Mon père

Eliette Abécassis · Chapitre 20 sur 22

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Mon père

Chapitre 21.

21.

 

LORSQUE j’ai eu quinze ans, j’ai décidé que le sens de ma vie serait mon père. Puis j’ai vu les années passer devant moi sans s’arrêter, j’ai vu le temps s’écouler comme dans un sablier, j’ai écouté tomber chaque goutte de sable, j’ai senti les rides sur mes mains, j’ai regardé ma peau vieillir, de mes yeux délavés j’ai contemplé le temps, de mes yeux égarés je l’ai laissé courir.

Lorsque j’avais quinze ans, je regardais le temps et je désirais le voir avancer. Je faisais souvent l’expérience suivante : le matin, je me disais que c’était le soir, et lorsque le soir arrivait, je pensais que c’était par l’expérience de ma pensée que je m’étais transportée plus loin et non par la logique implacable du temps qui passe, et cela me donnait l’impression d’être toute-puissante.

À présent, je désire faire l’expérience inverse, je voudrais me retrouver des années en arrière, et que ce soit vrai par la même nécessité, mais je sais que cela ne se produira pas.

À l’origine, était mon père regrettant ma naissance. À l’origine, était mon père me portant sur les genoux, comme un fardeau. À l’origine, était mon père me souriant d’amertume.

Et moi, j’ai quitté l’hiver, j’ai quitté mon père pour le sable blanc, pour la splendeur d’un jardin tropical, entre hibiscus et bougainvilliers, j’ai quitté mon père pour ces instants de gris-bleus intenses et gris foncés, et j’ai quitté mon père d’un pas nonchalant, au milieu des buissons, soumise à l’immobilité, j’ai quitté mon père par un sentiment inouï d’existence, j’ai quitté l’ennui, l’amertume, et le malheur, et le châtiment de moi à moi infligés, j’ai quitté mon père pour le clapot des vagues certains soirs de juillet, j’ai quitté mon père pour la lumière maîtresse des matins, et le scintillement sauvage sur les flaques d’eau, j’ai quitté mon père sur l’herbe et les buissons, et sur le grand océan, j’ai quitté mon père pour la maison idéale, toit de chaume, porte mistral, clef qui chôme, porte ouverte sur la mer rose turquoise, j’ai quitté mon père au son des bruits de l’eau, envahis de mer douce, doucement ébahis vers les rivages, j’ai quitté mon père sous la lune ronde qui se chavire, j’ai quitté mon père, toit de chaume, porte mistral, les yeux plus forts que les requins aux yeux mangeurs d’hommes, plus profond que l’eau turquoise vert de pomme, j’ai quitté mon père sur le soleil au zénith, et moi, je ne veux que la couleur bleue qui est vert turquoise, éclair de bleu du ciel, bleu de l’horizon violé de bleu, de l’eau indigo pastel étoilée de bleu, d’ivre vitesse limpide de bleu des aurores éblouies, de bleu des nuits rassasiées, de bleu des étoiles de l’étole, du bleu de la lune aux coraux incurvés, aux poissons parés de la fête du bleu.

J’ai quitté mon père pour l’homme avec qui je voulais me marier.

C’était loin dans la mer ; il m’avait offert son sourire, sa fleur à la jeunesse sauvage, et tous les colliers à la tige florissante, sève adolescente, et l’homme s’inclina dans le souffle du dimanche, l’homme se pencha vers moi dans la douceur parfaite de l’aube.

Alors le monde de mon père et mon monde s’espacèrent. J’étais un bateau qui dérive dans le lointain, m’éloignant de tous les rivages. Je quittai mon père au bout du monde, sur l’onde aux blancs coraux, lentement la pluie glissant sur la mer en délice, je l’ai quitté sous le ciel étoilé, le ciel différent de la Voie lactée, d’île en île en île, sur les grands mirages.

J’ai quitté mon père, mais mon père ne me quittait pas.

J’appelai mon père : je le trouvai, tel qu’il était, en lui-même, me disant, comme toujours : alors qu’est-ce que tu deviens ? Je lui répondis que j’allais me marier.

La voix de mon père retentit au téléphone. Mon père, injurieux, accablant. Puis mon père, triste, anéanti. Pourquoi, dit-il, cherches-tu à gâcher ta vie ? L’injonction du père : tu dois t’accomplir, te développer, t’épanouir, créer, agir, rayonner. Tu en as les capacités. Ne t’arrête pas en chemin, ne régresse pas, ne t’immobilise pas. Éloigne-toi de toute rencontre, de tout lieu, de tout moment, de toute relation, de tout lien qui n’a pas pour but ton bonheur et ton rayonnement. Avec mon affection infinie, ma fille, car tu es ma fille.

L’injonction du père : la décision d’un mariage est grave. Personne ne peut la prendre à ta place. Car tu n’es pas descendue du ciel comme fille de personne, et tu n’es pas hors de la société et de l’histoire. On ne joue pas à se marier, parce que les autres le disent et le désirent. On ne se marie pas parce qu’il faut se marier. On ne se marie pas parce qu’on vieillit.

L’injonction du père : ma fille, pourquoi te maries-tu ? Tu n’as pas le droit de dégrader, de dévaloriser, de mépriser une cérémonie qui a un sens infini et une valeur incommensurable ; si tu n’as pas appris auprès de ton père que l’on doit donner tout son sérieux à ce qui nous a été transmis, alors il y a une faille grave dans ta vie. Le sens de certains moments fondateurs échappe à ton pouvoir. Tu n’es pas obligée de les vivre. Mais si tu décides de les traverser, il te faudra garder ta dignité.

L’injonction du père : je me demande, en tant que père, ce que tu es devenue sans moi, et ce qu’il adviendra de toi si tu te maries. Tu as perdu le sens de l’honneur, la conscience de ta valeur, que tu sembles assombrir, l’éclat de ta beauté que tu sembles ternir, l’étendue de ta finesse sur laquelle tu cèdes chaque jour, ta lumineuse image que tu laisses, depuis quelque temps, se remplir d’ombre.

L’injonction du père : tu n’as pas rencontré quelqu’un qui t’aide, te pousse, te soutient dans ton ascension, et dans ton rôle de femme. Tu es obligée par la vie à des compromis ; mais tes compromis sont des compromissions.

L’injonction du père : tu sais que mon affection est infinie pour toi, quoi que tu fasses, que tu mérites tant, et que je désire que tu sois heureuse, et que tu te protèges contre cet homme qui n’est pas à ta hauteur.

L’injonction du père : as-tu rencontré quelqu’un comme moi ?

L’injonction du père : mon amour, ainsi je t’appelle. Tu l’es et le resteras, quoi qu’il arrive. Mais pourquoi ne réponds-tu pas à mes lettres ?

L’injonction du père : ma fille n’est plus ma fille. Certaines qualités précieuses en toi et sur lesquelles tu fondais ta vie sont étouffées. Qui les éteint ? Pourquoi ? Tu parais si lointaine que tu me donnes l’image d’une séquestrée qui n’arrive plus à faire ce qu’elle veut, par exemple : voir son père. Quelle force en toi ou en dehors de toi t’y confine-t-elle ?

L’injonction du père : que se passe-t-il en toi depuis que tu as rencontré cet homme ? Il me semble qu’il est désagréable. Cela, je ne peux l’accepter. Je ne le tolérerai de qui que ce soit, et encore moins de lui.

L’injonction du père : j’ai fermé les yeux et fatigué mon cœur et immobilisé mon esprit à l’idée de ce mariage.

L’injonction du père : je t’embrasse, ma fille.

Après les lettres, vint le père. Il arriva et il contempla l’horizon, et il vit le temps dernier, le moment ultime où sa fille le quittait, c’est-à-dire sa vie.

De sa librairie, de sa maison, de sa ville, mon père vint de loin pour faire retentir ses paroles.

Mon père, comme un torrent de pluie, disait : elle ne paraît pas épanouie, elle ne sera pas heureuse, ainsi. Mais qui est cet homme qui a pris ma fille pour l’emmener au bout du monde, c’est-à-dire loin de moi ? Une fille, c’est si fragile, une fille n’est pas comme un garçon, une fille, on lui fait quelque chose, un garçon non, dit mon père. Alors rendre ma fille heureuse est impossible car ma fille n’est pas heureuse sans moi. Et puis : tu reviendras, ma fille, je vais prendre un appartement pour toi et moi, ainsi.

Le jour du mariage, mon père, telle une ombre, se fraya un chemin jusqu’à moi. Puis mon père dit que cet amour ne tiendrait pas, et il me dit : il est dix heures. Regarde ce mari, regarde-le bien ; tu ne seras pas heureuse avec lui. Il est dix heures. Partons, partons ensemble, tant qu’il en est encore temps.

Alors j’ai regardé l’homme qui devait être mon mari, et je l’ai trouvé beau et séduisant, et il me souriait, et j’ai compris que je l’aimais. Puis j’ai regardé mon père, de l’autre côté, et j’ai vu ses yeux pleurer, et de ses larmes, il me faisait pitié, et par son chagrin, il m’envoûtait et j’ai pensé que sans moi, il mourrait, et j’ai compris, oui, j’ai compris que j’étais possédée. Alors j’ai quitté l’homme avec qui je devais me marier. Je suis partie avec mon père. Le soir de mon mariage, j’ai quitté l’homme au sourire marin, maison dans l’ombre, clapot triste, et le bleu de bleu s’est changé en gris, à jamais.

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