Mon père
Chapitre 20.
20.
LE jour s’est levé, salué par l’odeur des gardénias. Le soleil était doux, il déployait ses couleurs rosées sur les nuages mousseux. Il n’y avait rien à faire qu’à regarder l’horizon qui déclinait ses couleurs d’eau claire. Les arbres scintillaient sous la lumière intense.
Alors nous sommes sortis, nous avons contemplé la plaine, sans rire, sans sourire, et Paul M. était calme, immobile devant le silence.
– Tu regrettes, a dit Paul M.
Non, je ne regrettais pas, malgré ce vide et ce manque que je ressentais, et cette angoisse qui m’étreignait, me serrait la gorge comme une main, une poignée de fer. J’avais rejoint Paul M. dans son gouffre, je l’avais aidé. Mais cette fois, Paul M. était victorieux. Au bout de cette nuit, ce que Paul M. avait gagné, c’était un père, et moi je l’avais perdu.
Cette lettre était écrite de la main de mon père. Cette lettre, Héléna ne l’avait pas ouverte, parce qu’elle pensait savoir ce qu’elle contenait, parce qu’elle ne voulait pas être tentée de succomber.
Et en effet, par cette lettre, mon père disait à Héléna que chaque jour, il regrettait de n’avoir pas su la protéger, la faire partir, ou partir avec elle, qu’il avait pris la décision de tout quitter pour elle, de tout laisser, et il lui parlait de moi, son enfant, cette fille qui venait de naître et qu’il était prêt à abandonner.
Cette enfant qu’il n’avait pas désirée.
– Tu regrettes ? demanda à nouveau Paul M.
J’ai regardé mon frère. Ses yeux clairs me contemplaient avec compassion, sans orgueil, sans victoire, alors qu’il était en train de gagner dans cette lutte pour le passé. Je le regardais, et je n’avais plus peur de lui. Je le regardais, et je comprenais ma terreur de la première nuit, et de la nuit précédente. C’était l’effroi devant le vide qui me guettait, cette peur de la mort, c’était une peur de la découverte de mon passé, et de la mort de mon père, sa mort symbolique.
Non, mon père n’avait pas été heureux : c’était à cause de moi. J’étais l’enfant qui l’avait empêché de connaître le bonheur. J’étais l’enfant qui lui avait enlevé l’autre. J’étais là à la place de Paul M. Et je portais le nom d’Héléna, car j’étais à sa place, car j’avais pris le rôle d’une mère, d’une épouse et d’un fils. C’était la raison pour laquelle j’avais passé ma vie à tenter de le rendre heureux, à réparer la faute de ma naissance, en étant une mère, une épouse et un fils. Car sans le savoir, et tout en le sachant, je portais le signe de son amour. Je portais son nom, le nom d’Héléna. Par moi, il pouvait rester fidèle à son serment, tout en prononçant chaque jour le nom d’Héléna, qu’il aimait et haïssait à la fois.
J’étais sa douleur de chaque jour, j’étais la preuve de l’échec de sa vie, j’étais son plus grand malheur.
– Non, je ne regrette pas. C’est ma vie que je regrette.
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