouvoir imaginer quel genre d’homme était son père.
Ainsi, Paul M., ce parfait inconnu, se retrouvait-il chez moi à vouloir parler de ce que j’avais de plus cher et de plus intime, et moi, enfant unique, enfant chérie du père, soudain j’avais quelqu’un avec qui je pouvais m’entretenir, et, chose étrange, surprenante, c’était mon frère.
– Voici, ai-je dit à Paul M., comment était mon père : mon père était libraire. Il vivait au milieu des livres. Les clients venaient et lui posaient des questions, et il répondait. Voyageur de l’esprit, il pouvait se transporter dans n’importe quel pays et n’importe quel siècle. Il avait ce don particulier d’animer les époques lointaines et de leur donner vie, par une sorte d’intuition profonde. De chaque chose, il parlait avec enthousiasme.
Mon père était ainsi : un passeur, un animateur de vies, un donneur de rêves, un promeneur de l’Histoire. Souvent, je me demandais : d’où sait-il tout cela, et par quel mystère, et quelle réminiscence ? Souvent, il m’étonnait par la clarté de ses idées, par leur savante anarchie, par leur originalité, et par la claire disposition de son esprit lorsqu’il vagabondait parmi les concepts.
Mon père savait tout, et il devinait ce qu’il ne savait pas. Par l’intuition et la déduction, mon père régnait sur les mots et sur les choses. Et moi je l’écoutais, comme si le temps s’arrêtait, là, aux portes de sa mémoire, sur le perron d’où il regardait l’horizon, d’où il méditait, d’où il m’apprenait les mots et les choses ; les choses, que j’ai connues par ses mots.
Dans sa boutique minuscule, les livres vieux et jeunes s’amoncelaient comme les feuilles d’automne, sur lesquelles soufflait le vent de ses paroles. Devant moi, il recréait le monde. Et pour moi ont eu lieu maints voyages : celui des grandes légendes, des rois et des chevaliers, celui des vies des jeunes filles et de leur amour, celui des tragédies et de leurs héros au grand cœur, et bien d’autres choses encore. Et de sa voix montait l’écho lointain des luttes entre les forces qui portent l’histoire des peuples, entre le Bien et le Mal, l’ignorance et la vérité, l’injustice et la haine, et toutes les idées philosophiques.
Enfant, je l’accompagnais dans sa petite librairie, jonchée de livres et d’objets, que fréquentaient toutes sortes d’hommes et de femmes, habitants du quartier. Ils venaient lui demander des conseils, sur la littérature, mais aussi sur la vie. Mon père sans compter donnait son temps aux autres.
Avec lui, je feuilletais les nouveaux ouvrages, je les rangeais, puis je l’écoutais lorsqu’il conseillait les clients, je le regardais. Dans un coin, je l’attendais. Dans ces moments, je n’étais pas seule.
Je passais beaucoup de temps dans sa librairie. Ce n’était pas pour les livres : c’était pour les paroles. Je croyais que j’avais pour mission de glaner les mots de mon père comme on cultive des fleurs, comme on recueille des gouttes de rosée dans un pays de sécheresse.
Mon père était un maître et moi, bien que fille, j’étais son disciple. Enfant, je voulais savoir tout ce qu’il savait, et penser tout ce qu’il pensait. J’étais son élève, son fidèle, son adepte.
Ainsi, fille de mon père, j’étais aussi le fils de mon père.
Paul M. m’écoutait attentivement. L’air sérieux, pénétré, il m’a demandé de son accent chantant, en roulant les r, ce que mon père m’avait appris.
Que lui dire, que répondre puisque j’ai connu le monde à travers ses yeux, puisque j’ai connu la vie par ses paroles, que choisir précisément ? Précisément : voilà un mot du père, un mot que mon père employait souvent.
Des petites choses, comme faire du vélo, compter, écrire ou parler, jusqu’aux choses les plus importantes, le Bien et le Mal, la vérité et l’erreur, le sens de la vie, que révéler de ce que j’avais appris de mon père, sur ce qu’étaient les hommes, sur leur grandeur et leur décadence, sur l’Histoire apportée pour moi par mon père, de tout cela, s’il ne fallait retenir une chose, que serait-ce ?
Il y avait, chez lui, cette patience, cette confiance inspirée par lui, pour lui, il y avait la tendresse au sein de l’exigence, de la volonté. Il y avait, dans son regard, une sorte d’aménité, et aussi de la dérision. Il y avait une douceur maladroite, fragile, comme un élan timide, mais il dictait la loi.
À travers tout ce que mon père m’a appris, les petites choses et les grandes, tout le savoir qu’il m’a transmis, et les règles de conduite, et la vérité sur la vie et la mort, les poèmes et les romans, et la philosophie, mon père m’a initiée à l’initiation, mon père m’a enseigné à transmettre, mon père m’a appris à apprendre, mon père m’a donné l’amour sans lequel je n’aurais jamais été capable d’aimer, mon père est un relais de tous les pères pour que la lumière se prolonge, mon père est un maillon dans la chaîne des pères qui jamais ne doit s’arrêter, depuis l’origine jusqu’à la fin du monde, cela nous le savons, mais pourquoi, nous ne le saurons sans doute jamais.
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