Mon père
Chapitre 13.
13.
APRÈS avoir quitté mon ami, je décidai de prendre, non pas un nouvel ami, mais un psychanalyste.
J’avais dépassé les trente ans, j’étais grosse, et toujours seule. Il fallait agir, faire quelque chose, me remettre en question, suivre un régime. Je ne pouvais pas continuer d’aller d’ami en ami sans parvenir à concrétiser une relation, à la faire aboutir, à me marier par exemple, et à avoir des enfants.
Jusqu’au bout de mes ornières, je traînais mon histoire comme une plaie qui s’étend. Encore une fin, encore une déception qui s’abattait sur moi sous forme de vide. Rien ne réussissait à combler ma faille, ma brisure, ma décadence.
À lui qui n’était pas mon père, je dis :
– Je viens vous voir car je souffre d’angoisse et de dépression chronique. Le matin, j’ai du mal à me lever, et je suis déprimée par l’idée que le jour se lève.
– Quand vous parlez d’angoisse, que ressentez-vous au juste ?
– Sentiment de malaise, qui peut se transformer en agressivité pour mon entourage. J’ai l’impression que la vie n’a pas de sens. Parfois aussi, j’ai le sentiment étrange de ne pas exister, comme si le réel était faux : comme si je vivais dans un rêve.
– À quand remonte votre angoisse ?
– L’angoisse, depuis toujours. La dépression, il y a deux ans, je pense.
– Que s’est-il passé il y a deux ans ?
– Il y a deux ans, j’ai rencontré mon ami.
– Vous êtes heureuse avec lui ?
– Non je ne suis pas heureuse. D’ailleurs, je l’ai quitté. Et puis, je ne connais pas le bonheur. C’est quelque chose dont parlent les gens, que je conçois d’un point de vue théorique, mais qui m’est étranger. Je n’ai jamais ressenti aucun plaisir. Ma vie se construit autour de la notion de travail et sur le fait de gagner de l’argent.
– Gagner de l’argent… Pourquoi ?
– Pour mon père.
Il y eut un silence, que j’interprétai aussitôt comme un silence de consternation.
– Votre père a besoin d’argent ?
Je trouvai la question ironique, mais je ne me laissai pas démonter.
– Lorsque j’avais quinze ans, j’ai lu La Princesse de Clèves. J’ai tellement aimé le personnage, que je me suis demandé comment je pouvais être comme elle. C’est alors que j’ai compris que, pour ressembler à mon héroïne, il fallait avoir une passion dans la vie. Lorsque j’avais quinze ans, j’ai décidé que le sens de ma vie serait mon père.
– Pourquoi votre père ?
Alors je voulus expliquer à mon psychanalyste tout ce que mon père m’avait inculqué. Et voici ce que je lui dis :
– Mon père m’a interdit d’avoir des amis. Mon père m’a interdit de leur parler. Mon père m’a interdit de parler sans qu’on me pose une question à table, ce qui m’a longtemps rendue maladivement timide. Mon père m’a interdit de me coucher tard. Mon père m’a interdit d’aller danser. Mon père m’a interdit de sortir. Mon père m’a interdit de partir en voyage. Mon père m’a interdit de voir mes amies. Mon père m’a interdit d’aller dans leurs soirées.
« Mon père m’a interdit de rire à table. Mon père m’a interdit de rire trop fort. Mon père m’a interdit de parler si on ne m’avait pas posé de questions. Mon père m’a interdit de parler, même si on m’avait posé une question. Mon père m’a interdit de sourire, et surtout aux hommes. Mon père m’a interdit d’élever la voix. Mon père m’a interdit de me regarder dans le miroir. Mon père m’a interdit de dire des gros mots. Mon père m’a interdit de lui répondre lorsqu’il m’invectivait. Mon père m’a interdit de faire quoi que ce soit d’autre que de travailler, et de ne pas grandir. J’aurais bien aimé me suicider, mais mon père m’a aussi interdit de le faire.
Puis l’analyste se leva et il me dit que la séance était terminée.
Je ne suis jamais allée au rendez-vous qu’il me fixa pour le jour d’après.
Je gardais mon père en moi comme une immense défaillance, à laquelle, quelque part, je tenais comme à la vie.
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